Un grand débat ? Quel grand débat ?

Ampoule électrique (Crédits : Helen Flamme, Creative Commons)

Et si on introduisait un peu de rationalité dans le « Grand débat national » ?

Par Bruno Sentenac.

Si j’organisais un grand débat, qu’est-ce que je dirais en introduction ?

Peut-être bien que je dirais ceci :

D’abord, nous sommes là pour un débat, un échange d’arguments rationnels, pas un défouloir ou une séance de psychothérapie de groupe.

Pardonnez-moi d’être un peu brut de pomme, mais on est là pour proposer, discuter, et pour finalement faire remonter vers l’Olympe des idées sur ce qu’il faudrait mettre en œuvre dans notre pays pour que ça aille mieux pour le plus grand nombre de Français. On n’est pas là pour raconter sa vie, ses difficultés personnelles.

Ensuite, on est là pour parler de politique.

Or, la politique, c’est plusieurs choses :

  • D’abord, la politique, ça s’inscrit dans la réalité – c’est de Gaulle qui disait qu’il n’y a pas de bonne politique en dehors des réalités. Donc, on ne va pas raisonner sur la base d’une réalité imaginée, fantasmée, en partant de ce que devraient, dans l’idéal, être l’Homme, la France, le Monde… Et n’oublions jamais que la recherche d’une société idéale a toujours conduit à instaurer l’enfer sur Terre. Acceptons l’imperfection !
  • Ensuite, la politique, c’est définir les priorités, car on ne peut pas tout faire. Il faut faire des choix, qui donnent satisfaction à certains et qui mécontentent les autres, d’autant qu’on ne peut pas faire des choses incompatibles, contradictoires. Et contrairement à ce que certains croient trop souvent, on ne peut pas toujours trouver une solution de compromis. Entre ceux qui sont pour la peine de mort et ceux qui sont contre la peine de mort, il n’y a pas de solution médiane qu’on arriverait à dégager au terme d’un « débat citoyen ». On ne peut pas couper la moitié de la tête des condamnés à mort ou en exécuter seulement un sur deux…
  • Enfin, la politique, c’est envisager les effets pervers des décisions qu’on est tenté de prendre, car il n’y a rien de plus frustrant que des décisions politiques prises pour améliorer la situation et qui en fait aboutissent à l’aggraver.

Comment améliorer la situation

Car nous sommes là aujourd’hui pour quoi ? Parce que la situation de notre pays n’est pas bonne. Si la situation était idéale, nous ne passerions pas une partie de notre dimanche à nous réunir et à discuter, vous êtes d’accord ? Nous débattons aujourd’hui sur la meilleure façon d’améliorer la situation de notre pays, nous sommes là pour envisager des solutions « pour que ça aille mieux ». Et j’ai bien dit « pour que ça aille mieux ». Car pardonnez-moi, mais personnellement, les mesures qui sont censées améliorer la situation des plus pauvres, mais qui, à l’usage, se révèlent catastrophiques et aboutissent à l’inverse, ça me gêne.

Je vais donner deux exemples : d’abord l’augmentation du smic. Je suis le premier à comprendre qu’on ne vit pas bien, et même qu’on ne vit pas du tout avec un smic. Moi, le smic, si je pouvais, je le mettrais tout de suite à 1 800 ou 2 000 euros nets. Mais qu’est-ce que ça donnerait ? Si c’est pour que les entreprises ne recrutent plus de salariés peu qualifiés, voire qu’elles les licencient, qu’est-ce que ces personnes là auront gagné ? Elles ont actuellement un petit smic, elles auront demain pas de smic du tout.

Quel serait le progrès pour ces personnes ? Car jusqu’à preuve du contraire, on ne peut pas forcer une entreprise, un patron, à recruter. Il ne le fait que si il y voit un avantage, c’est-à-dire si ce que le salarié lui apporte compense ce qu’il lui coûte. Et si le salarié lui coûte trop cher par rapport à ce qu’il apporte à l’entreprise, hé bien, le chef d’entreprise ne le recrute pas, ou il le licencie. Et personne n’est sanctionné, en France, parce qu’il ne recrute pas.

La fixation sur l’ISF

L’autre exemple, plus compliqué, c’est celui de l’ISF, sur lequel les Gilets jaunes et bien d’autres font une fixation. « Rendez-nous l’ISF ! », entendons-nous.

Mais c’est tellement facile !

Moi, les riches, d’abord, je n’en suis pas (malheureusement…), et pourtant, je suis contre le rétablissement de l’ISF !

Pourquoi ? Parce qu’un milliardaire m’invite tous les étés sur son yacht et que si on le lui prenait  je ne saurais plus où passer mes vacances ? Non, bien sûr.

Si je suis contre le rétablissement de l’ISF, c’est parce que je crois intimement que la réforme de l’ISF a été une bonne chose pour l’économie française, pour son image, pour attirer des investisseurs étrangers, pour créer des emplois, et que le rétablir porterait un coup à cette même économie française, donc serait à moyen et long terme néfaste aux plus pauvres, aux chômeurs.

Et encore une fois, si je raisonne comme ça, c’est parce que je me préoccupe uniquement des pauvres, et que je me fiche des riches !

Donc, soyons raisonnables et réalistes dans nos propositions. C’est ainsi que nous sommes des citoyens responsables, pas en proposant tout et n’importe quoi !

Non, parce que, moi aussi, je peux me faire plaisir en proposant des trucs du genre : « Faut pas que les footballeurs gagnent plus de 4 000 euros par mois, parce que JE considère qu’un gars qui se contente de courir après un ballon ne devrait pas gagner plus de 4 000 euros – ce qui est déjà très bien, c’est plus de 3 fois le smic ! Et d’abord, un footballeur, c’est un sportif, qui ne devrait jouer que pour la beauté du sport, pas pour gagner un pognon dingue. Et s’il est Français, il doit défendre les couleurs de la France sans être motivé par l’argent, par simple patriotisme, pour rendre à la France ce qu’elle lui a donné en termes de formation », et patati et patata, je pourrais continuer longtemps dans cette veine moralo-idéaliste…

Plumer les riches ?

Et là, même ceux qui ne comprennent rien à l’économie et qui veulent plumer les riches verraient tout de suite qu’avec ma proposition, il n’y aurait plus de grande équipe de foot en France. À peine les joueurs commenceraient-ils  à être un peu doués, qu’ils ficheraient le camp à l’étranger, et la France ne gagnerait plus aucune coupe, ni d’Europe, ni du Monde, ni de l’Univers intergalactique.

Mais ce que je dis là pour les footballeurs, pourquoi vous ne vous le dites pas pour les entrepreneurs ?

Un entrepreneur, — quelqu’un qui place de l’argent dans une entreprise, et ce peut être aussi bien un entrepreneur individuel qu’un fonds de pension investissant dans une multinationale — peut tout perdre. Nous connaissons tous des personnes qui ont mis toutes leurs économies dans une petite entreprise, un restaurant, par exemple, et qui se sont cassé la gueule, qui y ont laissé leur chemise. Et ces personnes là, on ne leur rembourse pas ce qu’elles ont perdu, c’est définitif.

Donc, à l’inverse, il ne faut pas commencer à leur dire : « Oui, mais si vous réussissez très bien, si vous vous mettez à gagner beaucoup d’argent, on va vous le prendre. En tout cas, vous ne deviendrez jamais très riches. Vous ne serez jamais millionnaires, oubliez ça ! »

Ceux qui achètent un ticket de loto le font, non pas pour gagner 1 000 euros, mais 10 millions d’euros, c’est ça qui les fait rêver et qui explique qu’ils font cette dépense. Si on leur dit : « Le gain maximum, maintenant, c’est 1 000 euros, et c’est très bien, de gagner 1 000 euros, il y a des tas de gens qui aimeraient gagner 1 000 euros, non ? », ils se diraient : « S’il faut que je joue 10 euros chaque semaine pendant des années pour gagner au maximum 1 000 euros, j’arrête. Ça ne vaut pas le coup. Je dépenserais plus que je ne pourrais jamais gagner. Je ne joue plus. Je préfère garder mon argent. »

Si vous êtes d’accord avec ces préalables, place au débat !

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