Faut-il supprimer les partis politiques ?

Olivier Faure (wikipedia) & Laurent Wauquiez by European People's Party — Olivier Faure/European Peoples's Party, CC-BY

« Si on confiait au diable l’organisation de la vie publique, il ne pourrait rien imaginer de plus ingénieux » nous dit Simone Weil.

Par Johan Rivalland.

Dans ce court essai écrit en 1943, la philosophe Simone Weil s’intéresse aux partis politiques au sens européen, en excluant la réalité différente qui est, selon elle, celle des pays anglo-saxons :

L’idée de parti n’entrait pas dans la conception politique française de 1789, sinon comme mal à éviter. Mais il y eut le club des Jacobins. C’était d’abord seulement un lieu de libre discussion. Ce ne fut aucune espèce de mécanisme fatal qui le transforma. C’est uniquement la pression de la guerre et de la guillotine qui en fit un parti totalitaire.

Le poids des passions collectives

Or, selon elle, le mal des partis politiques saute aux yeux. Et donc, quel intérêt y-a-t-il à conserver quelque chose de mal ?

Elle commence donc par s’interroger sur les critères du bien (la vérité, la justice, l’utilité publique), avant de voir si la démocratie, en tant que pouvoir du plus grand nombre, peut y répondre.

En réalité, l’idéal républicain repose sur la notion d’intérêt général de Rousseau, dont l’idée est sujette à caution. Sans doute le philosophe avait-il sous-estimé le poids des passions collectives, qui peuvent mener à l’amplification des crimes.

Si 1789 et les cahiers de doléances avaient pu laisser entrevoir une véritable expression des préoccupations légitimes du peuple français, l’espoir démocratique ne fut que de courte durée et lui a rapidement largement échappé.

Dans ce que nous nommons de ce nom [la démocratie], jamais le peuple n’a le moyen ni l’occasion d’exprimer un avis sur aucun problème de la vie publique ; et tout ce qui échappe aux intérêts particuliers est livré aux passions collectives, lesquelles sont systématiquement, officiellement encouragées.

Que sont les partis politiques ?

Un parti politique est une machine à fabriquer de la passion collective.

Un parti est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres.

La première fin, et, en dernière analyse, l’unique fin de tout parti politique est sa propre croissance, et cela sans aucune limite.

Par ce triple caractère, tout parti est totalitaire en germe et en aspiration. S’il ne l’est pas en fait, c’est seulement parce que ceux qui l’entourent ne le sont pas moins que lui.

De fait, il règne une confusion permanente entre fins et moyens. Et seul le bien devrait constituer une fin. Pour cela, encore faudrait-il que les partis aient une réelle doctrine. Ce que l’on ne peut jamais réellement constater dans une collectivité. C’est pourquoi il est inévitable que le parti soit, en fait, sa propre fin. Et on sombre alors dans une forme d’idolâtrie.

Quelles en sont les conséquences ?

L’impuissance des partis au pouvoir est toujours attribuée, nous dit l’auteur, à l’insuffisance de pouvoir dont il dispose. Ce qui explique sa recherche, ou du moins son désir, de la puissance totale. Ce qui explique la priorité (consciente ou inconsciente) accordée à la recherche de sa croissance matérielle. Qui constitue alors, qu’on le veuille ou non, un critère du bien.

Il s’ensuit naturellement et inévitablement une pression collective du parti sur les pensées des hommes. De manière avouée. Et le principal instrument en devient la propagande, sans laquelle le parti disparaîtrait au bénéfice d’un autre, concurrent. Ce qui est incompatible avec la recherche de la vérité, qui n’est qu’une. Et donc du bien.

L’appartenance à un parti, par discipline collective, implique le mensonge. Le représentant d’un parti ne peut, de fait (ou si peu), se permettre de trahir les siens par la défense de ses pensées personnelles.

Il en découle que l’existence des partis, selon Simone Weil, est un mal.

C’est en désirant la vérité à vide et sans tenter d’en deviner d’avance le contenu qu’on reçoit la lumière. C’est là tout le mécanisme de l’attention. Il est impossible d’examiner les problèmes effroyablement complexes de la vie publique en étant attentif à la fois, d’une part à discerner la vérité, la justice, le bien public, d’autre part à conserver l’attitude qui convient à un membre de tel groupement. La faculté humaine d’attention n’est pas capable simultanément des deux soucis. En fait quiconque s’attache à l’un abandonne l’autre.

Ce qui en découle

Or, comme nous le savons tous, nul ne peut espérer intervenir efficacement dans les affaires publiques s’il n’entre pas dans un parti, puis n’en joue pas le jeu. C’est là que le bât blesse. Et c’est ce qui aboutit à ce que nombreuses soient les mesures contraires au bien public, à la justice et à la vérité à être exécutées.

C’est pourquoi Simone Weil rêve qu’en lieu et place des partis s’imposent des individus sans étiquette, plus libres de leurs propos.

Et, comme pour répondre par avance aux évidentes objections, elle ajoute :

On se dit : si c’était si simple, pourquoi est-ce que cela n’aurait pas été fait depuis longtemps ? Pourtant, généralement, les grandes choses sont faciles et simples. Celle-ci étendrait sa vertu d’assainissement bien au-delà de affaires publiques. Car l’esprit de parti en était arrivé à tout contaminer.

Et il est de fait que :

On en est arrivé à ne presque plus penser, dans aucun domaine, qu’en prenant position « pour » ou « contre » une opinion. Ensuite on cherche des arguments, selon le cas, soit pour, soit contre. C’est exactement la transposition de l’adhésion à un parti.

C’est ce qui définit la transposition de l’esprit totalitaire : ceux qui ont pris position pour une opinion ne consentent pas, la plupart du temps, à examiner quoi que ce soit qui lui soit contraire.

État d’esprit que l’on retrouve aussi bien en sciences, mais également dans l’art et la littérature. Des formes de militantisme qui s’étendent même au milieu scolaire, ajoute l’auteur, ou au lieu d’inciter à développer une réflexion, déjà à l’époque on demandait de développer des arguments pour ou contre (on sait qu’on en est loin maintenant).

En conclusion, Simone Weil justifie son sujet de la manière suivante :

Presque partout – et même souvent pour des problèmes purement techniques – l’opération de prendre parti, de prendre position pour ou contre, s’est substituée à l’obligation de penser. C’est là une lèpre qui a pris origine dans les milieux politiques, et s’est étendue, à travers tout le pays, presque à la totalité de la pensée.

Il est douteux qu’on puisse remédier à cette lèpre, qui nous tue, sans commencer par la suppression des partis politiques.