Crise des Gilets jaunes : une nouvelle Guerre des Farines ?

Par Bruno Sentenac.

La crise des Gilets jaunes que nous venons de connaître n’est pas sans rappeler, par son déroulement, un mouvement populaire beaucoup plus ancien, la guerre des Farines de 1775, qui fut en partie à l’origine du renvoi, l’année suivante1, de Turgot, le contrôleur général des Finances (on dirait aujourd’hui ministre de l’Économie et des Finances) de Louis XVI.

Causée par l’augmentation des prix du pain, cette succession d’émeutes qui se produisirent dans une partie de la France et notamment à Paris présente en effet plusieurs traits communs avec le mouvement récent initié par le renchérissement des carburants.

À partir du récit qu’en fait Edgar Faure dans son ouvrage La disgrâce de Turgot2, il est intéressant de faire ponctuellement le parallèle entre ces deux événements séparés de quelque deux siècles et demi.

Turgot et la réforme de septembre 1774 : atténuer les disettes par le libre jeu des prix des grains, de la farine et du pain

The Economy, Stupid ! Au coeur de l’économie française, l’agriculture ; au centre de l’agriculture, le blé

Lorsqu’en août 1774 il est nommé ministre d’État par le tout jeune Louis XVI3, Turgot arrive à son poste avec une ambition : développer l’économie française pour améliorer le sort du peuple, quitte à bousculer les privilèges de la noblesse et du clergé. Car ce libéral, comme tous les libéraux, se préoccupe d’abord du plus grand nombre, des plus pauvres, et il n’hésite pas à bouleverser les règles du jeu dès lors qu’elles ne fonctionnent pas de façon optimale4.

Au cœur de ses réflexions, il y a la question du blé, de sa production, de sa commercialisation.

Comme l’écrit Edgar Faure, « Le budget du pain est le souci quotidien du travailleur et des familles modestes », et cette préoccupation est double :

  • Elle est d’abord quantitative : le pain doit être disponible pour tout le monde ; or, à la suite de mauvaises récoltes, la production peut s’avérer insuffisante sur tout ou partie du territoire français. Les disettes, qui ne sont pas rares à cette époque, se traduisent toujours par des troubles plus ou moins difficiles à réprimer.
  • Ensuite, il faut que ce pain reste à un prix accessible au plus grand nombre, car l’alimentation à base de céréales absorbe alors entre 50 et 90 % des revenus des classes modestes.

C’est la peur des mouvements populaires dus à l’insuffisance des quantités ou à l’excès des prix qui explique la réglementation entourant la commercialisation du blé, des farines, du pain. Cette réglementation vise essentiellement à garantir l’approvisionnement des marchés. Le blé, la farine, le pain ne doivent pas être conservés par les producteurs ; ils ont vocation à rapidement et intégralement approvisionner les marchés, afin que ceux-ci apparaissent toujours comme correctement fournis (ce qui rassure la population).

Lorsque la production a été insuffisante, les autorités locales, les officiers, les fonctionnaires, sont chargés de rechercher les stocks – par exemple chez les agriculteurs ou les meuniers – et de les faire mettre sur les marchés. Ils peuvent même procéder à des réquisitions.

Comme toujours en France, le système en vigueur est donc un mix de liberté, de dirigisme et d’interventionnsime. C’est un régime de liberté encadrée, qui permet et prévoit même l’intervention des autorités publiques dès que les quantités commencent à manquer et que les prix montrent des signes d’emballement.

Les inconvénients de cette réglementation sont de plusieurs ordres.

En théorie, les prix peuvent sans doute monter, mais la pression populaire et les sollicitations plus ou moins pressantes des autorités peuvent être telles qu’ils ne s’établissent pas au niveau où l’offre équilibrerait effectivement la demande. Dans ce cas, et malgré les risques de sanctions, les producteurs peuvent conserver, cacher des stocks par devers eux. Que les recherches, les fouilles, les perquisitions permettent de découvrir certains de ces stocks n’empêche pas ceux-ci de se former. Il y a donc une certaine quantité de produits qui ne vont pas sur les marchés, faute de prix jugés suffisants par les producteurs et les commerçants.

Par ailleurs, si la liberté des échanges entre provinces existe bien, l’insuffisance des prix de vente peut décourager les producteurs des régions excédentaires d’exporter leur blé vers celles où les quantités manquent.

La réforme de septembre 1774 : en cas de mauvaise récolte, plutôt la hausse des prix que l’insuffisance des quantités

La philosophie de sa réforme, Turgot la développe dans le long préambule dont il fait précéder son édit du 13 septembre 1774 : en cas de mauvaise récolte, les prix monteront ; c’est normal, et il ne faudra rien faire pour l’empêcher, car c’est précisément ce qui incitera les producteurs à déstocker, à vendre, dès lors que les prix atteindront un niveau qu’ils considèreront comme suffisamment rémunérateur. C’est aussi cette hausse des prix dans les régions où les récoltes ont été mauvaises qui incitera les producteurs des régions favorisées à y envoyer du blé – alors qu’ils pourraient être plutôt enclins à stocker leurs surplus, dans l’attente de hausses de prix futures dans leur région. Le déstockage, l’approvisionnement des marchés seront donc assurés par le libre jeu des prix (la « main invisible du marché », aurait dit Adam Smith), non celui de l’intervention des autorités.

Si les prix montent à l’excès, Turgot a prévu ce que l’on nommerait aujourd’hui un « traitement social », les ateliers de charité, qui permettaient d’aider les miséreux, en échange d’un travail d’intérêt général de leur part.

Enfin, le ministre avait également prévu, en cas de mauvaise récolte, d’encourager les importations de blé depuis les pays voisins, grâce à un système de primes à l’importation. Son libéralisme restait donc très social.

La guerre des Farines, ou comment la réalité vient perturber les meilleures intentions du Réformateur libéral

La malchance : la réforme intervient dans un contexte de récolte médiocre

Alors que certains l’invitaient à la prudence, Turgot a délibérément choisi de mettre en place sa réforme au moment où, la récolte de 1774 ayant été médiocre, la « soudure » (la période qui précède les récoltes de 1775 et où l’on vit sur les stocks) s’annonce délicate, pour ne pas dire difficile.

Dès le mois d’octobre 1774, l’approvisionnement des marchés dans certaines régions commence à se dégrader et les prix à grimper, mais insuffisamment pour que producteurs et commerçants vident leurs stocks. Et les transports étant à cette époque difficiles et coûteux, les transferts de régions favorisées à régions défavorisées ne comblent pas les manques. De toute façon, c’est dans l’ensemble de la France que la récolte a été médiocre. Pénuries et hausses des prix étaient inéluctables.

Le développement de l’émeute

Entre le 27 avril et le 10 mai, les désordres sont presque quotidiens. Le 2 mai, Versailles est touché, le 3 mai c’est Paris.

Ce qui réunit les émeutiers, c’est la revendication d’une taxation du pain5 : le peuple exige que le prix en soit fixé à un niveau qu’il considère comme « juste ». La foule se rend dans les moulins et les boulangeries et exige de pouvoir repartir avec la marchandise, au prix fixé par elle. Dans le désordre qui s’ensuit, certains en profitent pour partir sans payer… L’émeute rassemble en effet ceux qui n’exigent que la taxation du pain (on dirait aujourd’hui les « vrais Gilets jaunes ») et les pilleurs (ceux qu’on appelait alors les brigands, et qu’on qualifie aujourd’hui de casseurs).

Trait qui la rapproche du mouvement des Gilets jaunes, l’émeute est généralement bon enfant, même si elle met en œuvre des actes illégaux, jusqu’à prendre parfois un tour beaucoup plus violent.

La réponse des autorités : hésitations initiales, fermeté, clémence

Dans un premier temps, les autorités hésitent à sévir – ce qui rappelle un peu la réaction du gouvernement français lors des premiers mouvements des Gilets jaunes.

Puis, la fermeté s’exerce contre les émeutiers, spécialement les meneurs et les brigands. Quelques centaines de personnes sont arrêtées ; le 11 mai, deux émeutiers sont pendus pour l’exemple.

Mais rapidement, une fois l’ordre rétabli, l’heure est à la clémence.

Plus qu’une émeute, moins qu’une révolte politique, un mouvement inclassable

Si, par son ampleur, la guerre des Farines a été plus qu’une de ces émeutes de la faim fréquentes sous l’Ancien Régime, elle ne s’est pourtant pas transformée en l’un de ces mouvements politiques qui se développèrent dans la période révolutionnaire – à cet égard, la crise des Gilets jaunes a été bien plus politisée.

Quelles en furent les causes ?

La cause centrale, c’est évidemment le fait que la hausse des prix du pain dépassa un seuil jugé psychologiquement inacceptable par les intéressés, un niveau qui mettait en danger leur existence même, celle de leur famille. Et pourtant, ce niveau de prix avait été franchi dans le passé sans susciter des émeutes de même ampleur. Comme l’écrit Edgar Faure, « un phénomène révolutionnaire se produit, par définition, au moment où un élément humain déterminé cesse de supporter un état de choses qu’il avait supporté jusque là. »

À cela s’est sans doute ajoutée une cause plus politique : le changement législatif. De ce que la hausse des prix avait suivi la réforme, on a forcément conclu qu’elle en était la conséquence. Si une situation s’aggrave dans un état donné de la législation, le peuple peut imputer cette dégradation à des causes extérieures (de mauvaises récoltes pour le prix du pain, le renchérissement des prix du pétrole sur le marché international pour ceux de l’essence). Mais si une dégradation se produit immédiatement après un changement de la législation, le réflexe est évidemment de l’attribuer à cette réforme.

Mais surtout, le peuple a constaté qu’avec la réforme, les autorités publiques demeuraient inactives, là où auparavant elles s’agitaient, même si c’était avec un bonheur variable et de façon parfois contreproductive. Il a donc eu le sentiment d’être abandonné, voire d’être implicitement invité à remplacer les autorités désormais inactives. C’est là l’un des obstacles les plus redoutables que rencontre un réformateur libéral : le peuple préférera toujours des autorités publiques qui s’activent, même en vain, et même si leur agitation aggrave le problème, à des autorités qui ne font rien, laissant le marché régler le problème de la façon (théoriquement…) la plus efficace.

Toutes ces leçons sont encore d’une totale actualité…

  1. Pour un libéral, l’année 1776 renvoie donc à trois événements : pour les Anglo-Saxons, c’est non seulement l’année de la Déclaration d’indépendance des colonies britanniques d’Amérique (une sorte de mouvement des Gilets jaunes  américains dû au surcroît de taxes imposées par la métropole britannique aux habitants de ses colonies), mais c’est surtout la parution de l’ouvrage d’Adam Smith, La richesse des nations, qui marque en quelque sorte l’An I de la pensée économique libérale; en France, cette année est celle du renvoi du contrôleur général des Finances Turgot par Louis XVI. C’est donc l’échec de la première expérience de libéralisme économique dans notre pays.
  2. Paru en 1961 chez Gallimard, dans la collection Trente journées qui ont fait la France, l’ouvrage portait en bandeau rouge « La France au bord de l’abîme », une formule qui s’appliquerait fort bien à la situation actuelle de notre pays… Encore plus que dans le livre qu’il fera paraître en 1977 dans la même collection, La banqueroute de Law, Edgar Faure écrit en historien, mais aussi et peut-être encore davantage en homme politique passé par les mêmes postes que les responsables politiques dont il décrit les actions.
  3. Celui-ci a 20 ans ; il est devenu roi à la suite du décès de son grand-père Louis XV le 10 mai 1774.
  4. Ceux qui, de droite comme de gauche, se préoccupent d’abord et avant tout d’accéder au pouvoir et d’y rester peuvent, eux, se permettre d’être conservateurs, voire de promouvoir des systèmes qui flattent les aspirations et les croyances simplistes du peuple, mais qui se retournent en définitive contre lui, aggravent sa situation. C’était le contraire de l’ambition d’un Turgot… ou d’une Margaret Thatcher.
  5. Taxation signifiant à cette époque « fixation autoritaire d’un prix ».
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