France et biocarburants : panne sèche annoncée

huile de palme

Les interdictions et les barrières tarifaires s’opposent aux fondements mêmes de la doctrine libre-échangiste qui a servi de socle à la construction des sociétés occidentales.

Par Aaron Akinocho1.

Dans un contexte où l’information est de plus en plus fragmentée, diffusée à une très grande échelle et où le public dispose de moins en moins de recul pour analyser dans le calme les flux qui lui parviennent, il est de moins en moins facile de mener un débat serein et constructif sur certains sujets.

L’huile de palme a le malheur de faire partie de ces sujets. Cette matière première a été jetée en pâture au public, ces dernières années, par les médias et les politiques qui sont en mal de batailles faciles à gagner. On garde à l’esprit la sortie de l’ancienne candidate à la présidentielle française, Ségolène Royal, qui invitait à arrêter de manger du Nutella car « C’est de l’huile de palme. C’est l’huile de palme qui a remplacé les arbres, et donc c’est des dégâts considérables ». Elle s’est d’ailleurs excusée plus tard via son compte Twitter, reconnaissant l’inexactitude de ses commentaires.

Ainsi, dès que le sujet atterrit dans les conversations, les arguments qui ressortent le plus contre le palmier à huile sont souvent la déforestation (dont elle serait devenue la principale responsable), et la destruction de la faune. L’huile de palme a aujourd’hui bon dos et sert de caution éco-citoyenne à beaucoup de gens qui ne se sont jamais donné la peine de questionner le modèle de la société dans laquelle ils vivaient, mais veulent se débarrasser de la culpabilité liée au capitalisme, ce péché originel de notre siècle.

L’huile de palme comme bouc-émissaire

Mais si on se livrait à un exercice d’analyse froide des chiffres, quels seraient les résultats ? L’industrie de l’huile de palme n’est que la troisième plus grande culture oléagineuse en matière de superficie de plantation derrière le soja et le colza. En raison de ses rendements élevés, le palmier à huile produit environ 35 % de la totalité de l’huile végétale sur moins de 10 % des terres. Étant donné qu’un autre oléagineux nécessiterait 9 fois plus de superficie pour produire autant d’huile que le palmier, un remplacement de cette culture conduirait à une hausse significative de la superficie mondiale consacrée afin de répondre à la demande globale.

Mais comme nous le soulignions plus haut, le débat sur ce sujet est particulièrement difficile et souvent biaisé. Or sans débat, on se retrouve face à des décisions comme celle du législateur français d’un amendement destiné à exclure l’huile de palme de la liste des biocarburants ouvrant droit à l’exonération de la taxe générale sur les activités polluantes.  Cette mesure, qui se veut certainement un geste de responsabilité face aux grands enjeux de la sauvegarde de la planète, ne règle pas le problème et crée peut-être des difficultés plus grandes.

En effet, en Asie ou en Afrique, ils sont des millions de petits producteurs dont la principale culture est l’huile de palme. 40 % de la production mondiale est de leur fait. Dans certains pays, les petits producteurs détiennent jusqu’à 94 % des exploitations consacrées à la culture de l’huile de palme. Or, ce sont eux qui sont les premiers affectés par une décision sur laquelle ils n’ont pu donner d’avis. Ces agriculteurs ont des noms et des histoires. Untel se sert de l’argent tiré de sa production pour scolariser son enfant, tandis que tel autre construira sa maison à partir des recettes de sa récolte. Ces gens font partie de ceux qui, poussés loin de chez eux par la prévarication de leurs conditions d’existence, courent après un rêve occidental, au péril de leur vie en traversant le Sahara puis la Méditerranée.

Réunis au sein de différents collectifs, ces producteurs du tiers-monde dénoncent depuis des années des mesures cosmétiques qui les condamnent. En effet, sur la question de la production de l’huile de palme, les enjeux sont trop grands pour limiter la conversation à un niveau superficiel et ainsi contenter quelques bienpensants et la foule des y’a qu’à. En effet, au-delà de la matière première, il y a un autre débat qui s’inscrit en filigrane. Ce débat est celui de l’adoption de décisions unilatérales sans prendre en compte le préjudice dont pourraient souffrir les autres parties prenantes de l’échange, particulièrement les petits exploitants agricoles.

Ainsi, à notre avis, l’option des interdictions et autres barrières commerciales ne fait pas partie des solutions éventuelles aux problèmes que pourrait poser l’huile de palme (problèmes qui, si les détracteurs de l’oléagineux allaient avec honnêteté au bout de leur exercice, se retrouveraient dans des cultures comme le soja ou le cacao). Les interdictions et les barrières tarifaires s’opposent aux fondements mêmes de la doctrine libre-échangiste qui a servi de socle à la construction des sociétés occidentales.

À moins de vouloir imiter un Donald Trump, désormais jugé peu crédible par ses partenaires économiques et renier son ADN, l’Europe doit faire marche arrière et construire des solutions avec ses partenaires. Autrement, elle devra faire face à des représailles de la part des pays producteurs d’huile de palme.

L’Indonésie, la Colombie et la Malaisie ont rendu public leur intention d’appliquer à leur tour des barrières tarifaires similaires. Mahatmatir Mohamad le Premier ministre malaisiena a écrit au président de la République française afin de l’informer des conséquences subséquentes qui s’appliqueraient à la France, parmi lesquelles la perte de milliers d’emplois ainsi qu’un risque de perte de plusieurs milliards d’exports.

Selon l’agence Reuters le Premier ministre malaisien affirme que « La Malaisie pourrait mettre en place des lois limitant les imports de produits français si la France ne revient pas sur les plans défavorables à l’usage de l’huile de palme comme biocarburant. »

En d’autres termes, le vote de l’Assemblée nationale conduirait à de mauvais résultats sur l’environnement, une perte de contrats pour les exportateurs français, et une détérioration des relations entre la France et d’importants pays asiatiques.

Il ne faut pas oublier que la crise actuelle que traverse la France avec les Gilets jaunes est partie de l’intention de l’exécutif français de taxer le citoyen. La preuve, encore une fois, qu’on ne construit rien de durable sans l’adhésion pleine et entière des différentes parties affectées par les conséquences des changements proposés.

  1. Aaron Akinocho est journaliste spécialiste des questions agricoles et agro-industrielles africaines.
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