Mais que se passe-t-il en Pologne ?

Que se passe-t-il en Pologne depuis que le parti Droit et justice est arrivé au pouvoir ?

Par Karolina Zbytniewska, depuis la Pologne
Un article de Euractiv.pl

Beata Szydło-European Parliament(CC BY-NC-ND 2.0)
Beata Szydło-European Parliament(CC BY-NC-ND 2.0)

 

Les journalistes, les politiques, les militants, les experts… tout le monde cherche à comprendre ce qui se passe en Pologne. Encore plus que la réponse elle-même, ce qui est intéressant est le simple fait d’assister à un tel intérêt. Cela faisait des années, voire des décennies, que la Pologne n’avait pas fait les gros titres. Elle bénéficie enfin maintenant du temps d’antenne qu’elle a longtemps attendu. 22 millions d’Européens ont assisté au débat du 19 janvier lorsque le Premier ministre polonais, Beata Szydło, défendait son gouvernement face aux allégations de rupture de l’État de droit de la part de l’Union européenne.

Quoi qu’il advienne

Ces allégations ont un fondement. Le problème est que Droit et justice1(PiS – Prawo i Sprawiedliwość) favorise l’intérêt national, en tout cas la compréhension que le parti en a, face à l’État de droit. Sa légitimité démocratique, acquise par l’élection présidentielle de 2015 puis par les élections législatives est comprise au sens large, comme si elle était acquise pour toujours et qu’une victoire électorale accordait tout privilège au parti actuellement au gouvernement pour mettre en œuvre ses idées.

Légitimité démocratique universelle

Quoi qu’il advienne. Et aussi vite que cela advienne. De préférence de nuit. Si la Constitution pose un problème, changeons-la. La Cour constitutionnelle peut se révéler un fardeau pour la mise en œuvre de nouvelles lois. Changeons donc ses juges, mais rapidement. Les tribunaux et procureurs ne sont pas assez dociles pour gérer les protestations du gouvernement précédent ? Remplaçons-les et rattachons le bureau du procureur général au portefeuille du ministre préféré (le ministre de la Justice Zbigniew Ziobro, enfant prodigue du chef de file de PiS Jarosław Kaczyński).

L’administration n’ayant jamais été indépendante, rendons les choses plus rapides en mettant en œuvre une loi renvoyant 1 600 hauts fonctionnaires sans délai inutile. Les médias ne semblent guère pluralistes et sont de façon évidente en faveur du laxisme moral et de la gauche, et critiquent les valeurs conservatrices catholiques, les vraies valeurs polonaises, soutenues par Droit et justice ? Changeons donc leurs équipes et leurs programmes. Et si nous désapprouvons une décision de justice à l’encontre de l’un des nôtres, le président Andrzej Duda peut toujours utiliser son pouvoir de grâce présidentielle (comme il l’a déjà fait pour l’ancien chef du bureau central de lutte contre la corruption Mariusz Kamiński, maintenant chef des services spéciaux).

Et si quelqu’un se montre insatisfait de la manière dont PiS opère, désolé, 1. nous avons été élus démocratiquement donc nous avons une légitimité démocratique pour tout ce que nous faisons maintenant et 2. ce que nous faisons n’a rien de nouveau, ni en Europe ni en Pologne. Sans parler de nos prédécesseurs de Plate-forme civique (PO pour Platforma Obywatelska) : nous ne faisons rien de plus que ce qu’ils ont fait. Donc nous en avons le droit.

Par voie de conséquence, tout le système de contrôles et de contrepoids de l’État est démantelé, comme Guy Verhofstadt l’a justement remarqué dans un discours enflammé au cours des discussions du Parlement européen sur le dix-neuvième anniversaire de la Pologne. Et aucune critique de ce démantèlement n’est considérée comme valable.

La politique du « relèvement »

L’ancien Premier-ministre polonais, maintenant à la tête du Conseil Européen, Donald Tusk, « le président de l’Europe » était quelqu’un de sympa. C’est toujours le cas. Je l’aime bien, les gens ont tendance à bien l’aimer. Il est très aimable. Mais il en irrite certains, notamment ceux qui estiment qu’il a été un symbole de la politique polonaise de laxisme et de soumission (un mot devenu très populaire après le roman de Michel Houellebecq dont il est le titre). Le sourire de Tusk semble être un signe de faiblesse, en particulier quand il est analysé par les hérauts de la politique de restauration de la fierté nationale, du « relèvement ». Ou bien, pour reprendre la phrase de Jacques Chirac de 2003, selon PiS, la Pologne n’aurait pas « manqué une occasion de se taire ». Ils ont eu tort. Les sourires se sont maintenant transformés en affirmation nationale.

Les différents visages de Jarosław Kaczyński

Quelques faits. L’élection présidentielle du mois de mai a été gagnée par Andrzej Duda, un homme politique dont personne n’avait vraiment entendu parler auparavant. Il est perçu par ses soutiens comme un très bon président, par les autres comme un pantin de Jarosław Kaczyński. En y réfléchissant, la deuxième option n’en fait pas pour autant un mauvais président par défaut. Si la vision de Kaczyński est bonne pour la Pologne, il est en fait pratique d’utiliser l’arsenal constitutionnel à disposition pour assurer un mode de fonctionnement en douceur.

Les élections législatives du mois d’octobre ont été gagnées par PiS qui a remporté la majorité absolue. Le nouveau Premier ministre, Beata Szydło, a l’air d’apprendre rapidement et de se débrouiller seule de mieux en mieux. Le précédent gouvernement de PiS, entre 2005 et 2007, le Premier ministre d’alors, Kazimierz Marcinkiewicz, modéré et sympa, avait recueilli tellement d’approbation, également de la part de non-sympathisants de PiS, qu’il a dû démissionner pour que Jarosław Kaczyński prenne la barre. Szydło n’est pas encore vraiment sympa mais elle a réussi à se montrer plus conciliante et à user d’un ton plus serein lors du débat du Parlement européen de la semaine dernière. Espérons que cette fois-ci, ses progrès ne signeront pas sa perte.

Le nouveau gouvernement PiS compte des ministres technocrates très compétents comme le vice-Premier ministre qui possède un portefeuille de développement, Mateusz Morawiecki, ou le ministre des Affaires numériques Anna Streżyńska, ou encore le ministre des Affaires européennes Konrad Szymański, précédemment brillant eurodéputé et devant désormais contrebalancer les opinions parfois peu orthodoxes du ministre des Affaires étrangères, Witold Waszczykowski (célèbre pour avoir considéré les végétariens et les cyclistes comme les ennemis marxistes du PiS, ainsi que l’auteur du présent texte).

Il compte également une aile plus dure, composée notamment des précédemment mentionnés Ziobro Waszczykowki et Kamiński (responsable des services spéciaux) ainsi que le ministre de la Défense Antoni Macierewicz et le ministre de l’Intérieur Mariusz Błaszczak.

Derrière toute cette machinerie se tient le grand marionnettiste Jarosław Kaczyński. C’est lui qui anime toute la machine PiS. C’est lui le véritable leader qui ne tolère aucune concession de son pouvoir. Il pourrait remporter une élection présidentielle mais bien que le président dispose d’un pouvoir important, celui-ci est limité. Comme l’est celui du Premier ministre. Il est plus intéressant de demeurer l’éminence grise. Soyons honnête, ce n’est pas un mystère, même pas un secret de polichinelle. Les électeurs de PiS ont choisi Kaczyński et non pas Duda ou Szydło. Le président Duda lui-même a dit un jour à Kaczyński : « Monsieur le Premier ministre, vous êtes un grand politicien et un grand stratège mais également un grand homme. Il faut être un grand homme et un grand patriote pour céder le pouvoir à ceux qui ont collaboré étroitement avec vous, malgré d’évidentes ambitions ».

Vision d’un changement positif

Quelle idée se cache derrière tout ce spectacle ? À l’exception d’une certaine dose de revanche à l’égard de Plate-forme civique, ce qui n’est certes pas un aspect positif mais pas inhabituel non plus du jeu politique. Et aussi à l’exception de la politique extérieure du « relèvement ».

Kaczyński a présenté son projet sous-jacent lors de sa conférence du 23 janvier à la Haute École de culture sociale et médiatique, une école privée du prêtre Tadeusz Rydzyk, une autre éminence grise de la scène politique polonaise, exerçant un leadership spirituel au travers ses médias catholiques et très politisés Radio Maryja et TV Trwam. D’après le président de PiS, le changement démocratique de 1989 n’est qu’une manipulation sociotechnique. La machine politique, administrative et médiatique a adapté les leaders communistes et leurs idées, les consolidant au sein même de la structure de l’État polonais.

Ainsi, le nettoyage complet est un préalable au recommencement afin de faire enfin de la Pologne un pays de démocratie, de liberté, de valeurs catholiques avec un statut de puissance globale.
Jarosław Kaczyński semble véritablement croire dans son grand projet. Et ses proches croient en lui, et sa capacité à les maintenir au pouvoir.

Deux Polognes

Il y a dorénavant deux Pologne. La Pologne de PiS et celle qui ne l’est pas. Ce clivage majeur n’est pas nouveau, il a simplement tendance à s’aggraver. D’un côté de ce clivage, on trouve les progressistes, les pôles politiquement orientés (la gauche, le centre-gauche et les verts) et de l’autre côté, le pôle conservateur (le centre-droit et la droite), deux groupes qui ne partagent qu’une méfiance mutuelle et une absence de compréhension de l’autre. D’une manière générale, la société polonaise est caractérisée par un faible niveau de capital social, dans lequel le manque de confiance mutuelle mais aussi à l’égard de médias et des politiques joue un rôle majeur dans le dessin du paysage sociopolitique (“Social Diagnosis 2015”, Janusz Czapiński; ESS – European Social Survey 2012).

La Pologne non-PiS manifeste dans un nombre croissant de villes (y compris samedi dernier dans la ville d’origine de Szydło’s, Brzeszcze) en opposition aux attaques contre la démocratie, la liberté et l’État de droit. De l’autre côté, la Pologne PiS ridiculise les manifestants en les accusant d’être des hipsters capricieux de Varsovie ou en se moquant de la révolte des riches en fourrure. Elle organise aussi des manifestations de soutien au gouvernement. Il n’y a pas d’espace pour le compromis.

Ni la foule dans la rue, ni les pressions européennes et globales ne peuvent mettre un terme à la croisade de PiS pour mettre en œuvre sa vision de l’État. Cette vision semble excessive mais peut se révéler convaincante mais ses excès ne peuvent néanmoins pas légitimer des abus de pouvoir ou compromettre les principes démocratiques. Le problème ne vient donc pas de la substance mais bien de la forme qui affaiblit, voire efface cette substance.

Traduction de A Clockwork orange par Victoria Melville pour Contrepoints.

  1. Droit et justice est un parti politique polonais conservateur et eurosceptique.