Vers un sursaut libéral à droite ?

L’existence d’une force libérale, aussi bien dans sa doctrine que dans son fonctionnement interne, sera sans doute une des clefs de la refondation de la droite.

Par Jonathan Frickert.

Alors qu’approchent les commémorations du 18 juin, l’historique parti gaulliste panse les plaies de son score du 26 mai dernier et de la démission de son principal chef de file. Ce dernier devait être remplacé lors des prochaines élections internes prévues dans quelques mois. Pourtant, la solution s’annonce bien différente d’un simple changement de visage alors que la vie politique française connait un basculement sans précédent.

Dans ce sens, plusieurs voix se sont fait récemment entendre. Du libéral-conservateur Bruno Retailleau à Hervé Mariton en passant par l’ancienne vice-présidente du parti Virginie Calmels, certains ténors des Républicains ont appelé à revenir aux valeurs qui caractérisent véritablement la droite. Des interventions appuyant le retour à l’idée de liberté chère à une droite orléaniste qui s’est perdue derrière la majorité présidentielle.

Libéraux cherchent leader désespérément

Le clivage actuel maintes fois étudié et rappelé, y compris dans ces lignes, met totalement de côté la question libérale au profit d’une opposition entre populistes et progressistes.

Pour comprendre ce basculement, il faut revenir à un ouvrage récent coécrit par Hervé Le Bras et Emmanuel Todd intitulé Le mystère français. Ce livre rappelle que le clivage initial, outre les questions idéologiques évoquées dans un précédent article, est également le fruit d’une sociologie. Grossièrement, les riches défavorables à la redistribution des richesses votaient à droite, les pauvres favorables à cette redistribution votaient à gauche.

Or, l’émergence du macronisme et du populisme a révélé un basculement déjà existant depuis plusieurs années. Si les progressistes restent favorables à la redistribution, ils sont portés cette fois par des classes aisées y voyant un moyen de maintenir un système dont elles sont les principales bénéficiaires. Les populistes, quant à eux, sont soutenus par des classes plus modestes lésées par cette redistribution qui ne fonctionne plus dans le sens voulu.

À ce clivage sociologique s’ajoute un césarisme incarné par la présidence jupitérienne de l’actuel chef de l’État ainsi que par le caractère factuellement héréditaire de la présidence du principal parti d’opposition. Les deux adversaires sont donc clairement identifiés.

Le bonapartisme, initialement à droite, a suivi les électeurs en allant se nicher dans les deux nouvelles forces principales. Cette incarnation doublant l’évolution sociologique a créé un vide entre les deux pôles ; elle est constituée par une droite dont l’effondrement a pris davantage de temps compte tenu du socle électoral important que forment les retraités et les professions règlementées, bêtes noires du président de la République et qui a permis à la droite républicaine de conserver un socle de 20 % en 2017, malgré une campagne sur fond d’affaires.

Ce mouvement semblait enfin acquis à une révolution thatchérienne. Celle-ci fût toutefois mise sous le tapis par un habile jeu d’amalgame voulant que si la droite a perdu en 2017, c’est aussi à cause du projet de François Fillon. La droite avait alors préempté la liberté sans transformer l’essai.

Quand les racines masquent les ailes

Dans cette situation, et alors que le chef de l’État a par la suite travesti la thématique libérale, nombreuses sont les voix qui commencent à s’inquiéter d’un parti trop centré sur les sujets régaliens, courant après le RN en espérant réussir une nouvelle fois ce qu’a fait Nicolas Sarkozy en 2007 tout en oubliant que celle-ci fût avant tout le fruit d’une union idéologique et sociologique des droites.

Il est par ailleurs fondamental de noter ici que le principe même d’une union d’appareils, en plus d’être totalement suicidaire pour les deux formations que sont LR et le RN compte tenu de leurs noyaux électoraux respectifs totalement réfractaires à l’autre parti, est totalement inutile aux premiers du fait de la configuration de la droite républicaine.

Or, à en croire une sudiste officiellement retirée de la politique – et je ne parle pas de Marion Maréchal –, la droite s’est enfermée dans une coquille identitaire voire antilibérale, délaissant la question des libertés au profit de l’identité. Si ces deux valeurs longtemps rappellées par Bruno Retailleau sont au cœur de la pensée de droite, à la fois libérale et conservatrice, force est de constater que la liberté a laissé place à une motion parlementaire cosignée avec les députés insoumis contre la privatisation d’Aéroports de Paris. Un signal jugé désastreux par la sudiste en question, Virginie Calmels, qui posait le diagnostic dans une entrevue le 11 juin dernier et que Bruno Retailleau évoquait dès le mois de février.

Quelques jours plus tôt, c’est Hervé Mariton qui diagnostiquait une droite fort peu audible sur les sujets économiques. Le socle de 2017 ne se complaira pas dans un ersatz de RN dont la seule différence est sa capacité à gouverner.

Revenir aux principes élémentaires

Il est donc fondamental de savoir ce que signifie être de droite aujourd’hui, et il l’est encore plus de savoir le dire simplement. Il faut donc des principes simples, que l’on déroule telle une pyramide en fonction des sujets, tel un ordre juridique.

Savoir expliquer simplement quelles sont les valeurs de cette droite sur tel ou tel sujet, et pas uniquement sur des sujets économiques, mais aussi sur des sujets sociétaux voire environnementaux, où l’écologie malthusienne reste monopolistique alors que la pensée libérale a des réponses à apporter à cet enjeu majeur, à travers l’écologie schumpétérienne, l’écologie de l’innovation, du progrès technique et économique.

Mais cela impose, comme le rappellent certains élus de droite, de sortir de la peur de parler de liberté. Une crainte corollaire à celle qu’avait une partie de la droite à parler d’immigration il y a 20 ans, de peur d’être assimilée à l’extrême droite. Aujourd’hui, la droite a peur de parler de liberté de peur d’être assimilée à La République En Marche du fait de l’OPA qu’a menée la majorité sur les élus de droite.

Vers un parti conservateur français

Ce qui est à sauver ici est bien plus qu’une simple affaire de partis. Comme nous le rappelons régulièrement dans ces lignes, un duel permanent entre un populisme nationaliste et une gauche européenne n’est pas sain dans une démocratie .

Mais pour qu’une incarnation de la pensée libérale et conservatrice, socle de la pensée de droite européenne, émerge et voit enfin le jour en France, il faudra accepter de rompre avec le jacobinisme qui caractérise notre pays.

Cette reconstruction passera par l’exemple britannique. Si Margaret Thatcher est le modèle de nombreux libéraux, il ne faut pas oublier que ce parti est né de sa base. À partir du XIXe siècle, suite à l’évolution du jeu électoral poussée par l’extension progressive du suffrage à davantage de citoyens, le groupe parlementaire Tory a alors réuni ses associations locales pour créer un authentique parti conservateur.

Lorsqu’on voit que la reconstruction idéologique de la droite commence par ses parlementaires, allant des initiatives unanimement saluées de Gérard Larcher, la candidature probable de Christian Jacob ou encore le travail doctrinal teinté d’ambition présidentielle d’un Bruno Retailleau, on a de bonnes raisons d’espérer que la droite a d’ores et déjà rompu avec ses lunes jacobines. Espérons, contrairement à ce qui advînt en 2017 lorsque la « radicalité » filloniste fût mise sous le tapis, qu’un échec futur ne pousse pas une nouvelle fois certains à jeter le bébé avec l’eau du bain.

En somme, face à deux partis majoritairement acquis à l’intervention de l’État et épris de jacobinisme que les récentes promesses du Premier ministre sur un nouvel acte de décentralisation auront du mal à masquer, l’existence d’une force libérale, aussi bien dans sa doctrine que dans son fonctionnement interne, sera sans doute une des clefs de la refondation de la droite.

Comme l’écrivit Giuseppe Tomasi di Lampedusa dans son seul et unique roman, « pour que tout reste comme avant, il faut que tout change ».