Allocution Macron : réforme nulle part, dette au plus haut

Une fois dépouillée de ses éléments très réels de compassion, de mea culpa et de recherche du dialogue, l’allocution présidentielle de lundi n’est rien d’autre qu’un boulet supplémentaire attaché à notre économie.

Par Nathalie MP.

Le ministre du Budget Gérald Darmanin nous informait récemment qu’il n’avait pas le « fétichisme » des 3 % ! Tant mieux pour lui, car après la mesure d’annulation de la hausse des taxes sur les carburants déjà acquise, les gestes complémentaires annoncés par Emmanuel Macron lundi soir dernier (vidéo en fin d’article) pour tenter d’apaiser la colère des Gilets jaunes nous acheminent tout droit vers un déficit public de 3,5 % l’an prochain. Vous parlez de « comptes tenus » ! Vous parlez d’une vision à long terme !

Voici mes petits calculs : le budget 2019 initial prévoyait un déficit public de 68 milliards d’euros, soit 2,8 % d’un PIB estimé à 2 400 milliards d’euros.

Par rapport à ces chiffres, l’annulation de la hausse des taxes sur les carburants représente 4 milliards de recettes fiscales en moins. Les mesures annoncées lundi soir équivaudraient à 10 milliards d’euros (certains disent 15 milliards) répartis entre prélèvements en moins (désocialisation et/ou défiscalisation sur les retraites inférieures à 2 000 euros, les heures supplémentaires et le SMIC) et dépenses en plus (hausse de la prime d’activité pour doper le SMIC).

En l’absence de tout effort sur les dépenses — et de cela, on n’a rien entendu de concret ; le silence en fut même assourdissant après le crépitement de toutes les mesures de circonstance – on arrive donc à une dérive des comptes publics comprise entre 14 et 19 milliards, c’est-à-dire 0,6 à 0,8 % du PIB, soit un déficit public de 3,4 à 3,6 % en 2019.

Un boulet supplémentaire à l’économie

Autrement dit, et c’est triste à dire, mais une fois dépouillée de ses éléments très réels de compassion, de mea culpa et de recherche du dialogue, cette allocution présidentielle n’est rien d’autre qu’un boulet supplémentaire attaché à notre économie. Elle retarde la perspective d’un retour à la prospérité et génère de la dette en plus, c’est-à-dire des impôts déjà chargés sur les épaules des générations futures.

Je reprends ce que j’écrivais il y a seulement deux jours. La France a les niveaux de dépenses publiques et de prélèvements obligatoires les plus élevés du monde et la redistribution sociale n’y est pas un vain mot : les 10 % de foyers fiscaux les plus aisés paient 70 % de l’impôt sur le revenu. Et pourtant… hormis la Grèce, l’Espagne et l’Italie, elle est aussi le pays de l’Union européenne où le chômage reste le plus haut et persiste à ne pas se résorber. Et pourtant… le malaise rôde, la colère gronde.

Dans ces conditions très particulières qui font de la France une exception et un paradoxe parmi les pays développés – et là, pardonnez-moi de me citer, mais dans ce pays, les jours politiques se suivent et se ressemblent tellement qu’on en vient forcément à se répéter – dans ces conditions, donc, « ne plus augmenter la pression fiscale, la faire baisser au bénéfice de la prospérité économique générale, et réduire quand même le déficit et la dette (…) n’appelle qu’une seule solution : la baisse des dépenses publiques. »

Cette baisse des dépenses publiques, ce recul de l’État, qu’il soit providence, stratège ou nounou, Emmanuel Macron n’en a absolument pas parlé. Oui, il a annoncé des baisses fiscales et sociales – et c’est bien, mais à aucun moment il n’a été question d’émettre la plus petite idée concrète pour les couvrir par une baisse au moins équivalente de la dépense publique. (Une petite piste parmi des milliers d’autres : et si on arrêtait de financer les soirées Miss France ?)

Au contraire, les dépenses augmentent de plus belle avec la prime d’activité pour doper le SMIC et avec toutes les mesures pour « accompagner » la transition écologique annoncées par Édouard Philippe avant l’acte I des Gilets jaunes.

La dette oubliée

Dans son édito de lundi, le rédacteur en chef de Contrepoints s’est référé à un schéma extrêmement intéressant qui illustre parfaitement mon propos. Il montre clairement que suite au choc de la crise de 2008, les pays qui ont choisi de rétablir leurs comptes publics par la réduction conjointe des dépenses et des prélèvements obligatoires sans laisser filer la dette ont eu les meilleures performances en matière de croissance économique.

Or le choix fait par Emmanuel Macron dans son allocution du 10 décembre consiste à baisser les impôts et augmenter les dépenses alors que notre dette publique est déjà proche de 100 % du PIB dans un contexte de forte présomption de remontée des taux d’intérêt. Ce cas de figure, que j’ai qualifié de « boulet », n’est même pas envisagé dans le graphique sus-mentionné et il n’existe aucune possibilité qu’il débouche sur quoi que ce soit de viable à moyen et long terme.

Qui dit croissance, dit emploi et pouvoir d’achat. Plutôt que de « décréter » des hausses de salaire – et augmenter la prime d’activité pour remplir l’objectif d’une hausse du SMIC de 100 euros mensuels nets, c’est exactement cela – combien préférable d’agir afin de ne pas plomber la croissance, combien préférable de laisser chefs d’entreprises et salariés se mettre d’accord entre eux sur les salaires, combien préférable de laisser aux cotisants la possibilité de choisir eux-mêmes leurs assurances sociales !

Il s’agissait de donner des satisfactions immédiates aux revendications sur le pouvoir d’achat ; je crains que le geste ne débouche que sur un peu moins de croissance et un peu plus de chômage, enclenchant à nouveau un cycle de révolte et de revendications.

La réaction désastreuse de la classe politique

Remarquez que si Emmanuel Macron manifeste une fois de plus qu’il ne prend pas les problèmes de la France par le bon bout, les réactions du reste de la classe politique ne valent guère mieux et certaines sont à faire peur.

Les Républicains fustigent surtout le retard mis à répondre aux Gilets jaunes, aux retraités et aux classes moyennes. Mais à la réaction de Guillaume Peltier, député et vice-président du parti, on devine que dans la même situation, ils auraient agi de la même façon – après tout, Sarkozy était dans le bureau de Macron vendredi dernier :

Je vais être très sincère, je n’ai pas été déçu. (Guillaume Peltier)

Quant aux extrêmes, on a Marine Le Pen, toujours en plein délire protectionniste, qui hurle une fois de plus contre « la mondialisation sauvage, la financiarisation de l’économie, la concurrence déloyale, le libre échange généralisé, l’immigration de masse » tandis que son clone gauchiste Jean-Luc Mélenchon, bien relayé par Hamon et Besancenot, se plaint une fois de plus que les grandes fortunes et les profits ne soient pas mis à contribution :

On peut aussi évaluer l’allocution présidentielle à l’aune de l’objectif qui consistait à mettre un terme à la révolte des Gilets jaunes. De ce côté-là, les réactions semblent mitigées.

Si Jacline Mouraud, dont la fameuse vidéo a servi de catalyseur au mouvement, considère « qu’il y a des avancées, une porte ouverte » et que « maintenant il faut sortir de cette crise » car « on ne peut pas passer le reste de notre vie sur des ronds-points », d’autres estiment ne recevoir que des miettes. Ils affirment ne rien vouloir lâcher et se préparent pour un acte V.

Infusés depuis des années et recyclés sans aucun recul dans la presse et l’Éducation nationale, les raisonnements de l’extrême-gauche, son collectivisme à marche forcée, sa dictature du bien auto-proclamé et sa haine des riches et des patrons imprègnent la population générale aussi bien que les Gilets jaunes et pratiquement toute notre classe politique, la droite se distinguant à peine du reste par un petit reliquat d’attachement à l’initiative individuelle – encore faut-il prendre son télescope électronique dernier cri pour le voir.

Les vieux réflexes sont de retour

Chez Emmanuel Macron comme chez tous les socio-démocrates de droite ou de gauche, point de marxisme, mais de vieux réflexes qui font que ce corpus idéologique se décline selon la formule du « en même temps » : en même temps je protège et en même temps je libère. L’allocution de lundi s’est totalement inscrite dans cette perspective, si ce n’est que le vocabulaire a légèrement changé. Il a parlé de réconcilier et d’entraîner (à 05′ 36″).

Dans les circonstances tumultueuses actuelles, « réconcilier » est la nouvelle façon de protéger en faisant bien comprendre que ce qui a été lâché par l’État du côté de l’ISF est aussi lâché du côté du SMIC, des heures supplémentaires et de la CSG des retraités modestes. « Entraîner » est le nouveau mot pour « libérer ». Moins connoté dans le champ lexical de l’horreur économique libérale, il sous-entend qu’on avance, mais pas tout seul. L’État nous accompagne. L’État guide nos pas. Encore et encore.

Sauf que, comme on l’a vu, plus l’État protège, plus il plombe la croissance en accaparant une part trop importante de la création de richesse et en l’utilisant de façon inefficace, idéologique, désordonnée, ou les trois à la fois. C’est au contraire la libération de la tutelle pesante de l’État qui protège, car c’est le seul moyen de permettre aux forces créatives, innovatrices et productives de la nation de donner leur pleine capacité, en termes de capitaux comme en termes de travail. Et donc le seul moyen d’assurer emploi et pouvoir d’achat amélioré pour tout un chacun.

Contrairement à ce que disait Lacordaire en une occasion où il se montrait exceptionnellement fort peu libéral, et contrairement à Mélenchon qui s’était prévalu de lui pour refuser la réforme du code du travail, je pense de plus en plus que c’est bien la loi qui opprime et la liberté qui protège.

J’entends la loi non pas au sens du droit naturel qui réprime les atteintes au personnes et aux biens, mais au sens de ce droit positif exacerbé et variable selon les majorités, au sens de ces réglementations tatillonnes et absurdes – les 80 km/h ? – que l’homme d’État prétendument attaché à la défense de l’intérêt général s’ingénie à construire telle une prison autour de citoyens trop hâtivement réputés incapables de réfléchir par eux-mêmes.

Malgré tous ses « penser printemps », Macron est l’un d’eux.

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