L’idée folle du congé paternité « obligatoire »

wisdom kissing ozare By: cheriejoyful - CC BY 2.0

Mardi dernier, l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) a rendu son rapport sur le congé paternité. Elle préconise de l’allonger et d’en rendre une partie obligatoire.

Par Nathalie MP.

Pas facile de s’attirer la sympathie des bastions féministes les plus offensifs ! Même Marlène Schiappa a du mal, malgré tous les efforts qu’elle déploie pour faire avancer la cause des femmes, comme on dit. Loi contre le harcèlement de rue, logiciel anti-inégalités obligatoire dans les systèmes de paie des entreprises, référents égalité dans les établissements scolaires, projet de congé maternité unique pour toutes les femmes… Ah ben, justement ! Puisqu’on parle d’égalité hommes femmes, pourquoi pas aussi un vrai congé paternité obligatoire ? 

Et là, patatras.

Interrogée l’an dernier sur « l’inégalité » qui persiste à ce sujet en France, notre Secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes a étourdiment montré son vrai visage, celui qui, à l’opposé du féminisme qu’elle prétend défendre, fait sournoisement le jeu des « stéréotypes de genre » et renforce les tendances machistes les plus réactionnaires de la société. Car voici ce qu’elle a eu l’audace de répondre (photo ci-contre) :

En effet, les hommes n’accouchent pas je crois … […] Les demandes ne sont pas uniformes. Des pères veulent un allongement (du congé paternité) et d’autres pas du tout.  (juillet 2017)

Horreur. Non seulement Marlène Schiappa s’appuie encore sur des réalités biologiques complètement dépassées, mais elle esquive le problème au motif que les hommes n’auraient pas tous les mêmes aspirations ! Comme si la question primordiale de l’égalité des sexes à la maison et au travail pouvait être laissée à l’avis de chacun ! Comme si les aspirations des hommes comptaient alors qu’on sait très bien que ce sont les femmes qui portent toute la « charge mentale » de l’organisation familiale (BD très instructive…) !

Comme souvent en ces matières, les pétitions adressées au gouvernement ont déboulé en nombre. Celle du magazine féministe Causette (octobre 2017) a plus particulièrement attiré l’attention car elle s’est assurée la signature préalable d’une quarantaine de « célébrités » masculines parmi lesquelles on ne s’étonnera pas de retrouver des habitués de la tribune ou de la pétition citoyenne selon la désormais classique tentative d’impressionner le peuple à grandes fournées de people conscientisés : Thomas Piketty, économiste, Patrick Pelloux, médecin urgentiste, Frédéric Beigbeder, écrivain, Thomas Legrand, journaliste, Julien Clerc, chanteur, etc.

Rendre obligatoire le congé paternité

Que demandent-ils exactement ? Que le congé paternité (11 jours optionnels actuellement en plus des 3 jours du congé de naissance) passe à 6 semaines obligatoires pour se retrouver « à égalité » avec les femmes qui bénéficient par la loi d’un congé maternité de 16 semaines dont 8 obligatoires réparties en 2 semaines avant l’accouchement et 6 après.

La pression médiatique a remarquablement fonctionné puisque Marlène Schiappa, entourée de Gérald Darmanin (budget), Agnès Buzyn (santé) et Muriel Pénicaud (travail), annonçait en janvier dernier qu’elle avait entendu les doléances de la société civile et qu’elle chargeait l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) :

d’étudier toutes les possibilités d’allongement, mais aussi de meilleure rémunération et de meilleure information du congé paternité.

Dans la foulée, Valérie Pécresse (LR), nous révélait obligeamment le véritable objectif poursuivi à travers cette demande d’un congé paternité allongé et obligatoire auquel elle est favorable :

Si les pétitionnaires avancent naturellement l’argument affectif sur la rencontre entre le nouveau papa et son bébé (c’est tellement craquant, un homme qui tient un bébé dans ses bras !), il est encore plus important pour eux d’obliger les pères à s’investir plus dans les tâches domestiques pour alléger la « charge mentale » des femmes. Mais le seul but vraiment recherché consiste avant tout à lutter contre les « inégalités salariales » entre les hommes et les femmes.

Mettre les hommes et les femmes à égalité

Comme les femmes ont souvent une vie professionnelle chahutée par leurs maternités et les contraintes liées à l’éducation des enfants, et comme il semblerait que le désir d’enfant reste cependant assez courant chez la plupart d’entre elles, la meilleure façon de réparer cette « inégalité » consiste tout simplement à créer une obligation similaire chez les hommes pour s’assurer qu’ils ne prennent surtout pas d’avance sur leurs collègues féminines dans leur carrière. Avec les mots de Valérie Pécresse, cela donne :

C’est ça qu’on oppose aux femmes quand on ne veut pas leur donner d’augmentation de salaire. On leur dit : mais vous allez avoir la maternité, vous allez avoir des congés etc., ça va être compliqué. Eh bien, je crois qu’il faut mettre les hommes et les femmes sur un pied d’égalité.

Autrement dit : c’est compliqué pour les femmes ? Faisons en sorte que ce soit compliqué aussi pour les hommes… et tout le monde aura un salaire inférieur ! Ingénieux, non ? Et naturellement, ne demandons surtout pas leur avis aux intéressés !

De nombreuses études, aux méthodologies souvent douteuses, ont cherché à établir que les femmes étaient moins rémunérées que leurs collègues masculins par pure discrimination sexiste. On a parlé d’écarts salariaux de 25 %, mais ce chiffre était obtenu sans tenir compte du temps de travail et du poste occupé. Ces rectifications étant faites, on parle maintenant plutôt de 9 %.

Une étude réalisée par des chercheurs de l’Université de Stanford sur 1 million de chauffeurs Uber aux États-Unis entre 2015 et 2017 a montré que le salaire horaire des femmes était en moyenne inférieur de 7 % à celui des hommes. Résultat étonnant puisque l’application qui calcule les tarifs de chaque course est parfaitement indifférente au genre de celui ou celle qui l’utilise.

En fait, loin de résulter d’une discrimination sexiste, l’écart de salaire observé s’explique par les comportements des utilisateurs. D’une façon générale, les femmes ont des stratégies différentes de celles des hommes dans la vie. L’idée de concilier carrière et famille est plus présente chez elles et il en résulte des écarts qui découlent de choix personnels, pas d’une discrimination machiste.

Et si on laissait les couples vivre ?

On observe d’ailleurs que lorsqu’un congé parental est accordé de façon conjointe au père et à la mère, charge à eux de se le répartir, il est utilisé à 96 % par les mères. Pourquoi ne pas laisser les couples se mettre d’accord sur la meilleure façon de mener leur vie commune ?

Mais aux yeux des forcenés de l’égalitarisme, ces écarts restent insupportables. Du reste, ils se refusent à voir un choix de vie dans le fait pour une femme de chercher à concilier vie familiale et vie professionnelle. Il ne peut s’agir que d’une déplorable soumission, même inconsciente, aux « stéréotypes de genre » et à la pression sociale qui en découle, pour les hommes comme pour les femmes.

Les statistiques montrent que 7 hommes sur 10 profitent du congé paternité actuel de 11 jours. Spontanément, j’aurais tendance à dire que c’est un taux très appréciable qui montre que la société évolue beaucoup sur ce sujet sans qu’il soit nécessaire de lui tordre le bras.

Dans un pays comme la France, où l’on règle tout par la contrainte de la loi, on a tendance à oublier que les entreprises sont en concurrence entre elles, aussi bien pour les produits qu’elles offrent à la vente que pour les salariés qu’elles embauchent. Tout comme le souci environnemental a fait son chemin progressivement dans les esprits depuis plusieurs décennies, les rapports hommes femmes au sein du couple et vis-à-vis des enfants évoluent énormément, comme chacun peut s’en convaincre en observant ses propres enfants adultes et en repensant à ses propres parents ou grand-parents.

De plus en plus, les entreprises en tiennent compte en offrant des packages susceptibles d’attirer les jeunes professionnels d’aujourd’hui qui ne se limitent plus à un salaire et éventuellement une voiture, mais incluent aussi un ensemble de facilités pour accompagner les événements de la vie.

Mais pour nos constructivistes de l’égalitarisme en tout et partout, ce n’est ni suffisant ni assez rapide. Il faut obliger les hommes à profiter de cette disposition, car si certains ne le font pas, c’est forcément qu’ils s’autocensurent par crainte de déplaire à leur employeur ou subir le regard négatif de leur entourage.

L’IGAS a rendu son rapport mardi 11 septembre dernier. Je passe par pure bonté d’âme sur la suggestion aussi loufoque que technocratique de créer – attention, novlangue niaiseuse – un droit individuel à une période PAPA ou « Période d’accomplissement d’une paternité active » et j’arrive directement à ses 3 scénarios d’évolution du congé paternité :

1· Ajustement : le dispositif actuel donne globalement satisfaction. Il suffirait d’améliorer la prise en charge financière, de mieux informer les hommes sur leurs droits et de laisser aux branches professionnelles ou aux entreprises le soin d’ouvrir une négociation sur l’augmentation de la durée si une demande se fait jour en ce sens. Surcoût pour les contribuables : 50 millions d’euros.

2· Renforcement : l’IGAS pense cependant que le scénario précédent n’apporterait guère d’évolution en matière d’égalité professionnelle et de répartition des tâches domestiques au sein du couple.

Il préconise donc de porter le congé de naissance de 3 jours actuellement à 5 jours (1 semaine) et le congé paternité de 11 jours à 2 ou 3 semaines. Sur ces 3 ou 4 semaines au total, une semaine serait obligatoire.

Surcoût : 133 millions d’euros pour 3 semaines et 331 millions pour 4 semaines (voir schéma IGAS ci-dessous).

3· Scénario volontariste (correspond aux demandes des pétitions) : il se donne comme priorité de réduire le « risque maternité » qui pèse sur les femmes dans leur vie professionnelle. Le congé paternité passe donc à 6 semaines obligatoires. Surcoût pour le contribuable : et bim, 1,2 milliard !

Recommandation de l’IGAS : scénario « Renforcement » de 4 semaines dont une semaine obligatoire.

Comment le gouvernement va-t-il réagir ? La question budgétaire est évidemment cruciale quand on prétend réduire les dépenses. D’autre part, aussi bien Marlène Schiappa que Muriel Pénicaud s’étaient prononcées contre l’obligation tandis que Christophe Castaner, usant de l’argument (irrecevable car ne représentant que son avis) selon lequel il regrettait d’avoir été un père peu présent, estime au contraire « qu’à un moment donné il peut y avoir des vertus à l’obligation ».

Touillez le tout dans les remous de l’affaire Benalla, le cafouillage sur le maintien du prélèvement à la source et la perspective des élections européennes, et vous en venez à conclure que toutes les issues sont possibles.

En tant que femme, j’aimerais beaucoup pouvoir approuver de temps en temps les revendications de nos féministes professionnels histoire de ne pas me sentir perpétuellement en décalage par rapport à la « cause ».

Mais aussi, comment ne pas s’inquiéter devant le mépris des libertés individuelles et le constructivisme assumé, l’obsession de l’homme nouveau, qui semblent être la marque du progressisme sociétal ? Et comment ne pas être consternée par ses nombreuses incohérences  ?

Un exemple pour conclure : au nom de l’égalité des femmes, il est question d’étendre la PMA aux couples de lesbiennes et aux femmes seules. Fort bien. Mais si l’on considère qu’il faut respecter le choix radical de non partage de la parentalité de ces dernières, pourquoi faudrait-il obliger les hommes à des partages arbitraires qui ne devraient relever que de décisions privées internes aux couples ?

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