Glyphosate : et si l’interdire était encore plus risqué ?

DSC_0311 by Global Justice Now (CC BY 2.0)

Dans l’affaire du glyphosate, il est urgent que la science et l’État de droit reprennent la place qu’ils méritent face aux politiques et aux groupes de pression.

Par Laurent Pahpy.
Un article de l’Iref-Europe

« Il y a un faisceau de présomptions qui justifie d’appliquer le principe de précaution » déclarait récemment Nicolas Hulot à propos du glyphosate1 Cet herbicide est aujourd’hui devenu le monstre à éliminer à tout prix. Il a beau être utilisé dans le monde entier depuis quarante ans et avoir fait l’objet d’un nombre considérable d’études scientifiques, le consensus national a tranché : huit Français sur dix veulent l’interdire2. Les politiques n’ont plus le choix, ils doivent supprimer de la circulation ce produit diabolique3. Est-ce pour autant une sage décision ?

Le glyphosate : efficace, rentable, confortable

Le fameux herbicide Roundup, dont le glyphosate est le principe actif, a été mis sur le marché en 1974 par la société Monsanto. Cette molécule organophosphorée permet d’inhiber une enzyme vitale chez les végétaux. Désherber sans labour ni destruction de la vie microbiologique du sol est devenu possible pour un coût minime (quelques euros par hectare).

L’agriculture dite « de conservation » a pu voir le jour, le glyphosate permettant de protéger la biodiversité du sol, de limiter la quantité de fertilisants et l’érosion tout en maintenant des rendements élevés. En remplaçant la bêche, cet herbicide a constitué un élément majeur de la révolution agricole du siècle dernier qui a permis d’assurer une production abondante, accessible et de qualité.

Le glyphosate est aussi utilisé pour de nombreuses applications telles que le désherbage des voies ferrées, la culture d’OGM ou l’élimination d’espèces invasives.

Des questions légitimes relatives à son innocuité se sont posées et se posent encore aujourd’hui. Des dizaines d’études ont été réalisées pour évaluer les risques de contamination des sols, de l’eau et de l’air ainsi que la toxicité pour l’homme et les écosystèmes. Son effet en tant que perturbateur endocrinien a été réfuté4.

Combiné à certains antibiotiques, il pourrait être source d’antibiorésistance5. Certaines études semblent observer une corrélation entre l’exposition au glyphosate et l’apparition de certains cancers6, mais leur méthodologie est très critiquéee7. En cas de surexposition, de nombreuses études ont démontré l’effet néfaste du glyphosate pour l’écosystème et les animaux (reproduction et développement).

Bien sûr, comme tout produit chimique utilisé dans l’agriculture ou l’industrie, on en retrouve des traces dans la nature et dans notre alimentation. La question est de savoir à partir de quelle dose ces traces pourraient présenter un danger. Les plus grandes agences sanitaires officielles du monde s’accordent à dire qu’au vu des quantités pulvérisées et en l’état de la connaissance actuelle, l’utilisation du glyphosate conformément aux spécifications ne présente pas de risque significatif8, il est en réalité l’un des herbicides les moins toxiques du marché.

L’instrumentalisation des conclusions du CIRC et des « Monsanto papers »

Depuis quelques mois, deux événements ont semé le doute dans le débat public sur ce produit utilisé par la plupart des agriculteurs du monde. Le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une organisation qui dépend de l’OMS, a classé le glyphosate dans la catégorie 2A, dite « probablement cancérogène pour l’homme »9.

Dès que ce classement a été publié, la ministre de l’Écologie de l’époque, Ségolène Royal, a estimé qu’il fallait retirer ce produit de la circulation, car trop risqué pour la santé et l’a donc interdit en vente libre pour les jardiniers amateurs10.

Or, ce classement du CIRC n’évalue pas le risque, mais le danger. Celui-ci est mesuré par la force des indices scientifiques montrant un effet cancérogène. Dans la même catégorie 2A, on trouve la viande rouge tandis que la catégorie 1, celle des « agents cancérogènes pour l’homme », comprend la charcuterie et le tabac. Pourtant, l’État n’interdit ni la cigarette, ni le saucisson.

En effet, on parle ici de danger et non de risque. Le risque, c’est la probabilité d’être exposé multipliée par la dangerosité du produit. Un produit dangereux auquel on n’est pas exposé ou seulement à des doses minimes n’est pas forcément risqué.

Une autre nuance à prendre en compte est de savoir si l’on considère la substance seule ou bien le produit herbicide complet comprenant le glyphosate et les additifs. Malgré ces points, les agences sanitaires officielles considèrent qu’aux doses utilisées et au vu des traces détectées, le risque n’est pas significatif concernant le glyphosate et son effet cancérogène.

Le second événement est un procès médiatisé aux États-Unis qui confronte une class action d’individus atteints du cancer du sang (lymphome non-hodgkinien) à la société Monsanto, estimant que leur maladie est due à leur exposition au glyphosate, ce qui n’est pas démontré. Au cours de ce procès, des documents ont été déclassifiés, les fameux « Monsanto papers » ensuite analysés par les journalistes du Monde11.

La pratique pourtant courante du ghostwriting, consistant à faire valider et signer par des scientifiques réputés des études réalisées par l’entreprise, est dénoncée par les journalistes. Il y aurait, selon eux, des conflits d’intérêts et des problèmes de transparence. Leur analyse des faits est cependant sujette à controverse. À la suite de ces dénonciations, l’Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA) s’est défendue et a renouvelé ses préconisations12.

Des questions de conflits d’intérêts et de transparence se posent, que ce soit du côté de l’industrie ou du CIRC : un des chercheurs qui a participé groupe de travail du CIRC, le Dr Portier, était consultant pour deux sociétés juridiques conseillant les plaignants atteints du cancer13.

Dans tous les cas, aucun élément scientifique certain ne permet aujourd’hui de dire que l’on s’approche, de près ou de loin, d’une corruption au plus haut niveau. Un tel scandale sanitaire signifierait que toutes les agences officielles sont impliquées depuis plusieurs dizaines d’années.

Les accusations de certains médias et politiciens français ou d’organisations environnementalistes demeurent sans preuve et exploitent des émotions qui semblent frôler l’hystérie collective.

Le glyphosate, un prétexte ? Ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas

Plusieurs gouvernements européens, français en tête, et une majorité du Parlement européen14 estiment donc qu’il faut interdire au plus tôt le glyphosate au nom du principe de précaution.

Moi, je ne veux prendre aucun risque avec la santé, je ne suis pas scientifique, donc je ne vais pas affirmer des choses simplement de ma boule de cristal, mais je ne veux pas me retrouver dans quelques années, ni vous, ni moi, ni vos responsables, devant la justice, parce qu’on aurait su des choses et qu’on n’a pas pris nos responsabilités.

a déclaré Nicolas Hulot devant des agriculteurs en colère15. Alors qu’il admet que rien ne permet vraiment d’accuser le glyphosate, le ministre de la Transition écologique énonce un raisonnement que l’on pourrait appliquer à n’importe quel produit mis sur le marché. Avec une telle logique, autant tout interdire.

Le véritable enjeu est d’estimer les coûts et les avantages de l’utilisation d’un tel herbicide, et prendre en compte les coûts de la non-utilisation d’un tel produit, ce que l’on appelle les coûts d’opportunité. Sans glyphosate, les agriculteurs devraient se tourner vers d’autres herbicides plus toxiques comme l’atrazine. Le désherbage mécanique impliquerait un retour à des méthodes très coûteuses et bien moins écologiques qui pourraient faire augmenter sensiblement le coût des denrées alimentaires.

Bien sûr, certains estiment que d’autres solutions plus « naturelles » existent, mais leurs modèles agricoles ne se sont généralisés nulle part et ils n’ont pas réussi à démontrer l’efficacité écologique et économique de leurs solutions. Le renouvellement de la licence du glyphosate par la Commission européenne a été reporté à cause d’un désaccord entre les États membres16. Le gouvernement français estime que si le renouvellement est limité à quatre ans, il sera possible de trouver une autre option. Une telle prévisibilité de l’innovation technologique semble sortir, pour le coup, d’une véritable « boule de cristal ».

Malheureusement, il y a fort à parier que l’affaire du glyphosate ne soit qu’un prétexte pour imposer un modèle agricole idéologisé et uniforme : celui de l’agriculture dite biologique. La plupart des pourfendeurs de la molécule incriminée et avocats du principe de précaution estiment que, de toute façon, il faut changer de modèle agricole. Il faudrait s’engager sur le chemin d’« une agriculture qui soit intensive en emploi plutôt qu’en engrais et produits phytosanitaires »17 comme le souhaite Nicolas Hulot. Or, rien n’empêche agriculteurs et consommateurs de produire et de consommer différemment dès aujourd’hui. Le développement du marché du bio le démontre.

On peut imaginer que certains s’inquiètent et veuillent retirer de leur consommation des aliments cultivés avec du glyphosate. Le label Agriculture Biologique permet déjà de le faire. On pourrait même imaginer un label « glyphosate-free » de la même manière qu’il y a des labels « gluten-free » ou « sans OGM ».

Si quelqu’un estime que le risque est trop important, il est en droit de faire ses propres choix alimentaires et d’en payer le prix. À l’inverse, il est inacceptable que des groupes de pression utilisent le pouvoir politique pour imposer au reste de la population des modes de consommation plus coûteux et dont le bienfait écologique reste à démontrer. Le marché permet de satisfaire tous les besoins : ceux qui veulent fumer ou non, ceux qui veulent manger de la charcuterie ou ceux qui veulent adopter un régime végétarien. Pourquoi devrait-on imposer à tous un « choix » unique entre l’agriculture dite conventionnelle et l’agriculture dite biologique ?

Ce n’est pas à la démocratie de décider si un produit doit être mis sur le marché ou non, mais au marché, tant que la Justice et la science ne jugent pas les risques sanitaires inacceptables. À partir du moment où rien ne démontre que ce produit génère des nuisances externes sur le reste de la population, il est de la responsabilité de chacun de faire ses arbitrages dans ses modes de consommation.

Quant à la surexposition présumée des agriculteurs, la justice des États-Unis pourra déterminer la responsabilité éventuelle de la société Monsanto. L’affaire du glyphosate soulève des questions légitimes sur la transparence et les autorisations de mise sur le marché des intrants agricoles. Il est néanmoins urgent que la science et l’État de droit reprennent la place qu’ils méritent face aux politiques et aux groupes de pression.

Sur le web

  1. Glyphosate : Hulot pour « une agriculture intensive en emploi plutôt qu’en engrais« , OuestFrance, 22/09/17.
  2.  Huit Français sur dix estiment qu’il faut interdire le glyphosate, France Info, 27/10/17.
  3.  « Nous, députés de La République en marche, demandons une interdiction du glyphosate », Le Monde, 22/10/17.
  4.  Peer review of the pesticide risk assessment of the potential endocrine disrupting properties of glyphosate, EFSA, 07/09/17.
  5.  Sublethal Exposure to Commercial Formulations of the Herbicides Dicamba, 2,4-Dichlorophenoxyacetic Acid, and Glyphosate Cause Changes in Antibiotic Susceptibility in Escherichia coli and Salmonella enterica serovar Typhimurium, mBio, 2015.
  6.  RETRACTED : Long term toxicity of a Roundup herbicide and a Roundup-tolerant genetically modified maize, Seralini, 2012.
  7. L’EFSA publie son examen initial de l’étude sur le maïs GM et les herbicides, EFSA, 01/10/12.
  8. L’utilisation conventionnelle du glyphosate ne présente pas de risque significatif selon l’Autorité européenne de sécurité des aliments, Santé Canada, l’Agence de protection de l’environnement des États-Unis, l’Agence européenne des produits chimiques, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires suisse, l’Office fédéral de l’agriculture suisse, l’Institut fédéral allemand d’évaluation des risques et l’Autorité australienne des pesticides et des médicaments à usage vétérinaire.
  9. IARC Monographs on the Evaluation of Carcinogenic Risks to Human, CIRC, consulté le 02/11/17.
  10.  Roundup : vers une interdiction de la vente libre aux particuliers au 1er janvier 2016, le Parisien, 16/06/15.
  11. « Monsanto papers », désinformation organisée autour du glyphosate, le Monde, 04/10/17.
  12.  EFSA Statement regarding the EU assessment of glyphosate and the so-called “Monsanto papers”, EFSA, 08/06/17.
  13.  Chairmen Smith and Biggs letter to IARC, Congress of the United States, House of Representatives, Committee on Science, Space, and Technology 01/11/17.
  14.  Renewing the approval of the active substance glyphosate (Objection pursuant to Rule 106) – Motion for a resolution, VoteWatchEurope, 24/10/17.
  15.  Les agriculteurs sur les champs Élysées, Euronews, 22/09/17.
  16.  Renouvellement de la licence du glyphosate : Bruxelles décide de reporter le vote, Le Monde, 25/10/17.
  17.  Glyphosate : Hulot pour « une agriculture intensive en emploi plutôt qu’en engrais », OuestFrance, 22/09/17.