Le jacobinisme d’Emmanuel Macron est une impasse : retrouvons l’esprit girondin !

Le renouveau de la décentralisation qu’Emmanuel Macron avait promis aux maires de France n’a pas eu lieu, voire pire, la réforme de la taxe d’habitation a enterré les espoirs girondins.

Par Hugo Gerlier.

Autour de sa présidence qualifiée ouvertement de « jupitérienne » par les média, le jacobinisme d’Emmanuel Macron est flagrant. Mais la critique est historiquement valable en France, avant même 1958 ou 1946, somme toute avant l’apparition du régime républicain tricolore.

Pendant des siècles, sous la gouvernance absolue d’un monarque omnipotent, la France a été centralisée à outrance et cette situation ne s’est que médiocrement améliorée. La confrontation entre Jacobins et Girondins est bel et bien encore d’actualité. Au lieu de tout décider du haut de la pyramide, le pouvoir devrait être rendu aux territoires.

L’histoire française du gouvernement centralisé

La distinction entre Jacobins et Girondins remonte à la Révolution de 1789, où les premiers représentaient les partisans d’un gouvernement centralisé et les seconds les partisans d’un gouvernement fédéral… Mais en fait cette alternative a toujours été une caractéristique de l’histoire de la France. Elle s’est d’abord constituée du Moyen-Âge au XVIème siècle par le rattachement progressif de territoires devenant des provinces autour du domaine royal, et a ensuite connu le centralisme de la Monarchie absolue durant les XVII et XVIIIème siècles, entraînant par réaction un réveil de l’esprit provincial avec les Girondins entre 1789 et 1792.

Mais les Jacobins l’emportent à partir de 1793 et dans un souci d’unification, ils substituent aux provinces inégales et diverses (Pays d’État et Pays d’élection) des « départements » de superficie limitée (en moyenne 6000 km2). À une époque de transport par les chevaux, ils devaient permettre un aller et retour au chef-lieu en une seule journée. Et les départements n’ont été réellement remis en cause qu’à partir de 1981, où, au terme de longs débats, le Président socialiste François Mitterrand impose les lois de « décentralisation » : il s’agissait alors d’adapter l’administration à une structure ayant beaucoup évolué avec le développement des transports.

Mais la démocratisation des relations publiques a aussi entraîné le partage de l’autorité entre les représentants de l’État (Préfet, Sous-Préfet) et les représentants des collectivités territoriales (Conseil Général pour le département, et Conseil Régional conçu à l’origine pour une harmonisation des activités départementales dans un cadre rappelant les anciennes provinces)… Mais cette mosaïque s’est encore compliquée avec l’institution de « pays » ou de « regroupements de communes », et la gestion a été rendue difficile et coûteuse avec un « partage des compétences » souvent obscur (le parangon est la gestion des collèges par le Conseil Général et gestion des lycées par le Conseil Régional).

La gangrène jacobine

Si le président français semblait apporter avec lui un nouveau « pacte girondin », les mesures prises par le gouvernement depuis désormais un an vont dans le sens opposé. Ce renouveau de la décentralisation qu’Emmanuel Macron avait promis aux maires de France n’a pas eu lieu, voire pire, la réforme de la taxe d’habitation a enterré les espoirs girondins. Principale ressource des territoires tricolores avec quelques 22 milliards d’euros de « recettes au profit des collectivités territoriales1 » selon la DGFiP2, la taxe d’habitation dont l’assiette fiscale est moyenne touche plus de 29 millions de foyers français.

Elle va cependant disparaître emportant avec elle les espoirs des communes, départements et régions qui perdent chaque jour un peu plus de pouvoir. En somme, la centralisation connaît aujourd’hui son paroxysme, les 70000 institutions qui font fonctionner notre pays sont trop nombreuses, coûteuses et inefficaces. Entre administrations, autorités, départements, conseils ou encore organes de contrôle, le millefeuille administratif tricolore est tout bonnement indigeste.

Une nécessaire décentralisation

La réduction habituelle de la France à sa capitale parisienne devrait choquer, pourtant le désert provincial continue d’exister et de s’étendre, à la vitesse de propagation du jacobinisme qui s’occupe de rapatrier la totalité du pouvoir républicain en un seul et même point : la belle et lumineuse Paris. Si cette dernière est bel et bien battue par les flots, elle ne sombre pas3, elle vogue même sur le dos du reste du pays.

Toucher du doigt la décentralisation de l’État permettrait déjà de remédier au hiatus démocratique français. C’est en partie ce qu’analysaient déjà Yann Algan et Pierre Cahuc4 en 2008 dans La société de défiance : les origines de la défiance se trouvent dans le corporatisme et dans l’étatisme français. Or, le modèle centralisateur de l’hexagone n’est pas étranger à ces maux.

Les deux auteurs notent une corrélation négative entre État-providence corporatiste et jacobin et confiance mutuelle, la défiance est d’autant plus forte que la segmentation entre les statuts est forte, à la fois socialement mais aussi géographiquement. Le fossé entre la tête parisienne et le corps provincial de la France lui pose problème. Une décentralisation permettrait d’améliorer la légitimité des décisions politiques en rapprochant les décideurs de ceux qui les essuient.

En responsabilisant plus efficacement les administrés, elle permet aussi une meilleure qualité de l’information décisionnelle, ce qui découle sur une coordination, une compréhension et des interventions étatiques plus rares et plus efficaces. En donnant plus de pouvoir aux collectivités locales, départements et régions, le répartition ne sera que meilleure, assiettes et taux d’imposition, investissements publics, éducation ou encore marché du travail, la régulation décentralisée rend les régions plus autonomes.

Pour quelles raisons ? Car ceux qui connaissent le mieux les besoins de telle ou telle commune ou région sont les maires et membres des conseils régionaux5 et non les cabinets parisiens. Leur donner plus de pouvoir décisionnel et plus de budget c’est redonner une part de liberté perdue il y a déjà plus de deux siècles.

 

  1.  Cahier Statistique 2016 de la DGFiP, https://www.economie.gouv.fr/files/files/directions_services/dgfip/Rapport/2016/RA2016_cahierstats_0607_web.pdf
  2.  Direction Générale des Finances Publiques
  3. En référence à la devise de Paris « Fluctuat nec mergitur » qui signifie, même si les traductions s’opposent encore, « battu par les flots mais jamais ne sombre ».
  4.  Yann Algan est un économiste français, spécialiste de l’économie collaborative et numérique, de la confiance et du bien-être, et des politiques publiques et de l’éducation. Il est professeur à Sciences Po Paris. Pierre Cahuc est un économiste français, professeur à l’École Polytechnique de Paris, membre du Conseil d’Analyses Économiques, il est aussi membre du cercle des économistes.
  5.  Ce terme est réducteur, il serait judicieux de considérer les conseils municipaux, les communautés de communes, les entreprises leaders dans les régions et les représentants de travailleurs.