L’écologie par la propriété privée : l’exemple lockéen

John Locke (Image libre de droits)

Justifiant l’importance de l’entrepreneur et l’illégitimité de l’impérialisme, John Locke a posé les bases d’une véritable écologie libérale.

Par Jonathan Frickert.

Tout libéral qui se respecte connaît l’excellent ouvrage de Pascal Salin intitulé sobrement Libéralisme et sorti en 2000. Véritable manuel de la pensée libérale, cet ouvrage comporte en son sein une des rares synthèses pertinentes de l’écologie libérale.

En la matière, la tendance actuelle, socialiste, vise à reconnaître les animaux, la Terre voire la Nature comme un sujet de droit et pose un authentique défi aux droits individuels. L’écologie se veut être l’étape supérieure du progrès, entendu comme l’extension de la logique égalitariste à tous les pans de la vie.

Alors que la pensée libérale est marquée par l’importance de la propriété privée, la problématique écologique, bien avant Salin, a connu des réponses reconnaissant son plein effet environnemental.

La propriété et le vol

Reconnue par l’article 2 de la Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen, monument de droit naturel, la propriété est un sujet aussi bien philosophique que juridique.

Si l’État semble garantir, comme il le devrait au regard des théories jusnaturalistes, la propriété privée, il est bien souvent l’ennemi de celle-ci, à coups d’impôts, de réglementations, de monopoles ou encore de la carte « intérêt général », sortie en dernier recours pour justifier la notion de propriété publique ainsi que l’inflation galopante des exceptions.

Aussi bien juridiquement que philosophiquement, la propriété est pourtant une réalité tangible. Définie comme un ensemble de prérogatives exclusives dont dispose un individu sur des choses, la propriété est démembrée entre un usus, un fructus et un abusus : un droit d’usage, un droit de vendre ou de détruire, un droit de faire fructifier son bien pour en tirer un profit.

Ce dernier démembrement de la propriété fera dire à Pierre-Joseph Proudhon que la propriété « c’est le vol », voyant dans le fructus un instrument d’exploitation. Le théoricien franc-comtois préfère à la propriété une idée selon lui plus palpable : la possession, association de l’usus et de l’abusus.

Plus loin, le contractualiste Jean-Jacques Rousseau voit dans la propriété une convention sociale, l’État étant le maître absolu de tous les biens existants justifiant ainsi la loi du plus fort, omettant le caractère profondément naturel de la propriété.

Objet d’étude incontournable de la pensée libérale, la propriété est, au contraire, vue à la fois comme naturelle et comme le premier garde-fou de l’oppression. Ainsi, la propriété n’est pas le vol, mais l’assurance de la liberté et donc son exact opposé. En cela, le rapport à la propriété est un élément qualifiant de la pensée politique.

Les physiocrates voyaient dans la propriété foncière la base de toute activité économique. Une pensée qui connaissait alors, pour principal inspirateur, un certain John Locke.

L’entrepreneur contre le rentier

John Locke reconnaît trois droits fondamentaux justifiés par la nature même de l’être humain : la vie, la liberté et la propriété. Ces droits, naturels, précèdent toute institution humaine. Le juriste dirait qu’il s’agit des principes fondamentaux de toute l’espèce, justifiant l’inviolabilité de la personne.

La propriété de soi justifie alors la propriété de son travail. Pour Locke, la propriété naît du travail. Reprenant la tradition européenne de modelage de la nature selon les besoins humains, John Locke reconnaît la propriété dès lors qu’un travail a été fourni sur une matière première naturelle.

Le travail devient alors toute action visant à vouloir augmenter la valeur d’un bien. La chasse n’est pas un travail, de même que la récolte n’en est pas un non plus. En revanche, la cuisine ou l’agriculture sont des travaux. On voit déjà ici les prémisses distinction entre rentiers et entrepreneurs.

Dans une époque marquée par la découverte des Amériques, Locke distingue alors la civilisation occidentale des autres peuplades par la découverte de la propriété privée.

S’opposant à la théorie de l’occupation justifiant conquêtes politiques et occupations militaires, la théorie de la propriété-travail permettra aux disciplines du Britannique de tenir un discours anti-impérialiste bien en avance sur leur temps.

Mais l’impressionnante modernité des thèses lockéennes ne se limite pas à une simple affaire de conquête politique.

S’approprier n’est pas dilapider : le proviso lockéen

« En s’appropriant un certain coin de terre, par son travail et par son adresse, on ne fait tort à personne, puisqu’il en reste toujours assez et d’aussi bonne, et même plus qu’il n’en faut à un homme qui ne se trouve pas pourvu », écrit-il dans son fameux Traité du gouvernement civil paru en 1690.

Ainsi, de la même manière que la liberté a pour contre-pied la responsabilité, conséquence du respect du droit d’autrui, l’appropriation connaît une limite : celle de ne pas dilapider inutilement les ressources. Cette idée, loin d’être un principe collectiviste, n’est autre que la conséquence logique de la propriété par le travail, renforcée ici par l’idée d’adresse, c’est-à-dire de génie.

Robert Nozick qualifiera donc ce principe de proviso lockéen. Toute forme de gaspillage est donc une spoliation indirecte sur le bien que pourrait s’approprier autrui.

La limitation du gaspillage des ressources est donc une conséquence logique de l’idée que la propriété soit le fruit du travail, ce qui, paradoxalement, ne nie pas toute forme de rente, puisque la rente privée est régulièrement le fruit du travail d’un aïeul.

Concrètement, on parle alors de clause lockéenne, exigeant que toute appropriation privée n’oublie pas de laisser à autrui ce dont il a besoin pour sa propre vie. Cette clause, également dégagée par Nozick, légitime encore davantage la propriété.

La source du proviso est la pensée chrétienne dans laquelle s’inscrit John Locke. L’Homme ne dispose pas de la propriété de la Terre, mais uniquement de l’usufruit. Le gaspillage étant une aliénation matérielle, il devient illégitime.

Cette théorie implique donc une limitation de la quantité de terrain appropriable et, par là, de l’impact humain sur la Nature, bien avant les premières théories écologistes modernes et surtout en opposition totale avec les caricatures habituelles sur le libéralisme vu comme anti-environnemental. Des caricatures battues en brèche plusieurs siècles plus tard par l’excellent ouvrage de Pascal Salin précité.

John Locke, penseur du XXIe siècle

Si Locke a établi une théorie complète, il faudra attendre Adam Smith pour mettre en évidence le rôle du marché libre dans la juste affectation des ressources.

La théorie lockéenne de la propriété a pu donner lieu, dans un premier temps, à la théorie ricardo-marxiste de la valeur objective, omettant l’idée de profit, d’échange, et la distinction entre propriété et valeur. Locke voyait ainsi déjà dans l’économie libre un jeu à somme positive.

Justifiant l’importance de l’entrepreneur et l’illégitimité de l’impérialisme, John Locke a donc, plusieurs siècles avant l’excellente synthèse du professeur Salin, posé les bases d’une véritable écologie libérale.