Technologie, richesses, progrès : construisons de vrais lendemains qui chantent !

La ligne de crête du XXIe siècle est le choix ou non de la formation de tous et du progrès technologique en priorité par rapport aux « assurances de personnes », certes rassurantes mais fort peu innovantes.

Par Pierre Tarissi

Dans un village de 1 500 habitants, en 1650, la situation n’avait pas beaucoup changé concrètement depuis les premiers balbutiements de l’agriculture il y a 10 000 ans… La moitié au moins des enfants mouraient avant 20 ans, il y avait deux ou trois vieillards de plus de 60 ans, et 25 chèvres faisaient vivre – sans doute mal selon nos critères actuels – une famille de 5 personnes (papa, maman et les trois enfants survivants de 7 ou 8 grossesses).

Les gens avaient des métiers de l’époque, « authentiques ». Presque tout le monde (plus de 95% de la population) était berger ou ouvrier agricole. Hors meunier, bûcheron, forgeron, notaire et curé (seuls lettrés), zéro artisan ou commerçant. Dans chaque famille, les femmes cuisaient le pain, tissaient les vêtements, faisaient le fromage, etc. C’était une autarcie « naturelle » à zéro pollution !

En 10 000 ans, peu de changements concrets dans la vie et les jours…

Compte tenu de la consanguinité et de la stratification sociale, chaque jeune avait deux ou trois partenaires possibles pour célébrer l’un des quinze à vingt mariages annuels et fonder une famille. Cela alimentait les 60 à 80 naissances qui permettaient chaque année de maintenir la population ou de la recompléter en cas de grosse famine ou d’épidémie meurtrières, qui survenaient périodiquement. Et Mgr l’évêque, pendant ce temps, se plaignait amèrement des viols et des incestes…

Évidemment, il y avait zéro soins médicaux au sens actuel. Mais comme personne n’avait RIEN, les gens étaient « ÉGAUX » – grand rêve de certains politiques actuels. Le noble du coin avait évidemment un château (peut-être), beaucoup de terres agricoles, des serviteurs, mais il était bien démuni devant la moindre carie dentaire ou un accouchement difficile de son épouse. Et c’était pareil dans le monde entier, ou à peu près.

Pourtant, en 1650, l’humanité avait fait d’énormes progrès depuis 10 000 ans. L’art, peut-être difficile à dissocier du sacré et des religions, existe depuis sans doute des centaines de millénaires. Les États (et les impôts) depuis au moins 5 500 ans (Égypte), comme sans doute l’écriture. Le droit, et donc la justice, remontent à au moins 4 000 ans (code d’Ur-Nammu). Le monothéisme semble émerger au Moyen-Orient il y a plus de 3 000 ans.

… malgré des pas de géant de l’humanité, sans effets notables sur la famine, la maladie et la misère

À l’origine, il y a 2 600 ans en Lydie, la monnaie est un simple outil, jeton de métal rare, permettant de faciliter les échanges… « Battre monnaie » est un monopole des États de l’époque. Ensuite, il y a longtemps (XIe siècle), naissent en Occident les techniques bancaires de crédit donc de création de monnaie privée en sus de la monnaie d’État. Un peu plus tard (XVIe siècle), avec les « grandes découvertes », ce sont les techniques d’assurance : comment mutualiser des pertes aléatoires moyennant une prime (forme d’épargne) payée à la collectivité pour conserver individuellement le maximum de profits.

Ces progrès colossaux ont réussi énormément de choses, mais aucun n’est parvenu à éradiquer les famines, les épidémies, la mortalité infantile, ni la misère (état naturel de l’Homme). Parallèlement, la richesse des individus et des États a en fait fort peu évolué malgré ces gigantesques progrès intellectuels et spirituels.

Pendant très longtemps, cette richesse a consisté en terres et troupeaux, sources, habitations plus ou moins luxueuses, stocks d’objets précieux, armes, et esclaves. La difficulté de l’augmenter par ses propres moyens laissait place à une façon apparemment la seule possible, et plus simple, de procéder : aller casser la figure du voisin pour lui voler la sienne. D’où les guerres incessantes, dont les pertes en vies humaines n’étaient que des épiphénomènes très marginaux parmi les autres calamités.

Cependant, ces évolutions ont fait émerger un environnement d’outils institutionnels : droit civil, droit des contrats et commercial, monnaie, épargne, crédit et assurances… Puis, à la Renaissance en Occident, surgit la « Méthode expérimentale » qui engendrera le progrès scientifique, et ensuite technologique. Combiné aux techniques déjà installées d’assurance et de crédit, qui mobilisent les fonds disponibles pour littéralement payer des gens à ne « rien faire » pendant qu’ils préparent l’avenir, ce progrès permet alors le développement économique fulgurant des deux derniers siècles.

Plus précisément, la production massive de biens et services totalement nouveaux, apportant un confort inespéré à leurs acheteurs et accessibles au plus grand nombre grâce à la miraculeuse énergie à bas coût du charbon puis des hydrocarbures. C’est le phénomène d’innovation.

Début XIXe siècle, déclenchement de la « croissance » : énergie à bas coût et progrès technologique massif

La croissance devenue sensible dans la vie quotidienne courant XIXe siècle, on constate alors concrètement que famines, épidémies, mortalité infantile et misère reculent de plus en plus vite depuis 200 ans. Très récemment, la production de richesses explose littéralement depuis 1945 dans le monde entier, avec des résultats inespérés et jusqu’alors inédits dans l’Histoire. En particulier, la population humaine a triplé en 70 ans, entre 1945 et 2015, ce qui n’était jamais arrivé, et ne se reproduira pas à un horizon perceptible.

Enfin, au XXe siècle, la monnaie elle-même se dématérialise. Elle n’est plus garantie par un stock physique de métal dit précieux, le plus souvent or ou argent, mais seulement par la capacité des citoyens de son État émetteur à produire des richesses… Elle n’est quasiment plus concrètement représentée aujourd’hui que par des enregistrements informatiques.

La notion de richesse a donc pris deux sens nouveaux bien distincts, mais parfois confus. Pour un individu, une richesse, concrètement au XXIe siècle, est un bien ou un service (appartement, automobile, action CAC40, coupe de cheveux, abonnement Internet…) qu’il achète volontairement au prix qui lui convient et au fournisseur (le producteur du bien ou du service) qu’il choisit. Il estime en effet que ce bien ou service lui sera utile et que cette utilité vaut le prix demandé.

On peut toujours discuter à l’infini sur la notion de « vrais » et « faux » besoins, sur l’utilité réelle ou non de tel ou tel produit ou service, mais l’intérêt de nourrir, loger, vêtir, soigner, distraire, les êtres humains ne fait de doute pour personne. Pour le faire envers de plus en plus d’humains, il faudra savoir produire et mettre à leur disposition de plus en plus de biens et de services, tant qu’il y aura sur Terre des gens pauvres, à un niveau qui reste à définir, mais bien au-dessus de l’actuel niveau de grande pauvreté reconnu internationalement (environ 2 US$ disponibles par jour et par personne).

La prospérité de tous dépend aujourd’hui de ce que chacun sait produire et vendre

Dans ces conditions, la prospérité physique de chacun dépend directement du volume de richesses qu’il peut acquérir, donc de deux éléments. D’abord, chacun peut acquérir d’autant plus de richesses que lui-même sait en produire et en vendre plus aux autres, qu’il soit entrepreneur, indépendant ou salarié. Ensuite, encore faut-il pour acquérir des richesses que des entreprises les produisent et les vendent à un prix de plus en plus bas.

À partir du moment où quelqu’un produit et vend plus de richesses qu’il n’en consomme, il peut stocker son travail sous forme de monnaie (épargne). Cela définit une autre notion de richesse : est riche celui qui a dans sa vie les moyens d’épargner. Cela ne dépend pas uniquement de son niveau de revenus, mais aussi de sa démarche de consommation, qui permet à tel individu d’épargner, à revenu égal, davantage qu’un autre.

Le résultat de l’épargne de chacun est son patrimoine, c’est-à-dire la valeur subsistante en euros (ou toute autre monnaie) de tous les biens durables qu’il a pu acquérir. Un bien durable pouvant rester entre les mains de son propriétaire éternellement (terrain) ou pour une durée limitée (automobile, machine à laver le linge, parts d’entreprise, voire logement) contrairement à un bien de consommation (yaourt, essence ou lessive…).

Enfin, la richesse d’une population (aujourd’hui plutôt mal mesurée par le PIB) est égale au volume de biens et services que ses membres produisent par leur travail total, et échangent volontairement avec d’autres.

Le développement des systèmes étatiques d’assurances de personnes menace cette prospérité

États, droit, arts, religions, culture, ont prouvé pendant des millénaires qu’ils étaient et demeurent incapables à eux seuls d’initier cette prospérité, sans faire appel massivement au progrès technologique et à son industrialisation (sa mise en œuvre concrète dans des produits et services commercialisés) – qui ne remonte vraiment qu’à environ 200 ans.

Mais depuis des décennies, depuis 1945  surtout, les États, surtout européens, ont profité de cette prospérité totalement nouvelle pour développer des systèmes extrêmement puissants et complexes d’assurances (maladie, vieillesse, chômage, invalidité, pauvreté…) dans le but louable de protéger leurs citoyens contre ces aléas de la vie. Tous ces systèmes ont en commun de mutualiser les risques (la collectivité paie pour aider celui qui est frappé par le risque) moyennant un prélèvement financier (en clair une épargne forcée) sur les richesses produites par chacun. Ce développement des assurances dites sociales a même fourni à chaque citoyen une capacité d’épargne forcée minimale individuelle, à savoir la retraite, destinée à couvrir le risque vieillesse, en clair une rente viagère servie à partir d’un certain âge.

Tous ces systèmes obligatoires fonctionnent par prélèvement monétaire croissant sur les richesses produites. Et les dépenses correspondantes sont beaucoup plus tournées vers la consommation que vers l’investissement et l’innovation. Mais pour que cela fonctionne durablement, chacun doit être capable de « payer sa place » dans cette société développée, à savoir être pour elle un « contributeur net » d’impôts et de taxes, toutes prestations déduites, à l’exception évidente des handicapés ou malades. Quant à eux, les biotechnologies et la recherche médicale sont chargées de réduire en permanence leur nombre en éliminant les causes et les effets de leurs maladies et handicaps.

Si ce n’est pas le cas, ces systèmes d’assurances confisquent une part de plus en plus grande de la production de richesses (surtout en France), au détriment de l’effort de recherche et d’investissement, seul capable de propulser l’avenir au niveau supérieur de prospérité. Ce niveau supérieur de prospérité résoudra d’ailleurs certainement d’ici la fin du XXIe siècle le problème de la pauvreté.

Les deux seuls paramètres sur lesquels une collectivité peut jouer au niveau individuel pour augmenter la production de chacun, et donc assurer l’équilibre des prestations sociales, sont la formation individuelle, et plus marginalement, le temps passé à travailler.

L’enjeu majeur pour entretenir progrès technologique et prospérité est la formation de la population

Dans nos sociétés occidentales, il est en effet de plus en plus difficile à un non qualifié de produire des richesses parce que les processus de production y sont de plus en plus complexes. Depuis le milieu des années 1980, ils excluent littéralement les non qualifiés : c’est totalement nouveau dans l’Histoire. Tout citoyen doit donc posséder la formation minimale pertinente pour être capable de produire des richesses. De la même façon, le citoyen athénien de Périclès devait être capable de combattre dans la phalange et de payer pour cela son équipement d’hoplite ou, s’il ne le pouvait pas, devait apprendre à ramer en cadence sur une trière.

En France, un non qualifié est un enfant sorti du système scolaire au mieux en fin de troisième, sans aucun diplôme. Ils sont plus de 100 000 par an en France, ce qui est une vraie catastrophe nationale. Rien ne permet ensuite à ces jeunes de rattraper au cours de leur vie d’adulte. Ils sont donc condamnés à être chômeurs, au mieux smicards à vie.

Plus la formation de tous est élevée, plus la population génère les rares chercheurs, entrepreneurs, investisseurs (beaucoup moins de 5% de la population), qui initieront la production de richesses nouvelles. Ces profils sont rares parce qu’ils ne sont pas seulement déterminés par des capacités cognitives, mais aussi et surtout par un profil psychologique particulier (imagination, ténacité, goût du risque, volonté d’innovation). Le niveau de formation élevé de tous leur procurera aussi les nombreuses personnes très qualifiées capables de les seconder efficacement pour organiser et réaliser  les deux actions fondamentales de l’enrichissement, innover et écraser les coûts.

Seule la formation permet de multiplier les instigateurs de prospérité

La formation de la population est assurée avant tout par l’enseignement en maternelle, primaire et secondaire. Les professeurs devant une classe sont le vecteur quasi-unique de cette transmission du savoir. Ils sont aujourd’hui très mal payés par rapport à ce qu’ils produisent (les richesses de demain). Mais ils ne peuvent être bien payés que si leurs élèves d’il y a 5 à 50 ans produisent au jour le jour assez de richesses pour prélever (entre autres) la rémunération des professeurs.

L’enseignement doit donc impérativement intégrer cette nécessité pour que chacun puisse produire globalement dans sa vie beaucoup plus de richesses qu’il ne recevra de prestations sociales. Pour cela, il devra d’abord d’une part réhabiliter les filières technologiques et d’apprentissage dans l’enseignement général, et d’autre part introduire les concepts de base de l’innovation et de la production de richesses par l’entreprise.

Cela suffira un temps jusqu’à ce que neurosciences et biotechnologies soient capables de faire progresser massivement les capacités cognitives de toute la population dans une société où la production sera très majoritairement assurée par des outils de production totalement autonomes, à temps de travail humain nul. Ce niveau supérieur ne pourra être obtenu que par accroissement massif du progrès technologique appliqué en particulier à la production d’énergie, à la réduction drastique de la production de déchets (pollution) et au contrôle de l’emploi des matières premières. Le tout afin de répondre aux besoins de 10 à 12 milliards d’humains.

La ligne de crête du XXIe siècle est le choix ou non de la formation de tous et du progrès technologique en priorité par rapport aux « assurances de personnes », certes rassurantes mais fort peu innovantes.


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