Européennes : qui récupérera le vote populaire ?

Élections régionales 2015 By: TV Patriotes - CC BY 2.0

Le Pen, Philippot et Dupont Aignan à l’assaut d’un électorat en voie de sécession culturelle et politique.

Par Frédéric Mas.

Tout le monde à la droite de la droite cherche à séduire l’électorat populaire qui semble s’être incarné à ses yeux dans le mouvement des Gilets jaunes. Florian Philippot l’a annoncé le 1er mai par communiqué de presse : une des listes Gilets jaunes vient de fusionner avec la sienne pour les élections européennes. Le constat des deux formations serait commun : la France doit sortir de l’Union européenne et de l’euro pour que soient entendues leurs revendications sur le pouvoir d’achat, la justice fiscale ou encore la démocratie directe.

De son côté, le Rassemblement national, favori dans les sondages, se fait défenseur de cette France des ronds-points. Marine Le Pen a ainsi déclaré durant le meeting du 1er mai qu’elle animait à Metz que le gouvernement se faisait complaisant avec l’extrême gauche pour « discréditer le mouvement populaire des Gilets jaunes ». Et Le Pen et Philippot ne faisaient qu’emboîter le pas de Nicolas Dupont-Aignan, qui dès le 22 mars dernier avait reçu en renfort de sa liste Benjamin Cauchy, figure politique et médiatique bien connue du mouvement des Gilets jaunes.

C’est que le Gilet jaune a rendu visible une frange de la population devenue largement invisible aux yeux des élites politiques et administratives au fil des années.

La sécession des classes populaires

En effet, si le thème de la sécession des élites cher à Christopher Lasch a été exploré avec minutie par les commentateurs ces dernières décennies, la sécession des classes populaires n’a pas eu la même attention. Dans son dernier livre L’archipel français, Jérôme Fourquet, analyste politique et directeur du département Opinion de l’IFOP, soutient que les classes populaires se sont affranchies culturellement et idéologiquement du reste de la population. L’engouement populaire pour les prénoms anglo-saxons en est une preuve. Plus exactement, les classes populaires ne choisissent plus les prénoms de leurs enfants en réglant leur pas sur celui des classes moyennes et supérieures depuis au moins deux décennies : « Les catégories les plus favorisées ont perdu une bonne part de leur influence et de leur pouvoir prescriptif, et les milieux populaires se sont fortement autonomisés dans le choix des prénoms qu’ils donnent à leurs enfants » (p. 122).

Contrairement aux idées reçues largement relayées par les identitaires et les populistes, les classes populaires sont ainsi les plus réceptives à la world culture, pour le meilleur et pour le pire, ce qui se manifeste par exemple par leur engouement pour la pratique du tatouage. Si seulement 10 % des cadres ont décidé de se faire tatouer, c’est près de deux fois plus chez les ouvriers et les employés (22 %). Pour Jérôme Fourquet, la banalisation du tatouage est tout sauf anecdotique : elle témoigne aussi de la progression de la déchristianisation qui transforme radicalement le rapport que les Français ont à leur corps, et en particulier dans ses régions les plus pauvres.

Géographiquement, la carte des « Kevin et des Dylan » rappelle celle du vote Front national. Pour Jérôme Fourquet, cela s’explique par l’assise significative du FN, maintenant Rassemblement national, parmi les ouvriers et les employés. Les milieux populaires des petites villes et des villages qui se retrouvent dans certaines pratiques culturelles comme le tuning, la chasse ou le football sont aussi les plus sensibles au message de Marine Le Pen, ce qui témoignerait non seulement de la partition culturelle, mais aussi politique du pays. Il est ainsi intéressant de noter que seul le Rassemblement national a fait de sa tête de liste aux Européennes un Jordan (Bardella) qui semble correspondre assez exactement au portrait-robot de cette France en sécession.

La clôture sur elle-même de cette frange de la population participe à l’archipélisation du pays, c’est-à-dire sa fractionnement social et la disparition de toute visée nationale commune. L’effondrement de la culture commune, qui rend le dialogue entre le peuple et ses élites difficile, risque fort de conforter la transformation du modèle social français en une sorte de gouvernance des intérêts catégoriels dans laquelle les classes populaires pèseront de tout leur poids pour défendre toujours plus d’État et de protectionnisme, c’est-à-dire davantage de dépendance vis-à-vis de la classe bureaucratique qu’ils rejettent. Il faudra beaucoup de pédagogie pour les convaincre de choisir la liberté plutôt que la servitude étatique. Pour l’instant, le vote populaire profitera surtout aux démagogues.

Jérôme Fourquet, L’archipel Français. Naissance d’une nation multiple et divisée, Seuil, 2019.

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