Il ne faut pas laisser l’Europe se transformer en super-État

Les vieilles nations européennes ne sont pas obligées de mourir pour que l’Europe vive. Encore moins d’être assassinées.

Par Patrick de Casanove.

Les élections européennes approchent et le landerneau politique s’agite. La vérité est que ce que les politiciens nomment la construction européenne est en panne : la grenouille populaire s’est rendue compte que l’eau du bocal chauffait.

L’Union européenne a été construite par des technocrates et des politiciens au mépris des populations et des pays.

Pour les europhiles, l’Europe nous protège et nous a permis de vivre en paix depuis la Seconde Guerre mondiale. Il faut donc aller plus avant dans l’intégration européenne. Pour les eurosceptiques, non seulement l’Europe ne nous protège en rien, mais elle détruit les nations, les peuples et leurs cultures. Il faut donc retourner au souverainisme. D’un côté il existe une fuite en avant dans la technostructure, de l’autre ceux qui rejettent cette technostructure pesante imposée et veulent le retour à l’État-nation. Qui est une autre technostructure.

L’ennemi ultralibéral

Ces catégories quittent parfois leurs chamailleries pour se retourner contre l’adversaire commun : le libéralisme. Chacun sait que la cause des malheurs de l’humanité en général, de l’Union européenne en particulier et de la France plus précisément, est l’ultralibéralisme. C’est pourquoi ces deux lignes se rejoignent sur l’Europe puissance et/ou le protectionnisme intelligent contre le marché libre.

Il est admis que les initiateurs de l’Union européenne voulaient en faire les États-Unis d’Europe. Nous n’en sommes plus là.

À petits pas mais inexorablement les politiciens du courant idéologique principal nous bâtissent l’Union Soviétique d’Europe. Il suffit d’observer quelles sont les compétences de l’Union européenne pour constater que pas grand-chose ne lui échappe. Depuis sa création ses compétences s’étendent sans cesse. Celles de la Commission européenne, qui n’est pas élue, parachèvent le système. La Cour de Justice Européenne le verrouille.

L’alibi actuel des politiciens est que pour traiter de puissance à puissance avec les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Inde etc. il nous faudrait une Europe puissante. Traiter de puissance à puissance relève d’un raisonnement étatiste. Pour eux cette puissance ne peut donc qu’être un super-État européen.

Les politiciens français sont particulièrement en pointe dans ce domaine de super-État. Il faut reconnaître que leur expérience sur plusieurs décennies pour transformer une grande puissance économique en puissance moyenne sur le déclin donne un crédit particulier à leurs propositions. La France, Union Soviétique qui a réussi, est en train de s’effondrer. Ses politiciens cherchent à transférer leur échec, chômage, crise sociale et culturelle, dettes, déficit sur une nouvelle Union Soviétique. Une Europe a-culturée, dépensière, centralisatrice et technocratique serait leur idéal.

Le mirage de l’économie administrée

Comme leurs politiciens, beaucoup de Français formatés au collectivisme centralisateur trouvent que la voie française de l’économie administrée est la meilleure. Ils ne voient aucun inconvénient à ce que cette politique étatiste qui a si bien réussi à la France soit appliquée à l’Europe entière. Ils savent que des millions de Français vivent dans la pauvreté et le chômage chroniques. Mais ce n’est arrivé, croient-ils, que parce que nos partenaires en Europe et ailleurs n’ont pas adopté notre merveilleux modèle social. Ils nous font donc une concurrence déloyale.

C’est pourquoi ils sont persuadés qu’il nous faudrait un gouvernement européen pour uniformiser tout cela, dans le sens français évidemment, et causer d’égal à égal avec les autres puissances planétaires.

Les politiciens utilisent souvent l’argument que l’Europe n’est pas endettée. Ils n’ont rien compris. Ce ne sont pas les États, ni un super-État, ni les instances supranationales qui paient. Quels que soient les prélèvements, impôts, taxes, charges, quelles que soient leurs modes de calculs, ce sont toujours les individus qui paient. De même que ce sont toujours les personnes qui échangent. Ce ne sont pas les États.

« Protectionnisme intelligent » est un oxymore. La mode est à « plus protectionniste que moi tu meurs. » Malheureusement au final c’est souvent ce qui se passe : les gens meurent. Quand le protectionnisme est mené au bout de sa logique les individus meurent car la guerre en est alors la conséquence inéluctable. L’Histoire l’a amplement démontré. Les États s’emparent par la violence de ce que les individus ne peuvent plus obtenir par l’échange libre.

Le libre-échange n’est pas synonyme d’internationalisme. Par exemple il n’a rien à voir avec l’internationalisme socialiste qui fait peu cas des individus et regroupe des partis et des organisations politiques. Le libre-échange aurait pu être synonyme de mondialisation au sens où n’importe quel individu, quel qu’il soit, où qu’il se trouve, peut échanger librement ce qui lui appartient avec n’importe quel autre individu, quel qu’il soit et où qu’il se trouve.

L’échange est un droit naturel comme la propriété. Tout citoyen qui a créé ou acquis un produit doit avoir l’option ou de l’appliquer immédiatement à son usage, ou de le céder à quiconque, sur la surface du globe, consent à lui donner en échange l’objet de ses désirs. Le priver de cette faculté, quand il n’en fait aucun usage contraire à l’ordre public et aux bonnes mœurs, et uniquement pour satisfaire la convenance d’un autre citoyen, c’est légitimer une spoliation, c’est blesser la loi de la justice. (Frédéric Bastiat, Association pour la liberté des échanges. 1846)

La voie de la mondialisation

Malheureusement la mondialisation a pris une autre tournure. Les échanges inter individuels sont ignorés au profit d’une mondialisation qui tourne maintenant autour des accords multilatéraux, des technostructures supra-nationales ou internationales, du capitalisme de connivence, des groupes de pression ou lobbies. C’est la mondialisation de puissance à puissance. C’est la mondialisation de l’étatisme, d’où la montée en parallèle du protectionnisme.

Le libre-échange, basé sur des relations inter-individuelles, fait fi des différences et désaccords religieux, politiques, ethniques, culturels etc. Les États non. Frédéric Bastiat a écrit de très belles pages sur le libre-échange. Notre époque étant plus visuelle, il est impossible de ne pas recommander « Le crayon jaune » de Milton Friedman, la quintessence de la pédagogie en faveur du libre-échange. En le regardant il est facile de comprendre que c’est le libre-échange qui a apporté la paix en Europe et pas la technostructure. Il est facile de comprendre aussi que le libre- échange n’a pas besoin d’autorité centrale, de technostructure, commission, parlement ou agences. La protection contre le capitalisme de connivence et les lobbies est dans la liberté économique car il n’y a pas d’autorité centrale à convaincre.

Passer d’un super-État à un État-nation ne protège pas des lobbies. Les lobbies changent simplement de cible. Ils sont des groupes de pression sur un pouvoir législatif ou exécutif, voire judiciaire. Leur but est toujours d’obtenir des lois à leur profit pour bénéficier de la spoliation légale, ou des lois pour y échapper. S’il n’y a plus de spoliation légale les lobbies et le capitalisme de connivence perdent leur raison d’être.

La liberté économique dans chaque pays est donc première. La liberté économique est la liberté de produire, échanger, distribuer, consommer des biens et des services, contracter avec des tiers. La forme la plus élevée de liberté économique implique un droit de propriété absolu, la liberté de mouvement des individus, du travail, du capital, des marchandises et une absence totale de coercitions de l’État, en dehors de celles qui sont nécessaires pour garantir les droits naturels individuels universels (Liberté, Propriété, Personnalité).

En d’autres termes, dans un régime de liberté économique les individus sont libres de travailler, produire, consommer, et investir de la manière qui leur convient, sans intervention de l’État, et cette liberté est protégée par l’État. On comprend alors que la liberté économique ne se limite pas à l’économie au sens traditionnel du terme. Elle constitue une éthique de vie.

« L’Union européenne est l’une des économies les plus ouvertes sur l’extérieur. Elle est aussi le plus grand marché unique au monde ». Mais quand on se penche sur la mappemonde de la liberté économique il saute aux yeux que les pays libres ou plutôt libres économiquement sont minoritaires en Europe et globalement situés au nord du continent. Ce sont aussi les plus prospères. Économie ouverte sur l’extérieur n’est pas synonyme de liberté économique à l’intérieur.

Le protectionnisme pas si intelligent

C’est donc une erreur de croire que les difficultés que les pays européens rencontrent chez eux, entre eux et à l’extérieur de l’Union sont liées au libre-échange et à une concurrence déloyale. Les problèmes auxquels les pays européens sont confrontés ont des causes endogènes. Le protectionnisme intelligent ne ferait qu’aggraver la situation parce que les États ne se remettraient pas en question, la dégradation de la situation continuerait, pour y remédier les États accentueraient alors leur mainmise sur l’économie, et aggraveraient la situation.

Rendre la liberté économique aux Européens est donc le premier chantier. Il est immense en particulier en France. Ce devrait être un des thèmes majeurs de la campagne parce que toute la suite, politique intérieure, politique européenne et internationale, découle de cette liberté. Pour qui aime un tant soit peu son pays et fait preuve de bon sens, le véritable patriotisme économique consisterait à réclamer la liberté économique.

Quand celle-ci sera réalisée dans chaque pays européen, la prospérité sera au rendez-vous. C’est la prospérité de chaque pays qui donnera à l’Europe sa puissance dans le respect des populations européennes, de leurs cultures, de leurs différences. Harmonie économique ne veut pas dire uniformisation.

Les vieilles nations européennes ne sont pas obligées de mourir pour que l’Europe vive. Encore moins d’être assassinées. Dans un espace de liberté économique il reste aux États à garantir cette liberté à chacun. Cela ne passe pas par un super-État. Les pays actuels peuvent parfaitement jouer ce rôle en tenant compte de leur histoire et de leur culture.

C’est parfaitement compatible avec un territoire sur lequel s’exerce la souveraineté du pays. Territoire sur lequel l’État garantit les droits Naturels individuels universels, assure à ses habitants la justice, la sécurité intérieure et extérieure. Un État qui ne se disperse pas dispose de fonctions régaliennes efficaces, des services de renseignement et de sécurité performants, d’une justice équitable concentrée sur les atteintes aux biens et aux personnes.

La liberté protégée par la concurrence

Les nations peuvent bien entendu coopérer étroitement dans le domaine de ces fonctions régaliennes. Cela n’implique absolument pas la fermeture des frontières aux marchandises ni aux personnes. Bien au contraire, leur ouverture est indispensable à une concurrence entre pays au profit des personnes. Ainsi la liberté individuelle sera protégée aussi par cette concurrence.

Les frontières territoriales dites naturelles parce que reposant sur la géographie, et les frontières culturelles ne sont pas infranchissables pour les Hommes de bonne volonté. Les seules barrières véritables et solides sont les frontières légales et administratives quand elles sont fermées. C’est une erreur de croire que la fermeture de ces frontières est une garantie de sécurité. La meilleure garantie de paix et de sécurité se trouve quand les habitants peuvent accomplir leurs projets personnels, quand ils sont confiants, savent qui ils sont, d’où ils viennent et où ils vont. En résumé quand ils sont libres et responsables de leur vie.

Quant à ce que l’on appelle couramment aujourd’hui l’immigration on se reportera à l’excellent texte de Pascal Salin : L’immigration dans une société libre extrait du chapitre 11 de son livre Libéralisme, ed. Odile Jacob, Paris, 2000. Il en ressort qu’aujourd’hui c’est l’étatisation de l’immigration qui est la cause des problèmes.

Une société libre est une société où tout individu a le droit d’agir comme il l’entend, sans subir aucune contrainte, à condition qu’il respecte les droits légitimes des autres. C’est dire qu’une société libre est fondée sur la reconnaissance et la défense des droits de propriété. (…) La liberté de migration ne signifie donc pas qu’un étranger a le droit d’aller là où il veut, mais qu’il peut aller librement là où on veut bien le recevoir. (…) Le refus de vente ou le refus d’acheter, le refus d’émigrer ou le refus d’accepter un migrant relèvent de la perception du monde par chacun et de sa propre morale. On ne peut pas imposer aux autres une morale de résultat. La morale c’est précisément de respecter les droits de chacun, y compris, par conséquent, les droits de celui qui refuse l’échange avec un étranger.

La fiction du super-État

Les libéraux croient au libre-échange et à la liberté économique mais ils n’ont pas confiance en l’État. « L’État, c’est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde. » L’État (1848). Ils croient que l’État est nocif et que le super-État est super-nocif. Ils ne confondent pas la loi et la justice quand la loi est pervertie.

Les libéraux classiques se réclamant de Bastiat croient que toute personne dispose de droits naturels individuels qui pré-existent à la loi. Ils croient que ces personnes ont une histoire, des racines et une culture. Ils croient que la nation, communion d’individus en un peuple vivant, est différente de l’État, technostructure coercitive. Ils croient que ce sont ces individus libres qui construiront spontanément leur Europe.

Ce sont ces individus libres qui si nécessaire, se défendront, défendront leur famille et leur pays. On remarquera qu’il ne semble pas que les Suisses, individus libres s’il en est, qui ont construit leur Confédération, bénéficient du deuxième PIB mondial par habitant au sein du pays le plus économiquement libre d’Europe, (qui plus est hors Union), divisé en 26 cantons et 4 langues, souffrent de ne pas avoir un rapport à puissance égale avec la Chine, l’Inde, la Russie ou les États-Unis.

Article initialement publié en avril 2019.

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