Dunkerque : des bus pas si gratuits que ça

Il ne peut y avoir de liberté dans un service qui n’est gratuit que grâce à la servitude des autres.

Par Olivier Maurice.

Le mot liberté est un drôle de mot, un peu comme le mot vérité : tout le monde le comprend, l’utilise, mais dans la réalité, chacun voit la liberté ou la vérité d’une façon différente.

La liberté de se déplacer est le parfait exemple de ces concepts à géométrie variable qui permettent de magnifiques acrobaties rhétoriques dont les politiciens et les médias sont devenus spécialistes.

Ainsi la ville de Dunkerque est toute fière d’annoncer ce week-end la gratuité des bus. Toute fière de « faciliter la mobilité de la population ». Toute fière de donner ainsi à tous cette liberté de se déplacer à son gré, même aux plus démunis, même à « ceux qui n’ont pas de voiture ».

C’est vrai : que voudrait dire la mobilité, sans possibilité de se déplacer ? Que voudrait dire la liberté, si nous ne disposons d’aucun moyen d’en profiter ?

Se pose derrière tout cela la question du gratuit, question taboue dans un pays où l’argent, selon le précepte marxiste est synonyme d’infamie, question qui se décline sous de multiples formes : gratuité de l’école, gratuité des soins médicaux…

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes

Avant de tenter de répondre à cette question, un examen un peu plus approfondi de la situation économique de la ville de Dunkerque permettra déjà de remettre un peu les choses à leur place.

Les arguments présentés sont que la gratuité des transports permettra un accès à l’emploi et aux loisirs plus facile et de revitaliser un centre-ville déserté au profit des zones commerciales de périphérie.

Il faut dire que le taux de chômage à Dunkerque y est quasiment le double du chiffre national, que le revenu moyen par foyer est inférieur de 17 % à la moyenne nationale, le nombre d’allocataires du RSA supérieur de 50 % …

Donc les transports gratuits vont permettre aux habitants d’avoir accès plus facilement à des emplois qui n’existent pas et à des loisirs qu’ils ne peuvent pas se payer. Ils vont également permettre de redynamiser le centre-ville, parce qu’évidemment, si les commerces ferment, c’est parce que ceux n’ayant pas de voiture passent leur temps dans les centres commerciaux de périphérie accessibles uniquement en voiture ; que si le chômage est si haut, c’est parce que les entreprises ne trouvent pas de candidats, ceux-ci ne pouvant pas se déplacer.

Comment a-t-on donc pu passer à côté d’une solution si simple pour régler ce chômage chronique et cette dépression qui plombent la ville depuis la débâcle de la sidérurgie ?

D’ailleurs, le financement des bus gratuits est assuré par le versement transport, une taxe de 1,55 % sur les entreprises. Bien évidemment, avec de telles performances économiques et sociales, il est indispensable de plomber encore un peu plus les entreprises restantes et de faire fuir les autres en augmentant la pression fiscale. Le principe inverse de celui de la zone franche en quelque sorte.

Le principe même du pur clientélisme politicien prêt à n’importe quel sophisme pour se gausser de hauts principes moraux, de générosité et de solidarité. Pas très compliqué d’être généreux avec l’argent et la pauvreté des autres.

Demain on rase gratis

Milton Friedman parlera mieux que moi du mythe du repas gratuit. On ne taxe pas les entreprises : on taxe toujours des individus. Les machines-outils, les hangars, les ateliers ne payent pas d’impôts. Ce sont les individus qui paient les impôts.

Ce serait donc aux capitalistes, aux actionnaires, aux bourgeois, propriétaires de l’entreprise de payer ces impôts. Oui, sauf que ça ne fonctionne pas du tout comme cela, parce que les bourgeois, tout riches et puissants qu’ils puissent être, ne fabriquent pas d’argent, et si on leur en demande il faut bien qu’ils le trouvent quelque part. En fin de compte se sont toujours les employés qui payent.

Et comme à Dunkerque, il y a beaucoup de chômage et pléthore de fonctionnaires, la charge fiscale atterrit finalement sur les épaules du petit nombre de salariés du privé et d’indépendants. La conséquence directe des transports publics gratuits sera donc d’augmenter le chômage et d’accélérer la désertification du centre-ville.

Exactement le contraire de la propagande officielle.

Libre et gratuit

La monnaie est fondamentalement une reconnaissance de dette. Quand un boulanger vend un pain, il reçoit en échange quelque chose qui signifie « reconnaissance de dette pour une valeur équivalente à celle d’un pain », reconnaissance de dette traduite en pièces et en billets exprimés dans une devise et qui devient ainsi matérielle, le cours légal ou le contrat de monnaie réglementant cette transformation, ce transfert de propriété.

La gratuité est donc tout simplement du vol parce que cela signifie de prendre quelque chose sans contrepartie, sans en reconnaître l’échange, sans reconnaître la dette contractée.

Du vol légal, du vol organisé parce que l’autorité va faire glisser ce transfert de propriété inégal de proche en proche, jusqu’à finalement taxer les employés des entreprises de la ville sans même leur expliquer que c’est à eux de payer pour un service qui sera mis à la disposition de tout le monde.

Car bien sûr personne n’aura pris le temps d’expliquer cette simple histoire : que les usagers du bus volent en toute légalité la compagnie de transport, qui elle-même vole la Ville, qui elle-même vole les entreprises, qui vont ensuite voler leurs employés. Comme les employés n’ont pas moyen de voler qui que ce soit, ce sont eux les dindons de la farce.

Il ne peut y avoir de liberté si celle-ci se fait au détriment des autres. Il ne peut y avoir de liberté dans un service qui n’est gratuit que grâce à la servitude des autres.