Féminisme et climat : n’en font-elles pas un peu trop ?

Climate change protesters march in Paris streets — Jeanne Menjoulet, 2018, CC BY 2.0

En des termes crus, féminisme et écologie scandent côte à côte des slogans lors de la Marche pour le Climat. Sont-ils un même combat ?

Par Louise Alméras.

Le jour de la marche du siècle pour le climat, un samedi 16 mars — jour de sortie des Gilets jaunes —, un combat supplémentaire s’est invité dans les rues de Paris : l’écoféminisme. Des slogans chocs ont essaimé, rappelant à notre bon souvenir un mouvement qui ne date pas d’hier : « Enculez-nous, pas le climat », « Protégez les zones humides », ou encore « Bouffe ma chatte, pas la planète ! ». Les femmes aux pancartes sont jeunes, très jeunes, et peut-être faut-il tout simplement attendre que jeunesse se passe. Anticapitalisme, défense de la nature et des femmes ont tous trois été revendiqués, comme un seul homme oserons-nous dire.

Quoi qu’il en soit, un article publié par le quotidien 20 minutes a analysé le lien entre libération sexuelle et défense du climat. L’affaire est vite devenue sérieuse…

L’humanité d’un côté, les femmes et les hommes de l’autre (mais pas ensemble)

Interrogée par le quotidien sur la relation entre les deux, l’historienne spécialiste du féminisme Christine Bard éclaire ainsi les slogans : « L’opposition est genrée entre la planète-Terre-mère, mots féminins, et le patriarcat destructeur. C’est une manière de dire aux hommes : vous qui avez le pouvoir politique, scientifique et économique depuis des siècles et des siècles, qu’en avez-vous fait ? Surtout, un lien est fait entre domination masculine, y compris dans sa dimension sexuelle, et destruction de notre environnement ». Dans ce cas, pourquoi appeler cette violence ? Par esprit de sacrifice ?

L’auteur de la pancarte « Laissez la nature vierge, baisez-nous » est une étudiante de 22 ans. Elle conçoit qu’elle voulait « choquer les esprits fragiles » et « qu’on note notre présence, aux femmes ». « C’est important de marquer le coup et dire : oui, l’écologie est aussi un combat occupé par les féministes ». Pourtant l’écologie est l’affaire de tous et serait un formidable moyen de rassembler autour d’une cause commune au lieu, encore une fois, d’opposer les genres.

Il semblerait que les femmes s’associent bien plus au délaissement de la nature, à sa fragilité. Et si elles font preuve d’une certaine provocation aux accents virils c’est pour masquer ces attributs féminins qu’elles voudraient pouvoir défendre en leur nom propre. La défense du respect de la nature devient en quelque sorte le porte-parole d’un message qu’elles n’osent exprimer pour elles-mêmes. Elles extériorisent d’ailleurs très bien cette violence par l’utilisation de slogans chocs, comme un besoin extrême d’exister en employant des moyens peu féminins. Derrière ces maladresses, ne crieraient-elles pas aussi leur besoin des hommes et leur absence de responsabilité par rapport à l’état de la planète ?

L’écoféminisme, d’où vient-il et où va-t-il ?

Puisque l’écoféminisme est le fil conducteur de la démonstration de 20 minutes, revenons à ses origines. Certains situent sa naissance dans les années 1970 aux États-Unis. Alors qu’une conférence a lieu sur le thème « Les femmes et la vie sur Terre », après l’accident nucléaire de 1979 à Three Mile Island, cet événement donne toute sa visibilité au mouvement écoféministe très politisé. Militarisme, destruction de la planète et discrimination des femmes justifient alors le lien entre féminisme (anti-domination masculine) et écologie. Mais le mouvement est né conjointement en Inde, dans les années 1970, à travers le mouvement Chipko (« mouvement de l’étreinte ») mené par des villageoises contre la déforestation, et dont s’inspire encore la militante Vandana Shiva. Ces femmes sont allées protéger les arbres avec leur corps, parce que ce sont elles qui allaient travailler pour nourrir leur famille. C’était donc avant tout un combat de femmes, ni féministes ni écologistes proclamées. En France, l’écoféminisme apparaît au moment de la création du MLF (Mouvement de libération des femmes), juste après mai 68, sous l’impulsion de sa co-fondatrice Françoise d’Eaubonne. En Angleterre, on assistait à des blocages de centrales ou encore des sit-in de 1981 à 2000.

Émilie Hache, spécialiste en philosophie pragmatique et en écologie politique, auteur de Reclaim, un recueil de textes écoféministes, explique que « les écoféministes ont une réflexion critique à l’égard de l’idée de nature telle qu’elle a été élaborée dans la modernité ainsi que sur la façon de concevoir la féminité à cette même période. Elles ont proposé ensuite de se ré-approprier et de réhabiliter l’idée de nature ainsi que ce qui relève de la féminité. » Selon elle, le type de pensée qui se rapproche le plus de l’écoféminisme est par exemple celui de la permaculture, proposant de renouer avec une nature vivante.

Tout comme il existe plusieurs branches au sein du féminisme, l’écoféminisme possède aussi ses différentes écoles. Sa tradition se situerait cependant plutôt dans le souci d’émancipation de la femme et à la fois de sa réhabilitation. Les jeunes féministes de la Marche pour le climat, si elles mettent en avant le lien entre leur sexualité et l’écologie, n’en seraient finalement pas si éloignées, comme un besoin de nommer la sexualité naturelle. Et pourquoi pas d’y revenir après tout ce que le progrès a déconstruit dans la procréation féminine. En termes de libération sexuelle, les années 60 auront eu leur Manifeste des 343 et nous aurions les « Enculez-nous, pas le climat », à cause de la PMA, la GPA et la congélation des ovocytes ? C’est là peut-être une piste à creuser. L’inconscient collectif surgit parfois là où on ne l’attend pas.

Une manifestation politique ou dépolitisée ?

Et si ces slogans étaient en fait l’œuvre de femmes dépolitisées ? Cela justifierait la position de ceux qui les estiment hors-sujet. L’article mentionne ainsi l’analyse de Laélia Veron, socio-linguiste à l’université d’Orléans, qui va dans ce sens : « Un facteur important est que les manifestations sur le climat sont assez consensuelles. Cela peut aller de pair avec une dépolitisation par rapport à la politique habituelle, coordonnée par les syndicats et les partis politiques. » Il est d’ailleurs habituel dans les manifestations de voir surgir des slogans et revendications hors de propos.

Mais en France tout est politique. Charlotte Soulary, responsable de la commission féminisme d’Europe Écologie les Verts, voit dans le slogan « Ma planète, ma chatte, sauvons les zones humides » l’expression « d’un des aspects du mouvement féministe de montrer que ce qui relève de l’intime est en fait tout à fait politique ». Il s’agirait pour elle « d’une référence très juste à tous ces polluants que l’on trouve dans nos tampons. Non seulement on pollue la planète, mais cette pollution s’étend jusqu’à l’intérieur de nos corps ». Pour aller plus loin, nous pourrions évoquer le recours record des femmes françaises à la pilule contraceptive, chimique, destructrice du cycle naturel de la femme et polluante pour la planète (par la voie des nappes phréatiques). Près de 30 % des 15-19 ans y ont eu recours en 2018 (pour citer l’âge proche des manifestantes). Ce serait donc tout à fait du goût d’un combat écoféministe, mais peut-être pas féministe…

L’ennemi commun : le capitalisme patriarcal

« Moins de banquiers, plus de banquise », « Les actionnaires, au boulot ! », ou encore « Sauve un arbre, mange un lobbyiste », slogans anticapitalistes, étaient aussi de la partie le 16 mars.

Loin d’étonner la philosophe Jeanne Burgart-Goutal, spécialiste de l’écoféminisme, la convergence des luttes lors de la marche pour le climat « est aussi sa volonté et sa force ». Cela mettrait en évidence « des liens cachés », « des similitudes insoupçonnées » qu’en général on ne « perçoit pas entre les différentes oppressions ». Selon elle, « ce n’est pas suffisant de désigner le patriarcat, le système capitaliste est lui aussi en cause, et ces deux oppressions sont en réalité conjointes » dans la défense de l’environnement et de l’émancipation des femmes. Elle réitère ainsi le propos sur le patriarcat destructeur.

Anselm Grün et Linda Jarosch, dans leur ouvrage La féminité dans tous ses états, mettent en garde de manière assez juste contre cette dissociation du féminin et du masculin : « La battante est celle qui intègre en soi l’anima et l’animus — les aspects féminins et masculins de l’âme. Dans la battante, l’anima et l’animus ne s’opposent pas, mais ils agissent ensemble, pour que l’énergie combative puisse s’exprimer et se mettre au service de la vie. Il existe nombre de battantes parmi les féministes. Mais elles bataillent souvent contre les hommes, ou contre des aspects qu’elles refusent de reconnaître en elles. Or, il n’existe de lutte pour la vie qu’à la condition de vivre en harmonie avec soi-même, faute de quoi on se dresse contre soi et on use toute son énergie dans un combat stérile d’auto-mutilation. L’intégration de l’animus est la condition pour que l’archétype de la combattante se réalise de façon positive chez la femme ». Encore faudrait-il oser l’harmonie et le retour sur soi pour parvenir à cette maturité.

Conclusion : le climat est-il un combat écoféministe ?

Nous ne saurons jamais à quel point la présence des femmes à la Marche pour le Climat s’inscrit dans une revendication écoféministe. Si la conjonction des combats écologistes et féministes présente une certaine légitimité, ou en tout cas des défenseurs, au regard d’un monde soumis à une modernité où la nature et la femme sont toutes deux malmenées, ce combat doit se mener dans la perspective d’une nature réconciliée. Viser un ennemi et un responsable commun, extérieur, demeure illusoire pour avancer. « Le monde est bien mû par la force virile, mais il ne peut être fécondé, au sens profond du terme, que sous le signe de la femme » écrivait Gertrud von Le Fort dans La femme éternelle.

Depuis cette marche et celles qui ont suivi, une grande dame a commencé de partir en fumée sous les yeux des Parisiens, des Français et du monde. C’était le 15 avril, presque un mois jour pour jour après la marche du siècle. Et Notre-Dame de Paris de nous rappeler à quel point la beauté, le symbolique et leur protection comptaient pour nombre d’entre nous. L’urgence de la sauver, la tristesse à l’idée de la voir disparaître, la blessure enfin de prendre conscience que tout peut avoir une fin, — nous laissant impuissants et fragiles — ont fait affluer vœux, argent (notamment de la part de capitalistes notoires) et prière. L’incendie destructeur de sa charpente symboliserait sans doute à lui seul la préoccupation vis-à-vis du sort de la planète, et peut-être des femmes, avec toute son ardeur et ses contradictions.

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