Où nous mènera le Grand débat ?

Il faut voir moins grand que le « Grand débat national » mais conserver son esprit.

Par Guillaume Moukala Same.

En 2019, Frédéric Bastiat n’a pas pris une seule ride.

« L’État, c’est (toujours) la fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ».

Pour s’en persuader, il fallait regarder L’Émission Politique diffusée en direct jeudi dernier. Les projets de société irréconciliables portés par les différents invités réduisent en miettes la vision macronienne de l’exercice de la démocratie par le débat national. Ce soir-là, la réalité était un mur que tout le monde s’est pris en pleine figure : la société est composée d’individus aux préférences et aux valeurs différentes qui se disputent le monopole de la violence légitime.

La volonté générale avait autant de chance d’émerger de ce débat que Philippe Poutou a d’être un jour élu président. L’Émission se fait le théâtre de cette véritable incompatibilité des intérêts. Chacun souhaite imposer sa propre utopie. Utopie pour certains, enfer pour les autres. En ressort une cacophonie, un dialogue de sourds qui n’a d’autre vertu que d’amuser la galerie et animer les repas de famille.

Le Grand débat national, avant d’être une supercherie — car Macron croit vraiment en ce qu’il entreprend — est surtout une grande illusion. Malgré la promesse de transparence, on se demande bien comment va être traitée la masse de revendications qui va émerger de ces débats.  Débattre, proposer, débattre, faire remonter, traiter… C’est comme vouloir faire voyager un sac de sable troué d’un bout à l’autre de la France : on en perd la moitié en route. À la différence qu’ici, les contributions qui vont se perdre ne seront pas choisies par hasard.

À l’issue de toutes ces joutes oratoires, il faudra bien que quelqu’un tranche. Autrement dit, il va falloir faire le ménage pour jeter tout ce qui n’est pas macron-compatible. L’opposition peut aller se rhabiller car le président restera « fidèle aux grandes orientations sur lesquelles il a été élu ».

Emmanuel Macron repart en campagne sauf que cette fois-ci il n’y a que lui qui vote. C’est comme les élections présidentielles, sans les élections. Beaucoup de Gilets jaunes ne participent donc pas au débat. Ils sont découragés d’avance. À quoi sert ce « débat » à part donner l’illusion de la démocratie ?

Un seul vainqueur au bout du compte : le gouvernement

Certes, pour tous les Macron-compatibles, cette expérience a quelque chose d’excitant. Ce serait l’occasion pour le gouvernement de se doter enfin d’un programme ambitieux à la hauteur du titre du livre d’Emmanuel Macron, Révolution. Beaucoup de déçus voient en ce projet inédit une seconde chance. En ce sens, il est permis d’émettre des espoirs. Mais pour les autres, les dés sont déjà jetés. S’il faut reconnaître le caractère inédit de cette initiative proposée par le président de la République, personne n’est dupe. L’expérience risque de se limiter à une consultation de parti privant ce grand débat de son caractère national.

Pour ceux qui souhaitent tout de même s’exprimer, difficile, comme l’a soulevé Gaspard Koenig, de ne pas « plaquer son petit schéma ». Chacun récupère la crise pour servir ses propres opinions politiques. Certains invités accusaient le philosophe de lui-même tomber dans le piège. Pourtant, sa critique du jacobinisme, en ce moment crucial où la démocratie cherche à se réinventer, semble toute clairvoyante.

Le rejet du débat par les initiateurs de la révolte n’est-il pas le symptôme d’une République dont les institutions sont trop exclusives ? Tout le monde cherche à se faire entendre mais personne ne se sent écouté. C’est parce qu’en France, le pouvoir est confisqué tous les cinq ans. Il bascule de gauche à droite, alterne comme les saisons, mais jamais ne s’exerce au quotidien. Au lieu de se disputer le pouvoir central, pourquoi ne pas briser ce monopole et redonner du pouvoir aux individus et aux collectivités ?

Pour ensuite aller se disputer le pouvoir local ? Sûrement, mais au moins le pouvoir sera parsemé, la France plurielle, comme un gigantesque laboratoire où pourront être expérimentées différentes approches et dont les territoires pourront s’inspirer. L’initiative et l’expérience sont les moteurs de la découverte et du progrès. Décentraliser la France permettrait de réconcilier la politique avec l’innovation.

De plus, la réelle implication des citoyens dans les décisions collectives n’est réalisable qu’à un petit échelon, lorsque ceux-ci traitent de cas pratiques du quotidien qui dépendent de circonstances particulières que la théorie n’avait pas envisagées. Il faut donc voir moins grand que le Grand débat national mais conserver son esprit.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.