Bannissement d’Alex Jones : une bonne nouvelle pour la liberté d’expression ?

Alex Jones by Sean P. Anderson(CC BY 2.0) — Sean P. Anderson, CC-BY

Et si le bannissement d’Alex Jones était finalement une bonne nouvelle ?

Par Aurélien Chartier, depuis les États-Unis.

Peu connu en France, Alex Jones est pourtant quasiment une célébrité aux États-Unis, terreau très fertile pour les conspirationnistes en tout genre. Se revendiquant conservateur ou libéral, il a des vues à la fois assez classiques, comme le soutien des armes à feu, et bien plus farfelues comme celles d’aliens pédophiles inter dimensionnels vampirisant notre QI.

Il s’est fait connaître plus largement lors de la dernière campagne présidentielle américaine durant laquelle il a été un supporter de Donald Trump. Au point que la série Homeland s’inspire librement de lui pour l’un de ses personnages principaux des deux dernières saisons.

Il est également attaqué pour diffamation par des parents de victimes de la fusillade de Sandy Hook qui serait un hoax selon lui. Certains parents se sont également déclarés victimes de harcèlement et de menaces de mort provenant de ses auditeurs. On pourrait donc en déduire qu’en pleine polémique sur les fakes news, ce serait le prétexte rêvé par les médias sociaux pour le bannir de leur plateforme. Mais en réalité, c’est ironiquement pour propos haineux qu’il se retrouve exclu de Facebook, Apple et plusieurs autres réseaux sociaux.

« Ironiquement », car le terme de propos haineux est généralement synonyme de racisme dans le contexte américain. Or, malgré tous ses défauts évoqués plus haut, Alex Jones n’a guère tenu de propos racistes et évidemment nettement moins que de nombreux acteurs de l’extrême-droite américaine.

D’aucuns se sont étonnés de la rapidité avec laquelle de nombreuses plateformes ont suivi l’exemple de Facebook, y voyant la marque d’une entente secrète. Rien ne sert cependant de chercher un complot dans ce cas, là où le conservatisme d’entreprise suffit largement à expliquer ce phénomène. En effet, dès que les dominos commencent à tomber, la dernière entreprise à ne pas suivre se retrouve sous le feu des critiques. Dans le cas présent, il s’agissait de Twitter qui estimait qu’Alex Jones continuait à respecter ses conditions d’utilisation.

On rappellera bien entendu la position libérale : les entreprises sont libres de leurs actions, notamment celles d’un média social dont l’accès est gratuit ; mais chacun est également libre de critiquer les actions de l’entreprise en question. Le danger bien plus réel pour la liberté d’expression réside dans le contrôle gouvernemental d’un contenu acceptable sur ces réseaux sociaux. Contrôle que les entreprises en question poussent discrètement sous couvert de neutralité du net.

Ceci est un exemple classique de la théorie de la capture : des grandes entreprises d’un secteur vont pousser l’introduction de lois leur permettant d’écarter de potentiels concurrents. Si le gouvernement obtient le contrôle de ce qui est acceptable sur l’Internet, les médias sociaux n’auront plus qu’à se défausser de leurs responsabilités en déclarant ne respecter que la loi ; ce qui aurait pour effet de bloquer l’apparition de nouveaux médias profitant du vide laissé par les acteurs déjà présents.

En cela, le bannissement d’Alex Jones est une bonne nouvelle pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, il force ces médias sociaux à prendre position publiquement, sachant pertinemment que cela ne peut pas plaire à tout le monde. On voit donc s’effriter petit à petit cette idée absurde d’une plateforme ouverte à tous où un grand débat permet d’aboutir à un consensus. Toute personne ayant lu un échange politique sur Facebook ou Twitter sait parfaitement qu’il finit généralement en pugilat et point Godwin, loin des utopies de démocratie rousseauiste. Le rideau derrière lequel ces plateformes prétendaient être un exemple d’objectivité commence enfin à tomber.

Il est grand temps de voir émerger des alternatives à ces médias monolithiques au profit d’autres plateformes plus décentralisées. Les radios traditionnelles ont dû faire face aux radios libres, puis au webradios. Les journaux traditionnels sont exsangues face à la concurrence de leurs équivalents sur Internet. On voit donc arriver en toute logique le même phénomène pour les réseaux sociaux, qui ont pourtant été les premiers acteurs majeurs de l’Internet.

Certains objecteront que cette décentralisation conduira à rester dans sa chambre d’écho et ne plus écouter d’avis dissonants. Mais ce phénomène est déjà présent sur les réseaux actuels où la ségrégation est le fait même des utilisateurs. Bien au contraire, la décentralisation de ces plateformes permettra de faire le tri entre ceux souhaitant s’entourer du même avis, qui ne seront jamais réceptifs à d’autres idées, et ceux qui, au contraire, ouverts d’esprit, chercheront à débattre.

Enfin, ce bannissement est également une bonne nouvelle justement parce qu’il provoque une telle controverse. Il suffit de remonter aux années 1960 de l’ORTF pour se rendre compte du changement dramatique qu’a connu la liberté d’expression en France et plus généralement en Occident. À cette époque, empêcher un individu de s’exprimer publiquement n’aurait provoqué aucune réaction pour la simple raison que la vaste majorité de la population n’en aurait jamais été informée. Cela est bien entendu inimaginable à l’époque d’Internet.

Il relève de notre droit de critiquer les actions des entreprises quand nous les jugeons contraires à notre morale. Mais bien plus important, nous avons le pouvoir de leur couper les vivres en cessant d’utiliser leurs produits. La main invisible du marché n’est pas si invisible, car chacun d’entre nous fait partie de ce marché et peut donc l’influencer. Les réseaux sociaux enivrés de leur succès peuvent choisir de ne pas y prêter attention, mais la réalité économique les rattrapera tôt ou tard.