Néolibéralisme : entre épouvantail et réalité

Si l’expérience « néolibérale » du Chili était un échec, alors pourquoi ce pays est-il le plus prospère de l’Amérique latine ?

Par Daniel J. Mitchell, depuis les États-Unis.

Une chose intéressante que j’ai constatée durant mes voyages à travers le monde, c’est que les partisans des marchés libres et d’un État limité sont généralement dénommés « libéraux » partout dans le monde en dehors de l’Amérique du Nord1.

Je pense que le reste du monde a raison. Après tout, des auteurs comme Adam Smith sont considérés comme libéraux classiques ; il est alors étrange que le terme liberal soit maintenant utilisé en Amérique pour décrire les anticapitalistes.

Pour brouiller encore davantage les pistes, il n’est pas rare que les partisans modernes du capitalisme soient appelés néolibéraux. Mais je pense que c’est un terme qui vise uniquement à discréditer. Quand on me traite de néolibéral dans d’autres pays, c’est toujours pour dénoncer mon soutien aux libertés économiques.

Le néolibéralisme, un concept flou

Le professeur Dani Rodrik, de Harvard, explique pourquoi il n’est pas fan du néolibéralisme dans un article du Guardian intitulé « The fatal flaw of neoliberalism : it’s bad economics »2. Même s’il reconnaît que le terme n’a pas de définition précise, il considère qu’il signifie moins de pouvoir pour l’État.

Le néolibéralisme […] traduit une préférence pour les marchés au lieu de l’État, pour les mesures économiques au lieu des normes culturelles et pour l’initiative privée au lieu de l’action collective. […] Le terme est utilisé comme un fourre-tout pour désigner tout ce qui relève de la déréglementation, de la libéralisation, de la privatisation ou de l’austérité budgétaire. […] Que le néolibéralisme soit un concept flou et fluctuant, dont aucun mouvement spécifique ne se revendique, ne signifie pas qu’il soit hors de propos ou irréel. Qui peut nier que le monde a connu un tournant décisif en faveur des marchés depuis les années 1980 ? Ou que les politiciens de centre-gauche (les démocrates aux États-Unis, les socialistes et les sociaux-démocrates en Europe) ont adopté avec enthousiasme certains credos du Thatchérisme et du Reaganisme, tels que la déréglementation, la privatisation, la libéralisation financière et l’entreprise individuelle ?

Rodrik aborde ensuite longuement les faiblesses et les limites de l’analyse économique conventionnelle. Une grande partie de ce qu’il écrit est tout à fait juste.

L’illusion mécaniste

L’économie n’est pas une machine et les gens ne sont pas des robots, de sorte que les concepts économiques mécanistes, bien qu’utiles, ont une valeur limitée. De plus, la culture et les institutions font une grande différence, et il est assez difficile de saisir ces concepts dans les modèles économiques.

En outre, il propose des éléments intéressants sur la façon dont certains pays comme la Chine ont libéralisé leur économie selon des voies qui défient les analyses communes. Ce qui est probablement bien vu.

Mais il conclut son billet avec deux exemples qui n’ont tout bonnement aucun sens.

Le néolibéralisme fantasmé, l’exemple du Mexique

Tout d’abord, Rodrik cite le Mexique comme un exemple supposé de réforme néolibérale.

Après une série de crises macroéconomiques au milieu des années 1990, le Mexique a embrassé l’orthodoxie macroéconomique, libéralisé profondément son économie, dérégulé son système financier, fortement réduit les restrictions à l’importation et signé l’Accord de libre-échange nord-américain (Aléna). Ces politiques ont produit une stabilité macroéconomique et un accroissement significatif du commerce extérieur et de l’investissement intérieur. Mais si on observe ce qui compte – la productivité globale et la croissance économique – l’expérience a échoué. Depuis que ces réformes ont été entreprises, la productivité globale du Mexique a stagné et l’économie mexicaine a sous-performé, même au regard des normes peu exigeantes de l’Amérique latine.

« Quoi ? » a été ma réaction immédiate. Je prends beaucoup de temps à passer au peigne fin les données internationales dans l’espoir de dénicher des réussites à faire connaître et je n’ai jamais rien trouvé qui laissait entendre que le Mexique est un exemple en matière de libéralisme. Il y a quelques années j’avais trouvé au contraire des éléments qui montrent que le pays est un mauvais exemple.

Voici l’évolution du score mexicain en matière de liberté économique, données fournies par l’institut Fraser. On peut certainement soutenir que le Mexique a fait de bonnes réformes à la fin des années 1980. Mais où sont les preuves d’une libéralisation générale à partir du milieu des années 1990 ?

Il y a eu une très légère augmentation du score du Mexique après 1995. C’est mieux que rien. Mais je ne suis pas surpris qu’elle n’ait pas donné de résultats impressionnants puisque le reste du monde libéralisait beaucoup plus rapidement. En fait, en matière de libertés économiques, le Mexique est passé de la 49e à la 69e place entre 1995 et 2000 dans la mesure où ce sont les autres pays qui ont connu une « libéralisation profonde », et non le Mexique.

Le néolibéralisme vu comme épouvantail, l’exemple du Chili

Ensuite, Rodrik tire à boulet rouge sur le Chili.

L’expérience néolibérale du Chili a finalement produit la pire crise économique de toute l’Amérique latine.

Alors là, je suis sidéré par une telle affirmation. Non par la première partie de cette phrase. Il est juste de prendre le Chili comme tête d’affiche des pays favorables au marché-libre.

Voici un graphique de l’institut Fraser qui montre comment le score du Chili en matière de liberté économique s’est amélioré de façon spectaculaire entre 1975 et 1995 :

Mais je suis stupéfait par la deuxième partie de la phrase. Le Chili aurait connu « la pire crise économique de toute l’Amérique latine » ? Dans la mesure où j’ai écrit à plusieurs reprises sur le boom économique chilien, ça m’a totalement décontenancé. À quoi Rodrik pouvait-il faire référence ? Je me suis donc replongé dans quelques sources pour vérifier si je n’étais pas passé à côté de quelque chose.

Voici les données du FMI sur le PIB par habitant du Chili et du reste de l’Amérique latine. Les chiffres ne remontent qu’à 1980, mais tout ce que nous voyons confirme mon point de vue selon lequel le Chili est une grande réussite.

Autrefois, son niveau de vie n’était que légèrement supérieur à la moyenne latino-américaine et aujourd’hui, la population est deux fois plus riche que ses pairs. Si c’est ça la « pire crise économique », on aimerait tous avoir la chance d’avoir des problèmes similaires.

J’ai également consulté l’ensemble des données d’Angus Maddison, ce qui nous permet de remonter à 1970. Les chiffres sont corrigés des effets de l’inflation de sorte que les courbes n’augmentent pas aussi rapidement, mais nous observons la même tendance de long terme. Le Chili s’enrichit à un rythme beaucoup plus rapide que les autres pays d’Amérique latine. Encore une fois, s’il s’agit d’une « crise », d’autres pays pourraient espérer un sort similaire.

Alors que voulait dire Rodrik par « pire crise économique » ? Son article ne fournit pas de détails, mais si vous consultez les chiffres de Maddison du début des années 1980, il y a eu un ralentissement de la production par habitant au Chili, qui a chuté d’environ 6000 $ à environ 5000 $. Et cette réduction était sensiblement plus importante que la réduction moyenne pour le reste de l’Amérique latine.

Le tri sélectif des données

J’imagine qu’il s’agit de la soi-disant « crise » qu’il évoque dans l’article. Mais si c’est cela, il est coupable d’un exemple flagrant de « tri sélectif » de données. C’est un peu comme dire que les Yankees de 1998 ont échoué à cause d’une série de quatre défaites à la fin du mois d’août.

Une analyse honnête exige un examen des résultats dans leur globalité, et toutes les sources de données montrent que la performance économique du Chili est bien supérieure à celle des autres pays d’Amérique latine.

Tout bien considéré, les propos de Rodrik reposent sur une argumentation solide lorsqu’il souligne les limites de l’analyse économique conventionnelle. Mais dès lors qu’il s’emploie à critiquer les réformes pro-marché, il nous concocte deux exemples sortis de son chapeau.

Propos stupéfiants

D’ailleurs, je ne peux pas résister à commenter une autre affirmation de Rodrik :

L’utilisation du terme « néolibéral » a explosé dans les années 1990, lorsqu’il est devenu étroitement associé à […] la déréglementation financière, qui devait culminer avec le krach financier de 2008 et la débâcle de l’euro qui perdure encore.

C’est encore un passage où on ne peut qu’être stupéfait. Les « néolibéraux » étaient ceux qui s’opposaient aux politiques qui ont conduit à la crise financière : les taux d’intérêt artificiellement bas de la Réserve fédérale et les subventions corrompues de Fannie Mae et Freddie Mac. Et les gens comme moi étaient très opposés aux dépenses publiques excessives qui ont conduit à la crise budgétaire européenne.

PS : on se doute bien que le choix du Chili comme exemple pour dénoncer le « néolibéralisme » n’est pas innocent, puisque les réformes en faveur d’une économie libre ont été initiées dans ce pays par les « Chicago Boys » sous l’ère Pinochet.

La manœuvre est grossière : discréditer les idées libérales en usant d’amalgames. Mais il suffit là encore de consulter le haut du classement de l’institut Fraser des pays les plus libres économiquement pour constater que les « expériences néolibérales » ne sont généralement pas le fait de dictatures, bien au contraire.


Sur le web. Traduction : Raphaël Marfaux pour Contrepoints.

  1. NdT : aux États-Unis, le terme libertarian (libertarien) désigne ce que nous nommons libéral en France.
  2. Traduction : « L’erreur fatale du néolibéralisme : c’est une mauvaise économie ».