L’enfer est pavé de bonnes intentions (12) : l’Éducation nationale

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L’Éducation Nationale, figure même des bonnes intentions, l’élève au centre, 80% d’une classe d’âge avec le bac et l’éternelle bienveillance à l’égard des chéris pour ne pas les traumatiser. Avec les résultats que l’on sait…

Par Johan Rivalland

Alors que le ministre de l’Éducation sort de son chapeau cette « nouvelle » (comme si elle l’était vraiment) grande idée de bannir les « notes sanctions » à l’école, on constate chaque jour les dégâts causés par le règne des bonnes intentions en matière d’éducation (pour peu qu’elles le soient vraiment et ne résultent pas simplement d’une volonté de dissimuler d’autres maux plus profonds).

Et, en ce domaine comme dans d’autres, on n’est jamais à cours d’idées pour tenter d’adoucir les esprits et dévier les regards de l’essentiel.

Au-delà du problème de la notation, qui n’est bien sûr que l’arbre qui cache la forêt, les ouvrages abondent, depuis de nombreuses années, de la part de professionnels parfois découragés, annonçant qui la « mort programmée de l’école », qui sa tragique débâcle, qui pourraient pourtant être évitées.

Des collectifs se sont même formés, des associations organisées, tous dans le même but : informer, recueillir les témoignages, s’organiser, agir.

Mais, bien sûr, avec une bien moindre influence et efficacité que ne peuvent l’avoir les véritables maîtres du jeu, à la fois craints et laissés seuls aux commandes : les syndicats.

Parmi les ouvrages qui ont tenté d’alerter, j’en présenterai ici deux. Le premier constitue un véritable cri de colère de la part de deux jeunes enseignantes désabusées mais nullement résignées, l’autre d’une désormais célèbre ex-enseignante devenue journaliste qui, malgré son actuel côté moralisant et assez agaçant sur bien des aspects, faisait alors preuve de révolte utile à de multiples égards.

Ignare Academy – Les naufrages de l’enseignement

Sorti en 2002, cet ouvrage écrit alors par deux jeunes enseignantes, toutes deux docteurs et agrégées, l’une en histoire et l’autre en philosophie, s’intéresse à l’effondrement du système éducatif au cours de ces dernières années.

Constat toujours aussi accablant et dont on connaît parfaitement les causes, ainsi que les remèdes qu’il conviendrait d’appliquer.

Cet ouvrage est probablement l’un des tout meilleurs que j’ai lus sur le sujet.

Il n’a d’ailleurs rien perdu de sa pertinence et de son actualité, tant les choses sont malheureusement très lentes à évoluer.
Le titre est bien trouvé. Ignare Academy. A une époque où une émission de divertissement à forte notoriété clôturait sa première saison, avec un certain retentissement.

On a bien l’impression, effectivement, de se trouver dans un « concours de médiocrité ». A qui « adaptera le mieux le savoir » aux enfants (les fameux « apprenants », pour reprendre l’affreux vocabulaire officiel), plutôt que de les « élever à la connaissance », pour reprendre la formulation criante de vérité des deux auteurs.

Où l’on « confond l’utile et l’essentiel, la liberté et la facilité », pour reprendre encore des propos très justes des deux professeurs.

On établit, en effet, sans cesse une confusion entre liberté et illusion d’accès à la culture, là où l’on enferme au contraire les esprits même les plus volontaires dans des carcans d’idées préconçues ou, pour reprendre encore une fois les termes des auteurs, « des plaidoyers préfabriqués sur un canevas politique consensuel et au goût du jour », quand on ne privilégie pas tout simplement une « diététique de la culture » au détriment de toute forme de réflexion évoluée.

Réformes viciées, vision manichéenne, optimisme de façade, illusions de la prétendue modernité ou des idées égalitaristes et haine de la sélection ou de toute forme d’élitisme, assimilation de la démocratie au multiculturalisme et excommunication des discours alternatifs, sous le règne des fameux « pédagogistes » et leur invention des IUFM.
Tels sont certains des sujets évoqués dans ce livre de très bonne facture, extrêmement intéressant et assez complet.
J’y ajouterais simplement que les matières littéraires sont loin d’être les seules concernées, puisque dans les sciences économiques, sociales, même les mathématiques ou les matières professionnelles (pour lesquelles on forme de plus en plus de purs « exécutants » sans trop de capacité de recul ou de réflexion), les constats sont hélas les mêmes.

Hélas, rien de fondamental n’a encore changé depuis la sortie de cet ouvrage. Il faudra, quoi qu’il en soit, beaucoup de temps pour commencer à endiguer la dégradation profonde observée.

Ce type d’ouvrage n’en demeure que plus utile et se veut d’ailleurs optimiste et volontariste. Il en appelle à contester radicalement les réformes passées, seule garantie de pouvoir alors espérer un redressement de la situation pour les générations à venir. C’est la seule planche de salut. Il en va de l’avenir de notre société même, tant l’éducation est à la base de tout.

Nos enfants gâchés

En 2005, une jeune auteur se faisait remarquer par un ouvrage plein de verve, exprimant une révolte contre un système qui érige la médiocrité en valeur suprême, préférant l’expression du ressenti de chacun plutôt que l’apprentissage de la connaissance, à commencer par un système scolaire en déliquescence, voire sclérosé, issu de la génération 68.

Ici, ce sont les conséquences plus durables sur notre société et les dangers pour notre démocratie, fruit des multiples héritages de notre histoire, qui étaient mis en valeur.

Natacha Polony montrait comment, à préférer toujours l’expression de la spontanéité, on favorise la disparition de tout l’héritage culturel et civilisationnel qui est le nôtre. Ceci risquant non seulement de déboucher sur la réitération des grandes erreurs du passé, mais entraînant à plus court terme un renforcement des inégalités, celles-là même que l’on entendait combattre, et une inaptitude de toute une génération à accepter toute contrainte et s’adapter à toute vie professionnelle, compromettant ainsi son propre avenir.

Néanmoins, on pouvait déjà regretter ce qui constitue désormais la marque de fabrique bien connue de la Natacha Polony médiatique que nous connaissons à présent, à savoir le parti pris anti-capitaliste, particulièrement affirmé dans le dernier chapitre, au point de prendre en référence la Chine (!).
Si l’analyse est très pertinente sur le fond et l’inquiétude légitime au sujet de ce que l’on peut éprouver vis-à-vis de l’avenir en raison de la dilapidation de nos valeurs civilisationnelles, c’est bien au contraire l’excès d’interventionnisme qui est à l’origine de ces maux et non la « compétition économique » capitaliste. Les entreprises n’interviennent d’ailleurs pas dans l’élaboration des programmes, que nous sachions…

Mais nous retiendrons surtout de cet ouvrage sa fraîcheur de ton, sa force de conviction et sa détermination à éveiller les consciences, qui en font un pamphlet utile.

— Claire Laux et Isabel Weiss, Ignare Academy, Nil Editions, septembre 2002, 201 pages.

— Natacha Polony, Nos enfants gâchés, JC Lattès, mars 2005, 207 pages.