Black bloc, zadistes, Gilets jaunes : les ultras ont le vent en poupe

Eddy Fougier

Un entretien avec Eddy Fougier, politologue spécialiste des mouvements protestataires et chargé d’enseignement à Sciences Po Aix-en-Provence.

« Tout le monde déteste la police », c’est le slogan qui a dominé les cortèges du 1er mai. Est-ce une démonstration de la force politique qu’est devenue l’extrême gauche au sein de la gauche en France ? A-t-on assisté à une fusion de la gauche contestataire et des Gilets jaunes ?

Ce que je nomme « l’extrême gauche hors les murs », pour désigner les individus et les groupes qui se situent à la gauche de l’extrême gauche politique traditionnelle incarnée par les partis trotskistes (LO, NPA) et qui recourent à des actions dites directes, semble avoir le vent en poupe depuis quelques années en France. Les ultras ont ainsi pris le dessus par rapport aux autres composantes au sein des ZAD de Notre-Dame-des-Landes et de Sivens.

A titre d’exemple, on a pu observer le même phénomène du côté de Bure dans la Meuse et des opposants au projet d’enfouissement profond des déchets radioactifs à partir de 2016. Il en a été de même lors des mobilisations contre la loi Travail en 2016. Avant 2016, les ultras se fondaient dans la foule et attendaient l’ordre de dispersion par la police en fin de manifestation pour recourir à la tactique du black bloc (voir plus loin).

Or, en 2016, il y a eu une petite révolution pourrait-on dire. Ces ultras ont pris le dessus sur les autres manifestants (et les services d’ordre des principaux syndicats comme la CGT) en instaurant le concept de cortège de tête. Ils apparaissaient ainsi en tête des cortèges en déclenchant les hostilités contre les forces de l’ordre dès le début des manifestations. Il en a été de même le 1er mai 2019. Enfin, ces mêmes ultras semblent avoir une influence notable sur les mobilisations des Gilets jaunes et sur les éléments radicalisés en leur sein.

La question qu’il faut dès lors se poser est la suivante : pourquoi le mode opératoire (tactique du black bloc) et sans doute aussi les idées des ultragauches (avec par exemple le succès des publications du Comité invisible) sont-ils aussi influents sur une partie de la gauche et des mouvements sociaux en France depuis quelques années ? À mon avis, cela peut s’expliquer sans doute par leur refus absolu de tout compromis avec le Système, y compris avec le système démocratique (le groupe Génération ingouvernable a appelé en 2017 à boycotter l’élection présidentielle), leur volonté de créer des alternatives dans les interstices de ce système en faisant reculer l’État, dont la ZAD est le symbole par excellence, leur ambition de s’abstraire du capitalisme et de l’autorité de l’État en se rendant ingouvernables et de ressusciter quelque peu le mythe du romantisme révolutionnaire, de l’émeute insurrectionnelle ou encore de la Commune.

Le black bloc s’est illustré cette année, obligeant même Philippe Martinez de la CGT a s’exfiltrer. Qui sont les black blocs ? D’où vient cette ultragauche qui n’est pas rebutée par la violence ?

Les Black blocs ne correspondent pas à un mouvement à proprement parler. Il s’agit en fait d’un mode opératoire lors de manifestations ou dans d’autres circonstances (défense de squats ou de ZAD par exemple). Des individus généralement vêtus de noir et cagoulés agissent en formant un bloc compact (d’où le surnom de « bloc noir » donné par la police allemande à cette tactique utilisée par des groupes autonomes en Allemagne dans les années 1980) de sorte à rester anonymes et à empêcher les forces de l’ordre de pouvoir les identifier et les interpeller.

Dans un tel contexte, les activistes peuvent résister aux assauts des forces de l’ordre ou bien les harceler. Ils peuvent aussi tenir provisoirement le terrain et ainsi permettre à des individus de se déployer en petits groupes pour dégrader ou détruire du mobilier urbain ou différents symboles du capitalisme à leurs yeux : boutiques de luxe, agences bancaires, concessions automobile, fast-food, etc. Ces activistes peuvent être des anarchistes, des autonomes, des antifascistes, des marxistes révolutionnaires, mais aussi des féministes radicaux ou encore des antispécistes.

Ces ultras disent recourir à ce qu’ils appellent une logique de conflictualité, à savoir des actions violentes visant des biens matériels. Ils ne cherchent pas intentionnellement à blesser et a fortiori à tuer des individus. Néanmoins, la situation sur le terrain peut quelquefois déraper et les amener à mettre en cause l’intégrité physique d’individus, comme ce fut le cas de cette femme et de son enfant le 16 mars dernier lorsque les ultras ont intentionnellement incendié une banque à Paris.

Ne sommes-nous pas en train d’assister à une sorte de zadification du mouvement des Gilets jaunes, avec l’exportation au-delà des zones habituelles de l’extrême-gauche de ses pratiques… Ce qui expliquerait aussi l’évolution du comportement de la police ?

Les rapports entre Gilets jaunes et ultragauche ont beaucoup évolué depuis le 17 novembre 2018. Au départ, ils se sont caractérisés par une méfiance réciproque. L’ultragauche se méfiait d’un mouvement qu’elle voyait comme proche de la droite radicale. De leur côté, les Gilets jaunes étaient quelque peu effrayés par les exactions perpétrées par des ultragauches. N’oublions pas qu’en novembre-décembre 2018, il y avait aussi des ultradroites dans les cortèges. Puis deux évolutions notables se sont produites :

  1. progressivement, les activistes d’ultragauche ont vu dans le mouvement des Gilets jaunes une proximité avec leur objectif de remettre en cause le Système de façon radicale (et donc sans doute aussi une opportunité) et ont gagné la « bataille des cortèges » face aux ultradroites ;
  2. les Gilets jaunes, en tout cas les plus radicalisés d’entre eux, en sont venus à penser que le seul moyen d’être entendus « là-haut » et de faire bouger les choses, c’est de recourir à des actions violentes : c’est d’ailleurs suite aux violences des 1er et 8 décembre que les annonces d’Emmanuel Macron ont été faites. Un rapprochement progressif s’est donc opéré entre l’ultragauche et les Gilets jaunes les plus radicalisés à un point tel que le 16 mars dernier, les premiers ont été applaudis par les seconds sur les Champs-Élysées et que le gouvernement et les services de police ont commencé à parler d’« ultrajaunes ». Ces derniers se sont largement inspirés des modes opératoires des ultragauches lors des mobilisations du samedi, ainsi que de leur ambition d’être ingouvernables (l’un des principaux mots d’ordre de l’ultragauche en 2016 était « soyons ingouvernables »).

On ne peut parler pour autant d’infiltration ou bien de manipulation des uns ou des autres. Il s’agit plutôt d’une forme de convergence d’intérêt entre ultragauche et Gilets jaunes dans un même rejet et du pouvoir et du Système dans une logique de nature anticapitaliste pour les premiers et plutôt de nature anti-élitiste pour les seconds.

Eddy Fougier est l’auteur de deux notes publiées à la Fondapol sur le phénomène zadiste.