Élections européennes : la valse des seconds couteaux

Les ténors politiques français boudent le scrutin européen. Le débat télévisé de jeudi a encore apporté la preuve du manque d’intérêt pour les élections du 26 mai prochain.

Par Jonathan Frickert.

Ce jeudi 4 avril s’est déroulé le premier grand débat des élections européennes. Un débat reconnu par beaucoup de journaux comme cacophonique.

Si la question européenne est un sujet récurrent, force est de constater que l’élection de mai prochain a du mal à mobiliser, débouchant sur les pires scores d’abstention du pays. Une indifférence renforcée par l’absence de grandes figures d’envergure nationale au sein des têtes de liste.

Si la France fait figure de vilain petit canard de la représentation européenne, c’est essentiellement pour des raisons d’intérêt médiatique.

Quand la guerre des chefs fait place à la fuite des chefs

En effet, en regardant de plus près les personnalités présentes jeudi, sur les douze têtes de liste aux élections, on ne retrouve que cinq chefs de partis politiques.

Sur ces derniers, le courant souverainiste forme une majorité, avec trois candidats (Florian Philippot, Nicolas Dupont-Aignan et François Asselineau pour Les Patriotes, DLF et l’UPR) contre deux candidats pro-européens (Benoît Hamon et Jean-Christophe Lagarde pour Génération.s et l’UDI).

Sur les sept candidats qui ne président pas leur parti d’origine, on retrouve deux philosophes, François-Xavier Bellamy et Raphael Glucksmann, têtes de listes PS et LR, formant le clivage historique et faisant ainsi un pari électoral, pour l’instant gagnant pour la droite républicaine compte tenu des sondages plutôt favorables à la liste conduite par le jeune philosophe trentenaire.

Le pari de la jeunesse est également notable, à travers Manon Aubry (LFI) et Jordan Bardella (RN), tandis que la compétence, réelle ou supposée, a animé les choix de Nathalie Loiseau (LREM) et de Yannick Jadot (EELV), respectivement ministres des Affaires européennes et député européen sortant.

Si beaucoup de partis ont fait le choix de l’originalité afin de reconquérir les esprits après la « révolution » Emmanuel Macron, on constate donc naturellement que les petites formations, essentiellement anti-européennes, sont les seules à avoir choisi de présenter leur chef de parti. Une situation qui ne change pas des élections précédentes et qui n’aident pas à réduire le taux d’abstention pharaonique constaté à chaque scrutin.

Pourtant, les principaux autres pays de l’Union, eux, n’hésitent pas à présenter leurs leaders naturels.

Tout pour Paris, rien hors de Paris, rien contre Paris

Une fois ce constat opéré, il est naturel de s’interroger sur les motifs de cette défection.

Beaucoup d’observateurs évoquent le changement des règles sur le cumul des mandats intervenus en 2014 et interdisant notamment le cumul de mandats de parlementaires. Une situation problématique pour les principaux ténors populistes qui sont tout deux députés nationaux.

Cette situation peut être masquée par l’envie, réelle ou supposée, de certaines organisations de tester différents profils, notamment au sein des formations classiques, n’hésitons pas à être cyniques, puisque la principale raison, avouée à demi-mots par certains, n’est autre que médiatique.

En effet, contrairement à d’autres pays, la vie politique européenne est loin d’être aussi médiatisée en France que chez nos voisins. Il suffit pour cela de voir que seuls deux journalistes à Bruxelles tirent leur épingle du jeu : Pascal Verdeau et Jean Quatremer. De la même manière, il est très compliqué, pour un élu français, de se faire entendre médiatiquement. Hormis les pères fondateurs de l’Union et quelques figures telles que Simone Veil, Jacques Delors ou Jean-Claude Juncker, seuls quelques-uns ont eu droit à de gros titres. Songez à Frits Bolkestein, commissaire européen néerlandais auteur de la directive qui a mis le feu aux poudres lors du référendum de 2005.

Ce manque d’exposition est renforcé par la spécificité du théâtre politique français qui, comme son administration, est très centralisé. Une figure politique souhaitant faire carrière doit être à Paris, et donc devenir député, sénateur ou ministre. Le député européen, lui, navigue entre Strasbourg et Bruxelles, dans un environnement influencé par une conception très germanique de la vie politique.

Là où la France est une terre de conflits, parfois violents, la politique européenne est effectivement faite de consensus, par nature sans gagnant, ni figure de proue ni héros final, et donc sans gloire médiatique.

L’Europe dans votre lait

Pourtant, conformément à son inspiration saint-simonienne, l’Union européenne a bien davantage d’impact dans notre vie quotidienne que ce que ne laisse croire la participation ou le manque d’intérêt qu’expriment certains mouvements politiques.

Sur Youtube se trouve une vidéo sobrement intitulée « Brexit, the movie », traduite par l’UPR mais qui a l’avantage de comporter un passage montrant très clairement l’impact européen dans notre quotidien, allant de votre radiateur à votre lait en passant par votre chien ou votre voiture.

L’Union européenne est un organisme qui n’est ni une organisation internationale classique ni un État fédéral calqué sur le modèle américain. Pourtant, la capacité de production normative fait que la politique européenne se ressent à tous les niveaux de la vie humaine, qu’il s’agisse de la protection du consommateur, de la concurrence, de la santé ou des fonds de soutiens à diverses activités comme l’agriculture.

Une hégémonie sur un marché qui ne cesse d’être toujours plus réglementé et qui interroge sur les contrôles démocratiques sur les institutions.

À cet effet, le Parlement européen, en tant qu’équivalent continental de l’Assemblée nationale, a un rôle fondamental. Avec le Conseil européen, équivalent du Sénat, il est colégislateur et dispose d’un rôle de contrôle budgétaire et politique vis-à-vis de la Commission.

Un enjeu fondamental, connu de beaucoup mais que de nombreuses personnes refusent de relever, constituant pourtant un puissant moteur de mobilisation électorale.

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