L’Europe et l’euro à l’heure d’un tournant économique mondial

Sommes-nous encore capables de former une vision proactive et optimiste de notre avenir en Europe ?

Par Thierry Godefridi.

Le lundi 8 octobre dernier, Charles Gave donnait une conférence au Cercle Aristote à Paris sur « Le tournant économique mondial ». Il y répéta son credo selon lequel l’euro est une absurdité et l’on ne s’en sortira que si l’on en sort.

« L’on », c’est la France avec « ses 20 % de fonctionnaires de plus que l’Allemagne » et l’Italie « qui réunit une partie de l’Afrique à une partie de l’Europe du Nord, cette partie transférant une moitié de ses richesses vers l’autre ». S’attendre à ce que la France et l’Italie restent concurrentielles via l’euro par rapport à l’Allemagne et au reste du monde est donc un leurre.

Mais « l’on », c’est aussi l’Allemagne. En effet, ses excédents commerciaux sont énormes et ce n’est guère plus enviable, car ces excédents correspondent à des créances sur des débiteurs affaiblis par l’euro, débiteurs qui pourraient ne jamais rembourser leurs dettes ou ne les rembourser que dans de nouvelles monnaies nationales fortement dévaluées, effaçant d’autant une partie de leurs dettes en question.

L’UE et la monnaie unique

Et, on le devine, ce qui vaut pour les trois plus grandes économies de la zone euro vaut pour toutes les autres.

C’est la position souverainiste et pessimiste, partagée par une faction de libéraux conservateurs mais aussi par des franges d’opinion issues d’autres horizons politiques, à l’égard de l’Union européenne et de la monnaie unique, à savoir que la situation actuelle bloque les mécanismes d’ajustement entre les différentes économies nationales (les taux de change et les taux d’intérêt) et brouille les repères (« tous les prix sont faux », dit Charles Gave).

C’est embêtant, car, au même moment où l’Union européenne paraît être déstabilisée par sa monnaie, le monde change.

Monsieur Trump qui fut élu par l’Amérique rurale et industrieuse et non par le complexe médiatico-financiaro-politique en place a décidé que l’Amérique dispose d’une économie suffisamment grande, dynamique et créative pour se replier sur elle-même, mais surtout, et cela date d’avant son accession à la présidence des États-Unis, ceux-ci, depuis quelques années, ont décidé d’étendre leur juridiction à tout ceux qui utilisent leur monnaie pour les échanges internationaux.

L’Iran et l’interdiction formulée aux banques et industries européennes d’encore traiter avec elles n’en sont qu’un exemple parmi d’autres ! Que l’on se remémore à ce sujet le cas de BNP Paribas accusée par la justice américaine d’avoir contourné de 2000 à 2010 les embargos imposés par les États-Unis à Cuba, à l’Iran, au Soudan et à la Libye et condamnée en 2015 à payer une amende de 8,9 milliards de dollars aux États-Unis… ou, à défaut de payer l’amende, à s’exposer à de longs procès à l’issue incertaine et à se voir entre-temps retirer ses licences bancaires aux USA, c’est-à-dire fermer boutique.

Le privilège impérial

Le fait que le dollar américain est, depuis 1945, non seulement la monnaie de réserve du monde mais aussi la monnaie dans laquelle s’effectuent les transactions du commerce international (pétrole, minerais, denrées, mais ça ne s’arrête pas là !)  confère aux USA ce que l’économiste français Jacques Rueff et, par la suite, Valéry Giscard d’Estaing appelèrent un « privilège impérial », privilège que l’émergence de l’Internet et des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) n’a sans doute que renforcé.

Si l’Europe semble contrainte de subir le privilège impérial de sa puissance protectrice, par contre la Chine se dresse de plus en plus comme la seule puissance concurrente des États-Unis et ne manque pas l’occasion d’en récuser l’hégémonie. Que l’on se souvienne des contrats d’approvisionnement en pétrole passés avec la Russie (et d’autres producteurs de pétrole), dénommés en yuans convertibles en or, et de la volonté évoquée ici précédemment de la Russie de promouvoir les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) comme un gigantesque marché alternatif par rapport à l’Occident et à tous ceux sous son emprise. La Russie est désormais en phase avec l’idéologie du « néo-eurasisme » d’Alexandre Dougine et ancrée dans l’orbite de la Chine.

Pendant ce temps, l’Europe semble au milieu du gué et à court d’idées et de volontés concrètes pour se réformer. Sommes-nous – nous, car nous sommes tous concernés, tant que nous vivons encore ne serait-ce que dans un semblant de démocratie – capables de former une vision proactive et optimiste de notre avenir en Europe ?

Gageons qu’une telle vision, qu’une telle réforme – reconquête serait-il le mot juste ? – ne pourra se borner à résoudre la problématique de l’immigration et faire l’impasse sur les mesures de croissance économique via une relance de l’offre (plus d’entrepreneurs et plus de skin in the game), et non de la demande (plus de dépenses publiques, plus d’impôts, plus de dette publique, plus d’État). Il existe de bons exemples, même en Europe ! L’on ne manquera pas d’y revenir.

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