Glyphosate, CIRC : coup de semonce du Congrès américain

Round up By: Mike Mozart - CC BY 2.0

La Commission des Sciences, de l’Espace et de la Technologie de la Chambre des Représentants des États-Unis d’Amérique a adressé une lettre au directeur du CIRC, au sujet du classement du glyphosate en « probablement cancérogène ».

Par André Heitz.

Le 1er novembre 2017, la Commission des Sciences, de l’Espace et de la Technologie de la Chambre des Représentants des États-Unis d’Amérique avait adressé une lettre à M. Christopher Wild, Directeur du Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC), au sujet du classement du glyphosate en « probablement cancérogène ».

Au-delà des griefs relatifs à ce classement – soigneusement documentés –, la Commission a annoncé qu’elle allait procéder à une audition et a prié M. Wild de lui fournir les noms des personnes qui serviraient de témoins pour le compte du CIRC.

Sur le fond de la polémique actuelle, d’aucuns pourraient s’interroger sur cette démarche et, un soupçon d’anti-américanisme aidant, estimer qu’elle est une manœuvre au secours du glyphosate et d’une multinationale devenue célèbre, généralement haïe.

Réfutation maladroite

Elle a son pendant en France : le jeudi 5 octobre 2017, la Commission des Affaires Européennes de l’Assemblée Nationale a chargé le mathématicien et député Cédric Villani de rendre un rapport sur l’indépendance et l’objectivité des agences européennes d’évaluation (l’EFSA et l’EChA).

Notons incidemment que M. Villani a été membre du Groupe de Haut Niveau du Mécanisme de Conseil Scientifique de la Commission Européenne. Les complotistes auront donc une objection de conflit d’intérêts toute prête si son rapport ne va pas dans le « bon » sens.

Retour au CIRC. La réponse de M. Wild, en date du 20 novembre 2017, est une sorte de réfutation – maladroite et peu convaincante – des allégations portées contre le CIRC, et surtout un refus de répondre à la demande principale :

Bien que le CIRC ne soit pas en mesure de fournir des témoins pour une éventuelle audition, je me félicite de cette occasion de pouvoir répondre aux divers points et, ce faisant, de corriger des informations erronées sur les Monographies, répétées, promues par certaines sections des médias depuis un temps certain. Vous seriez aussi les bienvenus pour une visite de l’Agence et pour nous poser directement des questions, à moi-même et à mon personnel.

La réponse de la commission

Il va de soi que cette réponse n’a pas été la bienvenue à Washington. La Commission a répondu de manière ferme et, en fait, menaçante. Voici, dans son intégralité, le communiqué de presse de la Commission.

La Commission SST met en garde le CIRC au sujet du rapport sur le glyphosate

8 décembre 2017 Communiqué de presse

WASHINGTON – Les responsables de la Commission des Sciences, de l’Espace et de la Technologie de la Chambre des Représentants des États-Unis ont averti aujourd’hui le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC) que la Commission pourrait reconsidérer son financement par les contribuables américains si le groupe ne fait pas preuve de transparence sur son Programme des Monographies à la lumière des préoccupations crédibles au sujet de son rapport sur le glyphosate.

Le Président Lamar Smith (R-Texas), le Vice-président Frank Lucas (R-Okla.) et le Président de la Sous-commission de l’Environnement Andy Biggs (R-Ariz.) ont réitéré au Directeur du CIRC, Christopher Wild, la demande précédente de fournir des témoins potentiels pour une audition devant la Commission. Si le CIRC refuse d’être transparent avec le peuple américain, la Commission « examinera si les valeurs d’intégrité scientifique et de transparence sont reflétées dans les monographies du CIRC » et si les contribuables américains doivent continuer à financer le programme.

Le 1er novembre, Smith et Biggs ont envoyé une lettre à Wild pour lui faire part de leurs inquiétudes quant à la « suppression de données, à la manipulation et aux conflits d’intérêts potentiels » dans la désignation du glyphosate comme cancérogène probable par le CIRC et lui demander une liste de témoins potentiels. Le 20 novembre, Wild a répondu à la lettre de la Commission et a refusé de fournir des témoins.

Voici un extrait de la lettre d’aujourd’hui :

« Depuis 1985, le CIRC a reçu plus de 48 millions de dollars des NIH [National Institutes of Health], dont 22 millions ont été versés au Programme des Monographies (IMO). La Constitution des États-Unis confère au Congrès le pouvoir de surveiller les dépenses de l’argent des contribuables. À ce titre, la Commission est tenue de s’acquitter de son devoir constitutionnel d’assurer la bonne utilisation de ces fonds. Étant donné que la Commission a des questions concernant l’intégrité scientifique de l’IMO, la Commission peut décider d’examiner s’il est approprié de poursuivre le financement du programme par le gouvernement fédéral des États-Unis. À la lumière de ces considérations, la Commission demande au CIRC de reconsidérer sa position et de fournir une liste de témoins potentiels qui seront disponibles pour témoigner devant la Commission.

Compte tenu de la gravité de ces préoccupations liées aux dépenses de l’argent des contribuables, le CIRC ne devrait pas négliger la demande de la Commission de fournir des témoins à ce sujet. À ce titre, nous réitérons la demande faite dans notre lettre du 1er novembre 2017.

Si le CIRC ne fournit pas une réponse complète à la demande de témoins potentiels, la Commission examinera si les valeurs d’intégrité scientifique et de transparence sont reflétées dans les Monographies du CIRC et si les dépenses futures de l’argent des contribuables fédéraux doivent se poursuivre.« 

La lettre se trouve ici.

La Commission des Sciences, de l’Espace et de la Technologie de la Chambre a compétence sur les programmes environnementaux et scientifiques.

115ème Congrès »

Une perche tendue

Le lettre répond aussi – en termes parfois brutaux – aux allégations de M. Wild. Elle est pourtant d’une extraordinaire mansuétude : « Si le CIRC ne fournit pas une réponse complète… la Commission examinera si… », alors que les lettres successives énoncent sans ambiguïté des manquements patents aux « valeurs d’intégrité scientifique et de transparence ». M. Wild comprendra-t-il qu’on lui a tendu une perche, pour la dernière fois ?

Il est beaucoup question dans la lettre d’un certain Christopher Portier. Personnage devenu central dans cette affaire, M. Portier avait participé aux travaux du Groupe de Travail du CIRC en tant que « spécialiste invité » alors qu’il était déjà en cheville avec des cabinets d’avocats états-uniens prédateurs, lesquels pilotent maintenant des actions collectives contre Monsanto. Il est aussi devenu un lobbyiste très actif de la cause anti-glyphosate. Notamment :

En outre, Portier a été actif dans le développement de réponses à la réévaluation du glyphosate par l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (EFSA). Il a été la tête pensante derrière une lettre envoyée à la Commission Européenne sur la Santé et la Sécurité des Aliments, signée par des scientifiques impliqués dans la monographie du glyphosate, faisant du lobbying pour le rejet des conclusions de l’EFSA et promouvant la position du CIRC. 

Glyphosate et cancer

Il est aussi question dans cette lettre de M. Aaron Blair, retraité du National Cancer Institute et président du Groupe de Travail du CIRC, et de son inaction à propos des derniers résultats de l’étude sur la cohorte AHS, laquelle montre une absence de liens entre glyphosate et cancers :

Aaron Blair a admis que cette étude aurait « modifié l’analyse du CIRC », mais il n’a pris aucune mesure pour permettre sa prise en considération pour la Monographie, soit en essayant de publier l’étude plus rapidement pour qu’elle pût être utilisée dans l’évaluation, soit en retardant l’évaluation du CIRC pour qu’elle eût lieu après la publication de l’étude, soit au moins en mentionnant l’étude dans l’évaluation, même si elle ne pouvait pas avoir un poids officiel dans le résultat.

Le contentieux porte aussi sur la transparence :

La lettre [la réponse de M. Wild du 20 novembre 2017] affirme aussi que les projets sont gardés secrets pour « protéger les scientifiques du Groupe de Travail des interférences d’intérêts particuliers ». Le public a un intérêt particulier à l’accès à la science utilisée dans les évaluations du CIRC. 

La Commission a intimé à M. Wild de répondre avant le 15 décembre 2017… midi.

Nous verrons ce qu’il aura à répondre. En attendant, il est pris dans la nasse qu’il a contribué à tresser. Il a le choix entre persister dans la défense d’une procédure et d’une décision indéfendables et l’avenir de son organisation.

L’ancien syndicaliste que je suis espère qu’il saura arbitrer entre la participation du CIRC a une manœuvre socio-politique – devenue une sorte de racket aux États-Unis –, et les intérêts bien compris de son personnel.