Parcoursup : évitons les généralisations outrancières !

Parcoursup est-il vraiment un dispositif destiné à broyer les adolescents, comme l’affirme une tribune du journal « Le Monde » ? Un jugement sans doute un peu hâtif…

Par Matthieu Grimpret.

Dans une tribune parue sur le site du Monde le 13 janvier dernier, Valérie Robert, maître de conférences à la Sorbonne Nouvelle – Paris III, accuse le nouveau dispositif Parcoursup d’être une « machine à broyer les adolescents ». Rien que ça. On pourrait d’emblée convoquer Talleyrand – « Tout ce qui est excessif est insignifiant » – et le ramdam s’arrêterait là.

Mais il se trouve que j’enseigne dans la même université que Mme Robert et que nous avons donc affaire aux mêmes adolescents. Difficile, par conséquent, de laisser passer certaines affirmations douteuses, et surtout certaines généralisations outrancières.

Généralisations abusives

Au chapitre des généralisations, notons d’abord que Mme Robert ne parle pas de certains adolescents mais des adolescents, en recourant au pronom défini qui, sauf abolition soudaine des règles de la langue française, vaut généralisation. C’est une première faille dans son raisonnement.

Une faille d’autant plus saillante que le propos même de Mme Robert repose, au fond, sur des données extrêmement personnelles :

À 17 ans, on demande [aux adolescents] de savoir ce qui les intéresse, de connaître leurs forces et leurs faiblesses. C’est pourtant loin d’être le cas pour tous. À 17 ans, j’étais mauvaise élève, mal dans ma peau, et vu les attendus et par manque de confiance en moi, je n’aurais pas candidaté dans les filières qui m’attiraient.

Il se dessine ici, entre le général et le particulier, une dialectique qui, si l’on nous permet l’expression, n’est pas piquée des hannetons.

Comment réfléchir de manière lucide, rationnelle, neutre ; bref, comment réfléchir de manière politique à une question politique, qui engage en effet l’intérêt général, quand les prémices du questionnement sont de cet ordre ? Démarche pour le moins troublante.

Un moule universitaire ?

Dans ces conditions, moi qui étais, à 17 ans, très bon élève, convenablement à l’aise dans mes baskets et plutôt confiant dans l’avenir, je devrais m’insurger que le dispositif Parcoursup n’aille pas dans le sens d’une sélection plus franche ou d’un darwinisme plus assumé ? C’est absurde.

Autre généralisation : selon Mme Robert, les « attendus » qui conditionneront désormais l’accès à l’université supposent l’existence d’un « moule », dans lequel on forcerait nos chères têtes blondes à rentrer. Ce poncif appelle deux remarques. La première : si l’on examine lesdits attendus, cités en partie par Mme Robert, on conclut sans peine qu’ils permettent, non pas un (généralisation outrancière, à nouveau) mais des tas de moules.

En effet, « savoir mobiliser des compétences en matière d’expression orale et écrite afin de pouvoir argumenter un raisonnement », « être ouvert au monde », « faire preuve de curiosité » laissent grand ouvert, on en conviendra, le « champ des moules » !

Orienter l’adolescent

Ce qui nous conduit d’ailleurs, deuxième remarque, à la pensée suivante : entre la proposition irénique d’un monde sans moule et l’imposition fantasmagorique d’un monde mono-moule, le vrai devoir du pédagogue est d’orienter l’adolescent vers le moule qui lui convient le mieux. Car des moules, il y en a forcément. Autant, donc, choisir le sien.

Dernière généralisation, peut-être la plus odieuse, avant de passer en rafale aux affirmations douteuses : les adolescents « normaux » sont « un peu glandeurs », car « c’est de leur âge », « joueurs », « glandeurs » (bis repetita), « exaspérants, touchants comme peut l’être l’Agrippine de Claire Bretécher ».

Je raffole de l’œuvre de Bretécher, laquelle ne se limite d’ailleurs pas à Agrippine (PS : sa Vie de Ste Thérèse d’Avila est une perle), mais je doute fort que ce personnage soit le plus représentatif des jeunes d’aujourd’hui, si tant est qu’il soit pertinent de chercher ainsi à les réduire à un archétype.

L’avocate des adolescents se trompe

En effet, là encore, l’argumentation de Mme Robert est incohérente : la généralisation – « Les adolescents sont comme ceci et comme cela » – au service d’une vision ultra-subjectiviste – « L’étudiant ne doit pas être bridé dans la recherche de sa voie » – du service public de l’Éducation nationale.

Mais le point sur lequel certains adolescents devraient se lever et porter la contradiction à Mme Robert, leur avocate auto-proclamée, est cette reductio ad branlorum : non, Madame, tous les adolescents ne sont pas « glandeurs », « joueurs » ou gyrovagues ! Défouraillez, jeunes gens de tous horizons, pour faire à ce genre de vision étriquée, névrotique et pusillanime de l’adolescence et de la jeunesse le sort qu’elle mérite !

Je le répète : ce débat revêt un caractère politique. Il y aurait encore beaucoup à dire, en effet, sur le caractère anti-démocratique d’une telle idolâtrie de la subjectivité sous couvert d’universalisme anthropologique : si l’on suit Mme Robert, la quête métaphysique des late bloomers  primerait sur la volonté générale telle qu’elle s’est exprimée dans les urnes.

Remettre les pendules à l’heure

Les Français n’ont-ils pas élu Emmanuel Macron, lequel était porteur d’un programme on ne peut moins ambigu sur les questions d’Éducation nationale, et a choisi en conséquence des ministres qui s’appliquent à mettre en œuvre ce programme ? On peut encourager toutes les quêtes métaphysiques du monde, mais pas aux frais du contribuable, pas aux dépens d’une politique publique. On pourrait appeler cela une forme de laïcité existentielle.

Finalement, Mme Robert a eu raison d’écrire sa tribune : elle permet de remettre certaines pendules à l’heure. On nous pardonnera de le faire à la volée, et de manière synthétique, pour conclure :

  • « Les « attendus» semblent de bon sens, pourtant ils sont excluants ». On est presque fatigué de devoir rappeler aux pédagogues de tout poil qu’il est de leur devoir de faire entrer dans le crâne des jeunes qui leur sont confiés que l’existence elle-même est excluante, et qu’on peut d’autant plus facilement affronter et dominer cet impondérable qu’on y est préparé au bon moment – pas trop tôt, certes, mais pas trop tard non plus !
  • « Il faudrait donc sélectionner de futurs étudiants sur une compétence dont l’acquisition n’est même pas garantie par le lycée ? » Sur ce point, le problème n’est pas la sélection, mais l’inefficacité de l’enseignement en lycée ! Revoyez votre copie, chère Madame !
  • « Maintenant, c’est marche ou crève dès le lycée. » Cette phrase est indigne. Allez, Madame, faire un tour dans les quartiers pauvres des grandes villes des pays émergents : les enfants pour qui les études sont réellement une chance de ne pas « crever » vous apprendront à « marcher » ! Et avec le sourire, de surcroît !
  • « Je ne vois pas ce que les performances au lycée peuvent nous dire des envies futures, des déclics, de l’évolution à venir des élèves » : ce raisonnement est confondant d’absurdité. Le lycée n’est donc qu’une institution « occupationnelle », sans point de départ ni point d’arrivée ? Dans ces conditions, pourquoi ne pas envoyer tous les jeunes Français, entre 14 et 18 ans, dans des Chantiers de jeunesse, sur des baleiniers, à Koh-Lanta ou dans des cirques itinérants ?
  • « On ne fait pas le tour d’un individu en l’ayant en cours ». Madame, la fonction d’un enseignant n’est pas de « faire le tour d’un individu » mais d’instruire un élève.
  • « Prenons l’exemple d’un ado que je connais (et qui n’est pas le mien) : pour le moment, il fait le strict minimum, pourtant il a les capacités pour réussir ses études. » Summum du subjectivisme au doigt mouillé façon Madame Soleil : à raisonner ainsi, l’enseignement supérieur fonctionnerait sans aucune perspective, aucune planification, aucun tableau de bord. Et il y a fort à parier que le versement de votre salaire – et du mien – serait particulièrement aléatoire !