Pourquoi les inégalités importent peu

Au mieux, les inégalités servent d’indicateur de problèmes potentiels. Au pire, en faire une obsession détourne nos priorités de ce qui importe vraiment, comme niveau de vie des moins aisés.

Par Ryan Bourne.
Un article de HumanProgress

En 2014 lorsque le Pape tweeta « les inégalités sont la source du mal social » il fit un bond dans l’estime des tenants de l’égalitarisme. L’ex-président des États-Unis Barack Obama avait également nommées ces inégalités « le défi majeur de notre temps ». Depuis, Jeremy Corbyn, leader du parti travailliste Labour au Royaume-Uni, s’est élevé en exigeant une politique économique pour venir à bout des « inégalités grotesques » du pays. Ces opinions reposent sur la supposition que la concentration des revenus et des richesses a un impact négatif sur l’environnement économique et social.

L’idée selon laquelle un accroissement des inégalités serait nécessairement mauvais et qu’à l’inverse, leur diminution serait bénéfique, imprègne fortement le débat public. C’est là que Corbyn puise ses fondements moraux pour appuyer sa demande d’instauration d’un large système gouvernemental de redistribution.

À l’opposé, l’économiste Angus Deaton, lauréat 2015 du prix de la Banque de Suède en Sciences Économiques, objecte que s’inquiéter de l’effet négatif des inégalités, tels que le ralentissement de la croissance économique ou les dysfonctionnements démocratiques, revient à regarder le problème à l’envers :

Les inégalités ne sont pas tant la cause des processus économiques, politiques et sociaux que leur conséquence.

Si elles peuvent parfois refléter certains malaises sociaux, elles sont aussi un indicateur de progrès, et les remèdes prétendus s’avèrent parfois être bien pire que le mal. En effet, une distribution de richesses donnée n’est ni tombée du ciel, ni prédéterminée par le gouvernement. Elle est la conséquence des millions d’interactions, échanges, décisions, héritages et politiques. Le coefficient Gini, avec les autres statistiques montrant la part des richesses détenue par les 1% les plus riches, est une information agrégée qui n’indique rien sur la genèse de cette distribution. Que le résultat soit juste ou injuste dépend, pour Deaton, de sa cause.

De fortes d’inégalités telles qu’il existe dans des pays comme l’Afrique du Sud peuvent indiquer des injustices historiques : elles résultent d’un système discriminatoire passé ou présent. Elles peuvent provenir de la collusion du gouvernement avec certains groupes d’intérêts particuliers, du copinage et de la corruption. Un défaut d’éducation, des familles brisées, de la discrimination raciale, du chômage de masse et l’immobilité sociale favorisent aussi une concentration de richesse vers le haut de l’échelle.

Par ailleurs, il existe des causes d’inégalités bénignes comme les loteries ou d’autres qui sont clairement bénéfiques, notamment les avancées technologiques, l’entrepreneuriat et le libre-échange. Bill Gates et Steve Jobs ont formé leur richesse en fournissant des services qui ont transformé nos vies. En Afrique du Sud, la disparité des revenus s’est accrue après l’apartheid car pour la première fois, les noirs talentueux avaient enfin accès à des opportunités qui leur étaient précédemment interdites. Peu oseraient dire que ça n’est pas désirable.

En Chine, le coefficient Gini a augmenté de 0.16 en 1980 à 0.55 en 2014 – les inégalités ont donc augmenté fortement, mais cela est allé de pair avec une immense réduction de la pauvreté qui a suivi l’ouverture internationale des marchés chinois. A contrario, le Royaume Uni a vu son coefficient chuter légèrement après le crash financier de 2008. Ici, les inégalités étaient symptômes d’un problème, en Chine, elles étaient symptômes d’un succès. Il faudrait faire preuve d’un relativisme extrême pour affirmer que la situation du Royaume-Uni s’était améliorée et que celle de la Chine avait empiré.

De faibles inégalités peuvent résulter de tendances indésirables. Dans l’ouvrage magistral The Great leveller, Walter Scheidel montre qu’une large réduction des inégalités est apparue uniquement au travers de pandémies, guerres totales, révolutions violentes et faillite des États. La peste noire avait décimé un quart de la population du continent européen, menant à une pénurie de main d’œuvre, dont la conséquence a été la compression des revenus entre les travailleurs et les propriétaires

L’URSS, après la nationalisation des banques, la redistribution forcée des terres et la création des goulags a vu son coefficient Gini autour de 0.26 – un rêve d’égalitariste. Au Japon, le 1er centile est passé de 9,2% des revenus à 1,9% entre 1938 et 1945. Dans le même temps, ils perdaient 90% de leurs richesses. Il semble évident que le prix pour cette réduction des inégalités est infiniment trop élevé : guerres, destructions et privations de libertés.

L’objet n’est pas de dire que les inégalités sont bonnes, mais que l’on ne peut pas affirmer que les réduire soit désirable. La position de Corbyn selon laquelle les réduire est noble implique des politiques qui, selon d’autres mesures, peuvent être extrêmement dangereuses. Nous devons garder ceci à l’esprit lorsque le gouvernement s’emploie à réduire les inégalités. Modifier la distribution des richesses conduit inévitablement à interférer avec l’action humaine. Nous pouvons le faire, au moins temporairement, en déportant et tuant les riches. Mais ceci sera-t-il bénéfique pour ceux qui restent ? Rien n’est moins sûr.

Deaton dit vrai lorsqu’il explique que les courants politiques actuels ne sont pas un reflet des inégalités réelles, mais des injustices perçues. Il conclut :

Certains processus générant des inégalités sont vus comme justes. D’autres sont malgré tout profondément injustes et sont une source légitime de colère.

Il existe sans aucun doute des pas à faire dans le sens d’une économie plus juste, qui pourraient également réduire les inégalités : libéraliser la planification des territoires pour augmenter la construction de logements, par exemple, réduira très certainement la distribution de richesses tout en dynamisant l’économie.

Cependant, ce que montre vraiment l’argument de Deaton est que nous ne devrions même pas nous soucier des inégalités. Si l’on commence à vouloir éliminer les « mauvaises » causes d’inégalités tout en gardant les « bonnes », alors on n’agit pas dessus, mais sur la justice de ses causes. Nous devrions éliminer le capitalisme de copinage, interdire le sauvetage des banques par l’argent des impôts, et assurer la compétitivité des marchés au bénéfice du public pour plus d’efficacité et de justice, quelque soient les effets sur les mesures comme le coefficient GINI.

Au mieux, les inégalités servent d’indicateur de problèmes potentiels. Au pire, en faire une obsession détourne nos priorités de ce qui importe vraiment, comme niveau de vie des moins aisés. Elles peuvent parfois être un reflet du mal social, mais aussi un reflet des progrès sociaux, et certains remèdes supposés sont bien pire que le mal.

Traduction Alexis Commere pour Contrepoints

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