Mission d’information « pesticides » : vous avez dit « information » ?

(CC BY-NC 2.0)

Un rapport sur les pesticides semble méconnaître les réalités de l’agriculture.

Par André Heitz.

La Mission d’Information Commune (à quatre commissions permanentes de l’Assemblée Nationale) sur l’Utilisation des Produits Phytopharmaceutiques a récemment rendu son rapport. Il vient s’ajouter au rapport de mission interministérielle d’expertise et de conseil n° 17096 IGAS-CGEDD-CGAAER de décembre 2017. Une forme de gaspillage de fonds publics.

Résumé : « En même temps… »

Le rapport s’ouvre par une description quasi apocalyptique des méfaits des pesticides et, en même temps, nous apprend qu’en fait, on n’en sait pas grand chose.

Il est ainsi retenu que

le professeur Roger Barouki a confirmé qu’il y avait 80 % de certitude qu’il existe un lien de causalité entre certains cancers et l’exposition aux produits phytopharmaceutiques pour les professionnels et, en même temps, le rapport dit que « [l]e constat est unanime, hormis les difficultés d’évaluation exposées supra, les scientifiques manquent de données documentées et particulièrement d’études épidémiologiques pour établir des conclusions.

Le rapport insiste sur le fait que la 

gravité de ces dégâts et de ces menaces amène la mission à insister plus que jamais sur la nécessité de réduire drastiquement l’usage des pesticides pour tendre aussi rapidement que possible vers leur abandon.

Et en même temps, il conclut par des propositions qui relèvent dans une large mesure de la poudre aux yeux.

Un rapport choquant, d’une affligeante médiocrité

Les banalités s’enchaînent aux lieux communs avec, de temps en temps, de petites lueurs. Mais le rapport est aussi choquant à d’autres titres.

D’une part, il témoigne d’une grande méconnaissance des réalités de l’agriculture – dans ses fonctions tant de production alimentaire que de gestion de l’environnement et des territoires. L’impression générale qui se dégage est que l’on s’est contenté de mettre bout à bout des éléments des déclarations des personnes entendues, sélectionnés de manière aléatoire ou pour leur caractère anecdotique.

Ainsi :

Mme Marie-Monique Robin, journaliste, a cité l’exemple des agriculteurs au Mexique qui cultivent ensemble trois cultures différentes, le maïs, la courge et le haricot qui ont toutes les trois des vertus complémentaires. Le haricot s’accroche au maïs qui capte l’azote de l’air. Les courges gardent l’eau.

Le maïs capte l’azote de l’air ? Les courges gardent l’eau ? Et quel intérêt pour le sujet ? La Mission retient aussi que

dans ses prairies il (NdA : M. Fabrice Bouin, éleveur) cultive une association de légumineuses et de graminées, afin de limiter l’apport d’engrais…

Comme si c’était révolutionnaire.

L’inquiétante image qui se dégage de ce travail est celle de la déconnexion de notre représentation nationale d’un secteur économique et social majeur. Une représentation qui prétend au dirigisme économique et social, voire moral, comme en témoignent les amendements proposés pour la loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine et durable.

D’autre part, l’utilisation des produits phytopharmaceutiques n’est vue – quasiment – que sous son côté négatif, ou prétendument négatif.

Il n’est pas indifférent que certaines personnes et entités entendues ne soient pas citées dans le corps du rapport. C’est le cas, par exemple, de l’UIPP (Union des Industries de la Protection des Plantes) et d’INTERFEL (la filière des fruits et légumes frais).

On aurait aimé voir…

On aurait aimé voir quelques informations de base, pour un rapport factuel et équilibré.

Par exemple les tonnages de produits phytosanitaires utilisés en France et le fait qu’en Europe, la France se classe huitième pour les quantités ramenées à l’hectare de surface en cultures annuelles ou pérennes. Histoire de tordre le cou à la vieille rengaine de la France première utilisatrice de pesticides en Europe. Oui, grand pays agricole… donc…

On aurait aussi aimé voir une description de l’utilité des produits phytosanitaires pour l’optimisation et la sécurisation des productions agricoles et alimentaires, tant du point de vue des quantités que de la qualité – donc pour la sécurité alimentaire et aussi sanitaire. Une référence aux rapports risques-bénéfices. Une mise au point sur les résidus de pesticides dans l’alimentation et leur incidence sur la santé.

Dans sa proposition n° 8, la Mission recommande d’ « évaluer le coût des externalités négatives sur la santé et l’environnement lié à l’utilisation de produits phytopharmaceutiques »…

Et les externalités positives, Mesdames et Messieurs les Député.e.s ? Et à quoi bon puisque le candidat Macron a prévu dans son programme d’établir un « calendrier prévoyant l’élimination progressive des pesticides » (ici et ici) ?

On aurait aimé un rappel, par exemple, des chiffres colligés annuellement par l’EFSA :

Plus de 97% des échantillons d’aliments collectés dans l’UE en 2015 se situent dans les limites autorisées, avec un peu plus de 53% d’échantillons exempts de résidus quantifiables,

selon le dernier rapport disponible ; et

l’Autorité a conclu que le risque pour les consommateurs était faible, tant pour l’exposition à court terme (aigüe) (sic) qu’à long terme (chronique).

C’était bien de décider « de mener un travail approfondi et transparent pour répondre aux inquiétudes légitimes de la population », mais il aurait été mieux de préciser les inquiétudes vraiment légitimes et les vrais enjeux – par exemple la réalité des dangers des mycotoxines cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques, en partie évités grâce à des produits phytosanitaires dont les résidus dans les aliments ne présentent quasiment aucun risque.

On aurait aimé du courage sur les OGM qui permettent de substantielles réductions de l’emploi de pesticides ou le recours à des herbicides à bon profil toxicologique et écotoxicologique.

La malédiction du suivisme

C’est en quelque sorte : « Je suis votre leader… je vais là où vous me demandez que j’aille. »

L’opinion publique (largement manipulée) attend… donc la représentation nationale n’aura pas l’audace de faire ne serait-ce qu’un peu de pédagogie. Bien des postures anti-pesticides ou en faveur de l’agriculture biologique ou de choses à la mode comme l’« agroécologie » (dont on attend toujours une vraie définition opérationnelle) et le biocontrôle, ou encore militantes, sont prises pour argent comptant, sans esprit critique, dans le déroulement des travaux et de l’exposé.

Lisez bien cette phrase :

Selon François Veillerette, président de Générations futures, le respect de bonnes pratiques de laboratoires conduit à exclure des études universitaires qui ne les ont pas respectées, ce qui de fait amène à s’interroger sur un dispositif européen imposé qui ne sélectionne pas les études sur leur qualité scientifique mais sur le respect de certaines conditions de réalisation qui ne garantissent pas cette qualité.

Outre que c’est fondamentalement faux, s’agissant du « dispositif européen », ce qui est demandé, c’est que les bidouillages de la science militante soient pris en compte au même titre que les bonnes études (au Parlement Européen, il y a même eu une proposition tendant à refuser une hiérarchisation entre vraie science et science poubelle !).

On peut aussi s’interroger sur l’honnêteté intellectuelle de certaines contributions au débat (dont celles d’une INRA largement citée – 76 occurrences). Ainsi, on peut s’étonner de voir une référence à Henry M., et al., « A common pesticide decreases foraging success and survival in honey bees », alors que l’EFSA a conclu que cette étude ne reflétait pas la réalité de terrain et que d’autres scientifiques ont contesté la méthodologie. Ne pas contredire, flatter, plaire… et chercher quelques financements pour des projets bien dans l’air du temps. Pour l’INRA, l’exercice est plutôt réussi.

Cela pose un problème grave de cercle vicieux ou de spirale infernale dans la gestion des affaires de la France – de notre avenir.

L’agriculture biologique, vache sacrée

La Mission a fait preuve d’une singulière audace (étourderie ?) en écrivant :

Même si l’agriculture biologique doit être encouragée, il convient de pas (sic) occulter les risques que peuvent représenter les intrants naturels, tels que le souffre (sic) et le cuivre, à la fois sur la santé humaine et sur la qualité des sols qui peuvent pâtir d’une accumulation de cuivre et ainsi entraîner un effet néfaste sur les organismes vivants du sol. S’agissant des effets sur la santé humaine, les quantités utilisées sont moindres qu’en agriculture conventionnelle1 mais l’ANSES recommande de surveiller la présence du cuivre dans les aliments.

Mais elle n’est pas allée plus loin… l’agriculture dite biologique est devenue une vache sacrée.

Il y a pourtant des choses à dire sur ce mode de production dont le cahier des charges signifie le renoncement à toute une série d’innovations, notamment agronomiques, génétiques, nutritionnelles, sanitaires, environnementales ; un mode au profil environnemental moins favorable que l’agriculture raisonnée (ne serait-ce que par la diminution des rendements et l’obligation de mettre davantage de terres en culture pour compenser).

Des études, encore des études

Ce pensum se conclut par cinq priorités – renforcer la protection sanitaire et environnementale ; développer les solutions alternatives ; renforcer la maîtrise des usages actuels ; accompagner la transition vers un nouveau modèle agro-écologique ; faire évoluer la réglementation et infléchir la politique européenne – et 35 propositions.

En résumé :

  • beaucoup d’études avec dans certains cas de nouvelles structures administratives (par exemple : « Mettre en place un dispositif national de surveillance des pesticides dans l’air et fixer un seuil de détection des produits phytopharmaceutiques » – il y a déjà des dispositifs régionaux) ;
  • des vœux pieux (par exemple : « Encourager la recherche pour le développement d’une agriculture de précision ») ;
  • du dirigisme économique illusoire (par exemple : « Atteindre 15 % de la surface agricole utile en agriculture biologique d’ici 2022 » et « Atteindre 10 % de la surface agricole utile en agriculture de conservation d’ici 2025» – pourquoi deux dates différentes ?) ;
  • de la microgestion (par exemple « Afficher la dose maximale autorisée ainsi que les conseils d’utilisation propres à chaque stade végétatif et prévoir un étiquetage plus précis de l’utilisation des produits phytopharmaceutiques basé sur l’observation au champ prenant en compte l’hygrométrie, la température et s’agissant de la catégorie des herbicides le stade et l’intensité des adventices à éliminer ») ;
  • de la gesticulation en direction de l’Union Européenne, y compris arrogante et niaise (par exemple : « Exiger des autorités européennes de conditionner le renouvellement d’une substance active aux impacts observés sur l’environnement » – c’est déjà le cas…).

Dans les propositions plus substantielles il y a :

  • la création d’un fonds d’indemnisation pour les victimes des produits phytopharmaceutiques (c’est dans l’air du temps, mais ce serait un nouveau machin administratif pour un nombre fort limité de « clients »…) ;
  • l’accroissement du développement des cultures de protéines végétales afin de parvenir à une indépendance pour l’alimentation animale (c’est également dans l’air du temps… reste à savoir comment on s’y prendra…) ;
  • l’interdiction dans l’immédiat de l’utilisation du glyphosate dans sa fonction dessicative (cela ne va pas assez loin pour les activistes…) :
  • l’encouragement (?!) de toute méthode qui écarte le recours aux insecticides lors du stockage des oléo-protéagineux et des céréales (en clair, une réfrigération coûteuse en énergie…) ;
  • l’instauration d’une prime à la casse pour le remplacement du matériel de pulvérisation des produits phytopharmaceutiques ayant 25 ans d’âge (une mesure qui pourrait être judicieuse, mais encore faudrait-il que les agriculteurs aient les moyens d’investir) ;
  • la création d’un label « sans produits phytopharmaceutiques de synthèse » qui pourrait s’intituler Zéro pesticides » (pour la désignation, on serait dans le mensonge d’État !) ;
  • la mise en place d’un « mécanisme d’exonérations fiscales pour les pratiques vertueuses en agriculture et dans le secteur agro-alimentaire» (ah, s’il n’y avait pas les exonérations fiscales… et une belle usine à gaz en perspective).

En résumé du résumé, le virage d’une économie libérale – moderne et efficace – est loin d’être pris par la Macronie parlementaire.

Nous avons une pensée particulière pour :

Veiller à ce que l’application de l’article 15 du projet de loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et une alimentation saine et durable, qui porte sur la dissociation du conseil et de la vente n’entraîne pas de charges supplémentaires pour les exploitants agricoles…

Pas assez courageux pour dire que c’est une fausse bonne idée : la séparation de la prescription et de la vente de médicaments n’empêche pas la France d’être une grande consommatrice… et les agriculteurs ne sont pas idiots.

Les bonnes questions sur les pesticides

Bien des médias se sont précipités sur les « bonnes » phrases du rapport et surtout sur la théâtrale et pathétique « démission » de Mme Delphine Batho de la vice-présidence de la Mission à l’issue des travaux, le rapport n’étant « pas du tout à la hauteur » à son goût. Le dépit ne se porte pas bien, mais il fait le buzz

Pour sa part, M. Antoine Herth, agriculteur et député UDI du Bas-Rhin, a opiné pour le compte de son groupe :

Il est cependant difficile de comprendre la portée opérationnelle de l’annonce par l’exécutif d’une « sortie des pesticides » tant sa traduction dans les faits est complexe. Pour éviter une démotivation des parties prenantes, c’est-à-dire un sentiment d’abandon des agriculteurs confrontés à une exigence sociétale face à laquelle ils sont démunis, il est indispensable que le gouvernement clarifie rapidement ses intentions.

  • Des familles précises de molécules sont-elles concernées ou s’agit-il d’une posture globale ?
  • Les produits du bio-contrôle et ceux qui sont destinés à l’agriculture biologique sont-ils aussi inclus dans cette volonté de prohibition ?
  • Selon quel calendrier l’exécutif compte-t-il procéder ?
  • La mesure sera-t-elle conditionnée à l’existence d’alternatives et, si oui, comment stimuler la recherche en ce domaine ?
  • Comment protéger notre marché des importations de produits agricoles traités avec des pesticides interdits en Europe ?
  • La France va-t-elle avancer seule ou préférera-t-elle privilégier le cadre européen ?

 Il faut souligner que nos partenaires dans l’Union sont loin de partager notre choix quantitatif (réduction des volumes) privilégiant une approche qualitative (réduction des impacts).

Les bonnes questions sont posées…

Que les choses soient claires : il s’agit certes de pesticides, mais avant tout de l’avenir de notre agriculture, de notre alimentation, de notre économie et de notre société.

  1. C’est le discours des thuriféraires du bio, mais c’est probablement faux dans le cas des cultures fortement soumises aux ravageurs, ou ça peut l’être au prix d’une réduction importante de la production.