Les « Tulipes » de Jeff Koons, le cadeau empoisonné dont les Parisiens paieront le prix

tulipe By: OliBac - CC BY 2.0

Le contribuable français risque de payer une partie du « bouquet de tulipes » estimé à plusieurs millions d’euros « offert par l’artiste Jeff Koons à la mairie de Paris.

Par Christine Sourgins.

Le nouvel adjoint à la maire de Paris, Christophe Girard, vient d’annoncer une sortie de crise pour Mme Hidalgo, empêtrée dans l’affaire Jeff Koons : la Ville de Paris a enfin trouvé où planter les encombrantes tulipes de l’artiste américain : aux alentours du jardin du Petit Palais.

À quelques jours de la Fiac, alors que la ministre de la Culture, peu diligente envers ce pauvre Jeff, est menacée par un remaniement ministériel, Mme Hidalgo reprend l’avantage quitte à faire enrager ceux qui avaient pétitionné, en début d’année, pour que ce bouquet de la discorde ne vienne pas dépareiller les abords du Palais de Tokyo. On sait que Jeff Koons avait décidé d’offrir à Paris un hommage aux victimes des attentats du 13 novembre 2015, une offre aussi monumentale qu’empoisonnée, car c’est un cadeau payant : l’artiste ne donnait que l’idée, à charge pour la Ville de financer sa réalisation. La mairie de Paris s’empressa d’accepter, arguant que « cela ne coûtera rien à la Ville puisque le mécénat est privé ». Peu convainquant : ces charitables mécènes vont pouvoir défiscaliser à hauteur de 66 % de leur « don ». C’est donc le contribuable français qui risque de payer une partie de ce bouquet estimé à plusieurs millions d’euros.

La bronca du monde de la Culture a porté sur l’emplacement : Koons exigea d’abord le Palais de Tokyo… qui n’a rien à voir avec les attentats. S’ensuivit une errance du projet, proposé et refusé ici ou là, l’emplacement le plus pertinent restant Disneyland. Car la plastique de l’œuvre fut aussi mise en cause : trop lisse et clinquante, trop kitsch. Cette esthétique de la société de consommation  parut inappropriée, voire obscène, pour l’évocation d’une tuerie.

Koons incarne un art industriel, m’as-tu-vu et spéculatif, qui ne sied pas au tragique des attentats. De plus, la stylisation des tulipes n’est pas sans ambiguïté ; pour certains, ce bouquet s’inspire du fouet BDSM et d’un sex toy de type fist, d’autres y voient d’obèses bâtons de dynamite munis d’une mèche. Un comble quand on entend consoler la population d’une vague d’explosions criminelles. Ces lectures sont licites puisqu’en Art contemporain ce sont « les regardeurs qui font les tableaux ».

Enfin, l’hommage fut perçu comme insincère et vénal tant la démarche de Koons ressemble à celle d’un produit de placement ; le Palais de Tokyo ou le petit Palais sont en effet des lieux historiquement chargés, avec une grosse visibilité internationale, ce qui vaut de l’or… Koons devrait plutôt payer pour avoir le droit d’y exposer.

Je ne vous offre pas des fleurs. Payez-les !

Or Monsieur Girard vient de confirmer que Jeff Koons « n’est jamais venu avec l’idée de ne pas être dans le centre de Paris, » Koons occupe donc le terrain avec la bénédiction de la mairie, ce qui pose un problème de démocratie : placer une œuvre aussi encombrante, dans un lieu prestigieux, ne devrait pas déroger à l’appel à projets, aux concours (non truqués si possible), en usage dans la République Française, quand il s’agit d’un espace public et, qui plus est, historique. Les 10 mètres de haut et les 33 tonnes du bouquet ne sont absolument pas en harmonie avec l’architecture du Petit Palais, ils vont perturber ses abords pour longtemps, forte leçon de discordance transmise aux générations futures.

Non seulement les Parisiens n’ont pas été consultés mais la prise de position du monde culturel est comptée pour rien. Ce mépris contraste avec le souci du  mécénat privé, dorloté par M. Girard : Mme Hidalgo serait-elle aux ordres de financiers, qui attendent un retour sur investissement, qu’elle ne s’y prendrait pas mieux.

Mais depuis quand serait-on obligé d’arborer une défroque sous prétexte qu’on nous la donnerait ? Car le cadeau payant nous est présenté désormais comme un cadeau forcé. Continuer de le refuser friserait l’incident diplomatique. L’amitié franco-américaine serait menacée car les tulipes ont le soutien de l’ancienne ambassadrice des États-Unis en France, Jane Hartley.

Paris défiguré, Paris colonisé !

La servilité de la mairie de Paris relève-t-elle alors d’une forme de colonisation culturelle ? C’est ce que pensent certains observateurs qui rappellent qu’autrefois le colonisateur envoyait ses soldats cachés derrière les missionnaires mais qu’aujourd’hui, il missionne des hommes d’affaires dissimulés en artistes, ce dont Koons semble la caricature vivante.

Sous couvert de bienfaisance, le colonisateur s’installe en terrain conquis et y prodigue ses valeurs en remplacement de celles du colonisé ; en France, les cadeaux sont  gratuits et on n’a jamais vu un homme offrir un bouquet et exiger qu’il soit placé au milieu du salon. Koons, tout sourire, nous rééduque à rebours. Enfin, le colonisé finit souvent content de l‘être, il échange tous ses biens contre de la pacotille ; dans les cas extrêmes, le colonisé se colonise tout seul…

Or ici, l’ancienne ambassadrice Jan Hartley n’appartenant pas à l’administration Trump, aucun risque de voir le bouillant président américain s’émouvoir. Madame Hidalgo déploie donc un zèle que personne ne lui demande…