Discours de la servitude volontaire (1574) par Étienne de La Boétie

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Critique du Discours de la servitude volontaire, d’Étienne de la Boëtie.

Critique du Discours de la servitude volontaire, d’Étienne de la Boétie.

Un article de Catallaxia.org

Écrit par un auteur à peine sorti de l’adolescence, le Discours de la servitude volontaire a confirmé jusqu’à nos jours sa réputation d’être, de tous les ouvrages jamais parus, le plus radical, au sens où l’entend Marx : « Être radical, c’est prendre les choses par la racine, et la racine, pour l’homme, c’est l’homme lui-même. »

Aucun livre n’a sans doute suscité, par sa singularité, autant de réticences, avouées ou tacites. Interdit par toutes les dictatures, tenu à l’écart des grandes traditions culturelles, ravalé à un simple et brillant exercice de style, réédité le plus souvent dans la langue abrupte du XVIe siècle, qui en rend la lecture malaisée, et, par-dessus tout, approuvé par des lecteurs que leur adhésion intellectuelle n’induit pas pour autant à s’affranchir de toute tyrannie, le texte d’Étienne de La Boétie, pertinent depuis plus de quatre siècles, ne cesse de gagner en importance en raison du désarroi de notre époque, où le sort des individus relève d’une détermination personnelle plus que d’un pouvoir souverain ou d’instances providentielles, désormais tombés en désuétude.

La rédaction

Selon Montaigne, La Boétie (1530-1563) aurait écrit son livre à seize ou dix-huit ans, soit en 1546 ou, plus probablement, en 1548, le corrigeant quelques années plus tard, alors qu’il était étudiant à l’université d’Orléans.

Le chapitre XXVIII du livre premier des Essais précise : « C’est un discours auquel il donna le nom de La Servitude volontaire, mais ceux qui l’ont ignoré l’ont bien proprement depuis rebaptisé Le Contre’un. Il l’écrivit par manière d’essai en sa première jeunesse, à l’honneur de la liberté contre les tyrans. » Le libelle, communiqué à Montaigne, favorisa entre les deux hommes une amitié jamais démentie.

La politique des bûchers, qui régnait alors, dissuada l’auteur des Essais de livrer le texte à la publication. Néanmoins, des versions manuscrites circulaient, qu’attestent des pamphlets tels que Le Réveille-matin des Français et de leurs voisins, publié en 1574, deux ans après la Saint-Barthélemy et signé du pseudonyme d’Eusèbe Philadelphe Cosmopolite, la Franco-Gallia de Hotman, parue à Cologne en 1573, les Vindiciae contra Tyrannos (1579), propagées sous le pseudonyme de Junius Brutus, Les Mémoires de l’Estat de France sous Charles Neufiesme, du protestant Simon Goulart.

Il est possible que la cruelle répression de la révolte contre la gabelle qui, en 1548, souleva les populations laborieuses du sud-ouest de la France, ait inspiré à La Boétie une indignation d’où naquit le projet d’en finir avec l’odieuse dictature exercée par quelques-uns à l’encontre du plus grand nombre. Affectant, par profession, d’être attaché au catholicisme et aux décrets royaux, il a jugé prudent de terminer sur une note de pieuse dévotion un libelle où la religion est pourtant ainsi évoquée : « Le peuple a toujours ainsi fabriqué lui-même des mensonges pour y ajouter ensuite une foi stupide. »

Le pouvoir, ennemi de l’homme

La Boétie est sans doute le premier à aventurer l’idée que les relations sociales ne doivent, en aucune façon, entraver l’indépendance des individus, qui en sont les protagonistes. S’il annonce le célèbre propos de Rousseau, « L’homme est né libre et partout il est dans les fers », il outrepasse le constat désabusé auquel s’arrêtera le philosophe des Lumières. S’interrogeant sur cette aberration qui conduit un être, né pour pousser plus avant la liberté dont les animaux jouissent naturellement, à se soumettre au joug du pouvoir, au point de mener une existence de bête de somme, il découvre la raison de l’infortune qui accable l’humanité depuis des siècles : « C’est le peuple qui s’asservit, qui se coupe la gorge. »

Notre impitoyable maître n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a autre chose que ce qu’a le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes, sinon l’avantage que vous lui faites pour vous détruire. D’où a-t-il pris tant d’yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui donnez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ?

À la différence de Machiavel, dont le minutieux examen des mécanismes du pouvoir a servi tout aussi bien le dessein des despotes que celui des tenants de la liberté, La Boétie évite ce qu’offre d’ambigu la prétention à l’analyse objective. Les admonestations qu’il adresse aux victimes d’une servitude volontaire, assimilée par lui à un état morbide, n’ont rien perdu de leur pertinence ni de leur modernité.

Or quelle est la cause des malheurs qui accablent une quantité si considérable d’hommes ? Faut-il les imputer à la toute-puissance d’un impitoyable maître ? Mais celui-là, remarque La Boétie,

n’a que deux yeux, n’a que deux mains, n’a qu’un corps, et n’a autre chose que ce qu’a le moindre homme du grand et infini nombre de nos villes, sinon l’avantage que vous lui faites pour vous détruire. D’où a-t-il pris tant d’yeux, dont il vous épie, si vous ne les lui donnez ? Comment a-t-il tant de mains pour vous frapper, s’il ne les prend de vous ? […] Comment a-t-il aucun pouvoir sur vous, que par vous ?

Et ce jeune homme, qui, au-delà de sa mort prématurée, continue de raviver la jeunesse du monde, a ce mot que notre époque commence à peine à entendre et à pratiquer : « Soyez résolus à ne plus servir, et vous voilà libres. »

Faut-il s’armer pour abattre le tyran ? Nullement.

Je ne veux pas que vous le poussiez ou l’ébranliez, mais, seulement, ne le soutenez plus, et vous le verrez, comme un grand colosse à qui on a dérobé sa base, de son poids même fondre en bas et se rompre.

Supporter la férule ne sollicite rien que résignation et passivité, créer des conditions propices aux libertés implique conscience, détermination, effort. Là où les bêtes capturées regimbent, préférant parfois la mort à l’esclavage, les citoyens ont abdiqué leurs droits de nature. Leurs sociétés ont enchaîné à la « dénaturation des gouvernants » la « dénaturation des gouvernés ». Une corruption générale du sens humain a soudé dans un accouplement mortifère maîtres et esclaves, exploiteurs et exploités.

Qu’est-ce que l’homme de pouvoir ? Un être sans qualité, un « homoncule » ne se souciant ni d’aimer ni d’être aimé mais seulement de contraindre et d’acheter, d’obtenir par ruses et flatteries ce que la force brutale échoue à arracher. N’ayant devant lui que des êtres avilis, au « cœur bas et mou », il n’est que trop déterminé à tenir un rôle où les manigances et le calcul ne laissent aucune place aux plaisirs de la vie. Il existe une connivence entre tous ces valets de bas et de haut rang qui sont là à « rire à chacun et néanmoins se craindre de tous […], à ne pouvoir être joyeux et n’oser être tristes », méprisant ceux qui les honorent et honorant ceux qui les méprisent. Dans cette rupture avec la nature, à laquelle induit un système social fondé sur la servitude volontaire, La Boétie perçoit l’essence commune du pouvoir et de la religion, qui désintéresse l’homme de son corps et de la terre. C’est seulement en se redécouvrant comme être naturel que l’homme regagnera la liberté d’existence dont il s’est si malencontreusement dépouillé.

Plus de quatre siècles après le Discours, rien n’indique que nous lui avons prêté assez d’attention pour cesser de produire les conditions de notre propre sujétion.

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