« L’obsession gaulliste » d’Éric Brunet

Avez-vous votre brevet de parfait gaulliste ? Un précieux sésame pour qui veut se lancer en politique. Éric Brunet montre comment le gaullisme a permis l’ascension de l’État-Providence en France et marqué profondément la vie politique française.

Par Johan Rivalland.

Il y a dix ans, déjà, que j’ai lu les courageux premiers essais d’Éric Brunet, Être de droite, un tabou français, puis Être riche, un tabou français. Deux essais dans lesquels il dénonçait la manière caricaturale dont sont traités ces deux tares pas loin d’être frappées d’anathème dans notre pays.

Au risque d’être banni de la société des journalistes – mais, pour le lire encore très régulièrement dans un hebdomadaire qui a mauvaise presse, on peut être rassuré de constater qu’il continue de sévir en toute liberté ; je crois même qu’il a sa propre émission sur une radio connue.

Fidèle à l’esprit insolent qui le guide, et après d’autres essais tout aussi pugnaces, l’essayiste revient avec cet ouvrage original et bienvenu, qui a l’impudence de s’interroger au sujet de ce certificat de respectabilité que vous offre ce qualificatif de « gaulliste », qui revient si souvent dans la bouche des politiques de tous bords.

Un qualificatif dont l’emploi peut, au mieux, vous laisser songeur, au pire comme cela a très souvent été mon cas, finir par vous agacer, doutant de la bonne foi de celui qui s’en réclame (d’où mon enthousiasme lorsque j’ai découvert la sortie de ce livre).

L’héritage gaulliste

Éric Brunet commence par dresser un panorama de l’éventail impressionnant de ceux qui se réclament de près ou de loin du gaullisme. De Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen, en passant par toutes les couleurs composant le spectre politique traditionnel, qui n’affiche pas son certificat de bonne vertu gaulliste à un moment ou à un autre, adoucissant ainsi toute rugosité qui pourrait lui être reprochée ?

Mais il montre aussi que le gaullisme, historiquement, ne se proclamait pas comme de droite, et encore moins, bien sûr, comme libéral. On peut même dire que « la conception gaullienne se caractérise par le double refus du libéralisme et du communisme et prône une troisième voie, à la fois sociale et pragmatique, basée sur une forte intervention de l’État ».

L’histoire de la formation de l’UDR et des membres éminents qui l’ont rallié permet de mieux comprendre en quoi il n’était pas de droite et pourquoi Georges Pompidou, puis plus tard Raymond Barre au moment de sa politique de rigueur, furent exécrés par certains, de même qu’Antoine Pinay auparavant ou Jean Lecanuet ensuite.

Jacques Chirac lui-même, au moment de la fondation du RPR en 1976, désavouant Valéry Giscard d’Estaing, affirma que « rien ne serait pire que la tentation de nous placer à droite ».

Selon un sondage réalisé en 1978, nous apprend Éric Brunet, « 30% des cadres du RPR se positionnaient au centre gauche, 52% au centre, 17% au centre droit et seulement 1% à droite ! » On comprend mieux, à partir de là, les affrontements à fleuret moucheté avec l’UDF ou la vive hostilité à la droite dite libérale symbolisée par Édouard Balladur, et surtout Alain Madelin, en leur temps.

La genèse du modèle social français : le Conseil National de la Résistance

Il faut remonter au programme du CNR en 1944 pour mieux comprendre le caractère extrêmement étatique qu’a pris la société française.

Certes, les événements historiques difficiles et la crainte de la mainmise de l’URSS sur notre régime politique étaient délicats et ont nécessité un certain nombre de compromis.

Mais il n’en reste pas moins que ceux-ci sont allés très loin (la ligne de Pierre Brossolette étant d’ailleurs écartée lors de l’organisation de la résistance, au profit d’un partenariat privilégié avec le Parti Communiste, le représentant de la formation politique de droite la plus importante de l’époque, Charles Vallin, étant quant à lui délibérément éloigné en Afrique) et ont forgé durablement notre modèle de société.

Particulièrement hostile au libéralisme, qu’il décriait, De Gaulle a permis les nationalisations d’après-guerre, la création du Plan, puis celle de la Sécurité sociale et du système de retraites par répartition (déjà initié par Vichy et dont Éric Verhaeghe nous rappelle le caractère polémique), ainsi que tout un tas de mesures issues des compromis du pacte franco-soviétique qu’il signa avec Joseph Staline en novembre 1944 et ont abouti à l’érection de notre État-Providence.

Système entretenu par le paritarisme et le rôle primordial qu’y jouent les syndicats (dont Éric Brunet nous rappelle nombre d’éléments financièrement scandaleux qui leur sont toujours attachés), ainsi que l’influence prédominante des énarques, dont l’école a été instituée en 1945, auxquels un chapitre entier est consacré.

Une droite… de gauche

Le polémiste montre ensuite en quoi l’alternance droite-gauche est en réalité, selon le point de vue qu’il défend, une alternance gauche-gauche, la droite étant prisonnière du compromis de 1944 et s’étant révélée peu réformiste lorsqu’elle était au pouvoir.

Une droite en quelque sorte victime du complexe de gauche, comme nous avons déjà eu l’occasion ici de le voir naguère et pour reprendre le titre d’un ouvrage de Thierry Wolton. Qui se contente trop souvent d’effets de manche : « La droite dénonce. Mais agit si peu… ».

Ainsi qu’il le relève :

Pourquoi la droite française réformerait-elle puisqu’elle affectionne elle aussi l’État-providence ? Sur BFM ou i-Télé, le député Les Républicains de base, interviewé dans les couloirs de l’hémicycle, aime se référer à Colbert et affirme détester Thatcher. Il clame son admiration pour les imperators étatistes : Vauban, Napoléon, Clemenceau, de Gaulle ou Jean-Pierre Chevènement… mais il ne supporte pas de se faire l’écho de solutions pragmatiques, efficientes, dont on pourrait dire – vulgarité ultime – qu’elles sont libérales.

Et notre auteur de recenser les tas d’agences, institutions, commissions ou autorités publiques créées depuis les années 1960, et leur lot de fonctionnaires, aussi bien par la gauche que par la droite.

Mais ce n’est, bien sûr, pas tout :

Comme la gauche, la droite de culture gaulliste aime la culture subventionnée, la taxation des transactions financières, elle comprend l’encadrement des loyers, la loi SRU… Comme la gauche, elle passe tout à l’hôpital public (…)

Et ce sont des tas d’autres domaines encore qui sont évoqués. De quoi vous donner le tournis. Mais je vous en passe le détail et vous renvoie au livre.

Et pourtant… comme le rappelle fort opportunément Éric Brunet, la France ne s’est pas toujours caractérisée par son égalitarisme. Il fut même une époque où les Français aimaient le marché (titre de l’un des chapitres), où les Français n’étaient pas comme aujourd’hui majoritaires à attendre davantage encore de l’État, où le mot libéral n’était pas forcément une insulte et le libéralisme considéré quasi-unanimement comme le responsable de tous les maux du pays (injustices, chômage, pauvreté, phénomènes migratoires incontrôlés, montée des extrêmes).

De même qu’est vive, et tout aussi partagée, l’hostilité à la mondialisation, malgré ses apports réels et ce qu’elle avait déjà occasionné de positif lors de sa première grande période, durant laquelle la France avait su tirer son épingle du jeu.

Une France qui fut l’un des berceaux du libéralisme, comme le rappelle Éric Brunet, se référant notamment aux apports de Jean-Baptiste Say, Charles Comte et Charles Dunoyer, Jérôme-Adolphe Blanqui, Michel Chevalier, Clément Colson, Charles Coquelin et Henri Baudrillart, ou encore Frédéric Bastiat, entre autres.

Revenant sur la fabuleuse modernisation de la France sous Napoléon III, il rappelle que :

Les leaders du monde ouvrier furent d’autant plus enclins à accepter le libre-échange que cette période de mondialisation s’accompagna en France d’une hausse considérable du niveau de vie. Entre 1860 et 1910, le salaire d’un ouvrier fut multiplié par cinq. Il faudra attendre 1968 pour que les salariés français retrouvent leur pouvoir d’achat de 1913.

Éric Brunet montre ensuite, dans un nouveau chapitre, le contraste entre une droite française qui n’a pas même su revenir sur les 35 heures, et les impressionnants redressements britannique sous Margaret Thatcher (et plus récemment Georges Osborne), puis allemand sous Gérard Schröder (avec notamment les lois Hartz), à coup de réformes énergiques et audacieuses, à l’instar d’autres pays encore, dont il développe quelques exemples.

Tout l’inverse d’une droite française d’inspiration gaulliste sans courage, qui a toujours rapidement plié devant la rue à la moindre velléité de début de tentative de réforme.

La gauche n’aime pas les riches, la droite n’aime pas l’argent

Dans la suite logique de son ouvrage cité en préambule, Être riche, un tabou français, notre auteur revient sur tous ces excès, aussi bien à gauche qu’à droite de l’échiquier politique, consistant à dénigrer l’argent et les riches.

Or, rappelant certains propos du général de Gaulle à ce sujet, il montre que celui-ci ne se départait pas de cet état d’esprit très français, qui a fait bien des émules à sa suite.

Des postures que l’on retrouve partout et à tout bout de champ, et ont pour effet de miner l’économie française à travers notamment des impôts démagogiques stériles et inefficaces, pour ne pas dire sévèrement handicapants dans certains cas pour notre économie.

Et une conclusion à laquelle on peut parvenir, même si ce n’est pas celle de l’auteur, qui n’en est pourtant pas loin lorsqu’on lit tout ce qu’il décrit : que valent vraiment les notions de droite et gauche (que j’ai, pour ma part, toujours trouvées étranges) ? Ont-elles encore un sens ?

La droite ubérisée par Macron

Là où les choses se gâtent est l’avant-dernier chapitre.

Si l’on suit Éric Brunet lorsqu’il fait référence aux déclarations choc du futur président (l’ouvrage date de novembre 2016) sur les 35 heures, la défense du libéralisme, ou encore les entrepreneurs et la réussite, qui trouvent de nombreux détracteurs y compris dans les rangs de la droite, le jeune ministre allant plus loin que beaucoup d’entre eux dans l’émancipation des idées (ce qui renforce l’idée que les notions de droite et gauche sont certainement surfaites et probablement totalement obsolètes), on ne le suit plus forcément dans son excès d’enthousiasme, oubliant d’une part qu’il ne s’agit encore que de simples déclarations comme on a en a vu tant d’autres, mais surtout lorsque notre auteur va jusqu’à écrire (page 257) :

C’est une singularité française : au cours de ces trente dernières années, les réformes libérales les plus importantes ont été mises en place par la gauche. Nos Margaret Thatcher, nos Ronald Reagan ne furent pas Raymond Barre, Jacques Chirac, Édouard Balladur ou Alain Juppé, mais Jacques Delors, Laurent Fabius, Pierre Bérégovoy et Dominique Strauss-Kahn.

On se demande quelle mouche a piqué Éric Brunet tout à coup. Si la première partie de la seconde phrase est bien évidemment vraie, la seconde est d’autant plus absurde qu’aucun des socialistes cités ne viendrait à se réclamer du libéralisme ni de près ni de loin.

Et quelles que soient la qualité des réformes auxquelles il est fait référence, guidées avant tout par une certaine forme de pragmatisme, il ne viendrait pas à l’idée de les comparer une seule minute à celles de Thatcher ou Reagan, dont l’ampleur, l’inspiration et le courage n’ont rien à voir (des lecteurs socialistes ne me renieront pas sur ce point).

Même s’il est vrai que les réformes citées sont allées plus loin que ce que la droite a pu mettre en œuvre. Même chose sur la construction européenne, où Jacques Delors semble encensé au sujet de l’Acte Unique et la finance européenne, oubliant qu’il est aussi l’homme de Maastricht et de la construction de l’euro, avec en tête l’objectif de parvenir à terme à l’émergence d’un gouvernement et d’un super-État européens.

Après la belle démonstration faite pendant 250 pages, révélant une bonne connaissance par l’auteur des idées libérales, des auteurs phare de cette philosophie politique, du succès de ses différentes expériences à travers le monde, on en reste pantois.

Heureusement, cinq pages plus loin (page 262), Éric Brunet nuance ses propos, en écrivant :

Ne nous laissons pas abuser par l’effet d’énumération : les réformes libérales lancées par le PS sont tout de même assez light. Néanmoins, en introduisant timidement le libéralisme dans notre pays, les socialistes ont subtilement préempté le territoire naturel de la droite française.

Un territoire jamais vraiment emprunté par la droite, et que pour ma part je ne qualifierais donc pas de « naturel », renforçant l’idée émise plus haut selon laquelle la démarcation gauche-droite me semble bien artificielle. L’idée sous-tendue par les observations d’Éric Brunet aurait ainsi dû, en toute logique il me semble, déboucher plutôt sur une opposition Étatisme / Libéralisme, qui paraît mieux correspondre à ce qu’il décrit.

L’héritage encombrant du général de Gaulle

Quoi qu’il en soit, et c’est l’objet du dernier chapitre, la France est sans doute le dernier pays à ne pas avoir mené de véritables réformes dignes de ce nom. Un héritage non étranger à l’esprit gaullien, selon Éric Brunet, et qui a contribué à mener à l’impasse dans laquelle nous nous trouvons (dépenses publiques, dette, charges sociales, chômage, éducation nationale, etc.).

Même si, il faut bien le reconnaître, il serait absurde de reprocher à Charles de Gaulle tout ce qui ne fonctionne pas arrivé à 2017 et a eu lieu bien après sa mort.

Seuls ceux qui se réfèrent sans cesse au général et s’en réclament, s’ils ont été au pouvoir ou ont influé sur les idées, peuvent porter la responsabilité de ce qui a été fait ou pas fait, de l’état d’esprit qui règne chez les politiques des dernières décennies, sans que l’on enlève à notre ancien homme d’État puis président tout ce qui a aussi fait sa grandeur et l’empreinte qu’il a laissée dans notre pays.

Et ce, d’autant que l’époque n’était plus la même, le monde différent, les conditions économiques et sociales transformées. Gardons-nous de tout anachronisme. Si mise en cause il y a, il s’agit bien de ceux qui se réclament à tout bout de champ du gaullisme, quitte même parfois à le trahir ; ceux qui font de cet héritage, de manière plus ou moins sincère, une obsession.

Un ouvrage, au final, à la fois original et audacieux, et très agréable à lire, malgré les petites réserves émises à la fin de mon article. Par un auteur plein de verve dont on découvrira toujours avec autant de plaisir les prochaines productions.

Éric Brunet, Lobsession gaullisteAlbin Michel, novembre 2016, 275 pages.