Notre-Dame en flammes : un fait géopolitique

À peine les flammes éteintes, le projet de dénaturation de l’identité apparaît, ceux qui protestent à l’idée d’une flèche d’Art contemporain sont déjà diabolisés. OPINION

Par Aude de Kerros.

Le monde a vu brûler Notre-Dame de Paris en direct, les réactions ont été immédiates. L’examen de leur contenu révèle un phénomène géopolitique concernant l’Art. Quand en 2001, le monde entier a vu également en direct s’effondrer les Twin Towers, les terroristes ont crié victoire mais le reste du monde s’est ému. On déplora 2 750 morts mais personne ne pleura les tours, symbole de la puissance américaine aux yeux du monde entier.

Dans le cas de la destruction de Notre-Dame, il n’y pas eu de morts et les causes restent hypothétiques, terrorisme ou négligence des institutions à l’égard du grand patrimoine ? Comme pour New York, la déploration n’a pas été unanime : les réseaux sociaux ont trahi satisfactions et cris de joie non commentés par la presse, mais aussi titres et déclarations venues des cinq continents, où l’on constate que l’incendie a été vécu comme une épreuve partagée avec les Français.

Le Grand’art serait-il un corps doué d’une âme ?

Le contenu des messages est inhabituel. Il ne ressemble pas à des condoléances. Ici le malheur les accable autant qu’il nous accable. Quel est-il ? La cathédrale, grande œuvre d’art par sa forme et son contenu, est désignée comme un être ayant un corps et une âme indissolublement liés. Ce bâtiment est un être, un parent, que le monde entier regarde mourir en éprouvant souffrance personnelle et angoisse. N’est-ce pas mystérieux ? L’œuvre d’art aurait- elle une âme chevillée à son corps ?

Le phénomène est surprenant car l’Art, celui qui est subventionné par l’État en France et dans le reste du monde, l’est de façon privée, par collectionneurs, grandes marques et groupes financiers : l’Art contemporain — international — du haut marché, répond à une définition exactement contraire à celle évoquée plus haut. Il n’est pas de célébration mais de critique, il ne crée pas, il déconstruit, il applique la dérision à tous les arts civilisationnels et en particulier à l’art Occidental, considéré comme particulièrement peccamineux. Seul un art global, « contemporain » mais sans identité, pourrait apporter la paix et la concorde internationale.

La deuxième surprise est que cette cathédrale est qualifiée dans les messages comme ayant à la fois une identité française, européenne et une qualité universelle… qu’est-ce-à dire ?

L’attachement à sa propre identité n’est donc pas un obstacle à la relation avec une autre tout aussi attachée à la sienne ? L’art serait-il plus qu’une marchandise, un produit financier, un support de propagande idéologique ? Un lien positif au-delà des conflits politiques entre des cultures différentes ? Voilà qui n’est plus enseigné dans nos écoles. Y aurait-il une distance entre le réel et l’idéologie mainstream ?

En l’espace de quelques heures tout au long de la tragédie visuelle vécue par le monde entier, la notion moyenâgeuse de l’art, formulée par Saint Thomas et l’Abbé Suger après l’avoir été par Aristote, remonte comme une pousse au printemps. Serait-ce une notion naturelle que l’on observe depuis le paléolithique ?

L’art circule dans le monde parce qu’il est beauté habitée de sens et en cela partageable malgré la différence des conditions et cultures. Entre 7 h du soir et 10 h du matin nous avons formé une humanité planétaire soudée devant le spectacle de notre âme commune, brûlant dans un corps de pierre. L’homme se reconnaît anthropologiquement dans l’art de l’autre. Plus encore, il a besoin pour se dépasser de la différence avec l’autre et de l’échange. Sans cela, c’est la stérilité et la mort.

Cela n’empêche pas que l’Art contemporain international, le seul dont on dit dans les grands médias qu’il existe, soit un très bon produit financier patrimonial. Il est très fluide dans l’international, discret, défiscalisé. Il a de multiples usages et avantages, son rendement annuel est de 8 % en moyenne, chose remarquable à une époque où les taux d’intérêt sont presque nuls, voire négatifs. Grâce à quoi, au-delà de tous les dons spontanés de tout un chacun dont l’âme exige impérieusement d’être restaurée, quelques grandes fortunes font des dons conséquents. Il est intéressant de remarquer cependant que les montants de leurs dons ne sont pas très éloignés des plus hautes cotes de leurs artistes collectionnés en réseau : un Balloon Dog de Koons, édité en 5 exemplaires, a une cote de 58 millions de dollars, un tableau de David Hockney, 90 millions de dollars.

La flèche mise à l’encan

Si l’on regarde le phénomène du côté français on observe quelque chose qui est condamné par la morale des élites au pouvoir : l’expression d’un attachement profond et charnel à cette cathédrale, faisant partie de son identité.

La somme recueillie en 24 heures pour une cause qui n’est pas matérialiste a même choqué, provoqué une polémique : comment peut-on trouver tant d’argent en France pour une cause non humanitariste ?

Il faut sans doute y voir une occasion rare d’exprimer une profonde tristesse et colère d’être sans cesse humiliés par l’installation permanente d’œuvres éphémères ou permanentes, financées en grande partie par le contribuable, dans le patrimoine français le plus prestigieux. Leur but déclaré publiquement est de le tourner en dérision, déconstruire, détourner, etc. Ainsi, vagin de la reine, plug anal, bouquet de tulipes, Arc de Triomphe emballé, Grande Roue de la Concorde promue œuvre d’art, etc.

Aussitôt que les millions d’euros ont afflué, le chef d’État a annoncé qu’un concours international serait ouvert aux architectes pour créer une nouvelle flèche. Et tout recommence ! Tout le monde sait que c’est une occasion exceptionnelle de célébrité, à condition d’obéir aux consignes de la contemporanéité en art : il faut déconstruire, transgresser ce qui existe. Quand Viollet-le-Duc a proposé une flèche non identique à l’ancienne disparue depuis longtemps, il l’a conçue gothique, dans l’esprit du lieu.

À peine les flammes éteintes, le projet de dénaturation de l’identité apparaît, ceux qui protestent à l’idée d’une flèche d’Art contemporain sont déjà diabolisés. En 2000, un projet visant à coiffer les tours de Notre-Dame de deux derricks en fer a failli aboutir…

Le Grand’art redevient une réalité anthropologique pendant les 15 heures

Notre-Dame en flammes a fait apparaître un profond clivage dans la façon de considérer l’Art dans le monde. New York s’est effacé devant Paris le temps de l’incendie. Pendant une nuit, le cœur du Grand’art battait en France… et cela alors même que les bilans 2018 du marché de l’Art contemporain de 2018 annoncent l’Amérique en tête, après avoir été plusieurs années au deuxième rang derrière la Chine.

L’usage de l’art comme soft power pour renforcer une hégémonie géopolitique triomphe aujourd’hui financièrement, mais est contesté sur le fond. Trop vide, trop attaché au principe de dérision, sans beauté, il ne peut pas traverser les siècles comme une cathédrale. La révolution technologique permet une libre connexion entre affinités civilisationnelles, libres, désirées, essentielles à la vie des arts. Qui peut empêcher le phénomène naturel de pollinisation ?

L’Art périt en circuit fermé, vit en milieu ouvert, se nourrit de la différence, emprunte sans copier et coller, assimile, se métamorphose, continue les civilisations sans les trahir. L’Art unique uniforme et global est une utopie totalitaire. L’art actuel, hors du système financier, existe pour durer, même non rentable, dans la suite de l’Art des grandes civilisations. Il a été aperçu, reconnu en regardant la cathédrale en flammes.

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