Expropriations forcées en Afrique du Sud : un air de Zimbabwe ?

Lourmarin - sign - Propriete Privee By: Elliott Brown - CC BY 2.0

En Afrique du Sud, depuis un an, l’épineuse question de redistribution des terres revient sur le devant de la scène en cette période électorale.

Par Narcisse Oredje1.
Un article de Libre Afrique

Le 23 mars 2019, alors qu’il remettait les titres de propriété aux descendants des membres de la tribu des Griquas, expropriés dans les années 1920, le président Cyril Ramaphosa a annoncé l’accélération du processus de la réforme agraire promettant des expropriations sans compensations pour redistribuer les terres aux Noirs.

Depuis un an, l’épineuse question de redistribution des terres revient sur le devant de la scène en cette période marquée par la campagne pour les élections du 8 mai prochain. En se référant au cas du Zimbabwe, que risque la nation arc-en-ciel en instaurant une telle politique ?

Des motivations politiques au détriment de la logique économique

Officiellement, le gouvernement sud-africain envisage l’expropriation des terres sans compensations pour accroître la productivité et assurer la sécurité alimentaire. Du déjà vu avec le Zimbabwe de Mugabe qui a fait de ces réformes agraires son cheval de bataille durant tout son règne.

Ceci étant, déconstruire un système qui génère plus de 10 milliards de rands par an pour le remplacer serait une folie. L’échec du Zimbabwe est là pour en témoigner. Le projet d’expropriation des terres ne date pas d’aujourd’hui mais le moment choisi et la procédure respirent le détournement politique.

Comme Mugabe, l’ANC instrumentalise la réforme agraire pour redorer son blason auprès de ses électeurs, surtout après les scandales de corruption (cas de Jacob Zuma) qui ont terni l’image du vieux parti noir. L’ANC tente également de se positionner pour contrer la montée en puissance du parti radical Economic Freedom Figthers, grand défenseur de cette cause. Autrement dit, ce n’est pas l’accès des Noirs à la propriété foncière qui préoccupe les dirigeants de l’ANC, mais bel et bien la sauvegarde de leur pouvoir.

Le risque de chute de la production agricole en Afrique du Sud

Les fermiers blancs, qui détiennent environ 73 % des terres, assurent à eux seuls plus de 80 % de la production agricole en Afrique du Sud. Ils permettent à l’État, grâce à l’agriculture commerciale, de générer plusieurs milliards de rands mais aussi de faire vivre plus de 160 000 ouvriers noirs et leurs familles.

Retirer les terres à ces hommes qui nourrissent les Sud-Africains grâce à leur productivité et qui assurent l’essentiel des matières premières agricoles aux industries revient à déséquilibrer tout cet écosystème avec un réel risque de déstabilisation de l’économie sud-africaine.

Au Zimbabwe, suite à des mesures similaires prises par le gouvernement de Mugabe, la production agricole n’avait pas tardé à chuter. Les revenus du tabac, par exemple, sont passés de 400 millions à 105 millions de dollars en seulement trois ans (2000 à 2003). En termes d’alimentation le Zimbabwe était le grenier de l’Afrique, mais en seulement dix ans (1998 à 2008), environ 5 millions de citoyens, soit la moitié de la population, ont désormais besoin d’aide alimentaire.

Cette crise était étroitement liée à la baisse de production céréalière, notamment le maïs et le blé qui ont enregistré respectivement des baisses de 28 % et 40 % en 2007. Ce déficit de production s’explique par plusieurs autres facteurs connexes que le projet d’expropriation des terres n’a pas pris en compte.

Manque de compétences des producteurs noirs

Au Zimbabwe, les réformes agraires enclenchées ont mis à nu l’incapacité des producteurs noirs à prendre la relève des fermiers blancs qui à eux seuls produisaient environ 70 % de la production agricole annuelle. Pis, les réformes consistaient en réalité à arracher aux Blancs les terres pour les redistribuer, non pas aux pauvres, mais – et plus particulièrement les meilleurs lots – aux leaders politiques proches du pouvoir, généralement anciens combattants de la guerre d’indépendance, et à une petite minorité de paysans noirs sans ressources suffisantes pour faire mieux que les Blancs.

Finalement, les terres sont restées inexploitées, causant le recul de la production. Tout comme le Zimbabwe, l’Afrique du Sud risque de subir le même sort. Tous les Noirs revendiquent ces terres alors qu’ils n’ont pas les compétences et encore moins la volonté nécessaire pour se substituer aux producteurs blancs.

Au Zimbabwe, les terres ont été redistribuées aux Noirs, mais ils n’avaient ni les infrastructures adéquates ni de financement et encore moins de l’eau pour produire. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils ont tous revendu ces terres qui ne valaient pas grand-chose pour eux.

Violation antisociale des droits de propriété

Arracher les terres de force sans verser des compensations aux propriétaires constitue une violation grave des droits fondamentaux de propriété reconnus aux fermiers blancs depuis les indépendances. Avec une telle réforme, le signal envoyé aux futurs investisseurs est négatif car ils n’auront aucune garantie que leurs biens et capitaux seront sécurisés.

Or, faire fuir les investisseurs aussi bien locaux qu’étrangers compromettra la création de richesse et d’emplois en Afrique du Sud. Pour rappel, leur retrait lors des réformes au Zimbabwe a précipité l’effondrement de l’économie agricole. Plus de 35 000 ouvriers agricoles sont envoyés en chômage suite à la ruine des fermes agricoles autrefois productives. Au total ce sont plus de 800 000 personnes dépendant directement des fermiers blancs qui se sont retrouvées sans sources de revenus.

L’économie a pris un coup fatal avec une chute de 40 % du PIB en dix ans (1998 à 2008). Une réforme sensée résoudre les problèmes de la masse devient ainsi pire que le problème de départ. L’insécurité alimentaire et le chômage sont deux risques plausibles qui pourraient contraindre les Sud-Africains à l’exil, comme ce fut le cas pour la majorité des Zimbabwéens.

Bref, le projet d’expropriation des terres en Afrique du Sud est une manipulation politique et non une réforme socio-économique.  L’effondrement de l’économie zimbabwéenne doit servir d’exemple à la classe dirigeante sud-africaine. Si une réforme agraire est nécessaire, celle-ci ne doit pas être implémentée au détriment du respect des droits de propriétés, lesquels constituent les fondations de toute économie. Leur non-respect conduit fatalement à l’effondrement de toute l’économie, à l’image du Zimbabwe.

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  1. Narcisse Oredje est un blogueur tchadien.
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