La gauche malade de l’égalitarisme

Francois Hollande credits Parti socialiste WikiCommons ( (CC BY-NC-ND 2.0)

La gauche renouera-t-elle avec la liberté ? Abandonnera-t-elle ses préjugés égalitaristes pour renouer avec le progrès ?

Par Patrick Aulnas.

Francois Hollande, héraut de l'égalitarisme socialiste ?
Francois Hollande credits Parti socialiste WikiCommons ( (CC BY-NC-ND 2.0)

Le plus grand paradoxe politique contemporain est la classification à gauche du socialisme et de l’écologisme. Car si progrès et liberté s’accordent, progrès et contrainte égalitariste sont antinomiques. Il ne s’agit pas ici de jouer les politologues, mais d’émettre une opinion. La distinction droite-gauche, pour les spécialistes, est fort complexe et nécessite des angles de vue multiples pour être comprise. Il est certes possible d’affirmer qu’elle est moins claire aujourd’hui qu’auparavant. Mais elle continue à être utilisée par tous et l’une des questions centrale pour situer un individu reste bien : « est-il de droite ou de gauche ? »

La gauche passe de la liberté à l’égalité

Donc, droite et gauche existent bien dans l’esprit de nos contemporains. Ceux-ci classent à gauche socialistes, communistes, trotskistes et la plupart des écologistes. Pourtant, s’il est un concept fondateur de la gauche, c’est bien la liberté ! Le libéralisme fut longtemps de gauche avant l’apparition des modèles constructivistes, qu’il s’agisse d’idéologies comme le marxisme ou d’utopies comme les phalanstères de Charles Fourier. La gauche a abandonné alors le goût de la liberté pour se consacrer à la réduction des inégalités.

La gauche pour les libertés politiques

Il serait ridicule de prétendre que Jaurès, Blum ou Mitterrand étaient des adversaires de la liberté. Du moins, si notre lecture de l’histoire du 20e siècle privilégie le facteur politique. De ce point de vue, le 20e siècle se caractérise par une dominante : la lutte entre démocraties et dictatures. Fascistes, nazies ou communistes, les dictatures ont prétendu soumettre à leur loi le destin des hommes. Elles avaient un projet très simple : annihiler la liberté individuelle. Elles ont été vaincues par l’efficacité économique de la liberté, représentée par la puissance américaine, et le rejet de la servitude par des millions d’hommes, dont beaucoup l’ont payé de leur vie. Les hommes de gauche précités furent sans conteste dans le camp de la liberté. On sait que Mitterrand eut quelques hésitations face au régime de Vichy, mais il devint ensuite responsable d’un mouvement de résistance.

Socialistes et communistes

Mais lorsque le Parti socialiste français s’allie au Parti communiste pour conquérir le pouvoir, ne fait-il pas une concession à la dictature par opportunisme politique ? Les communistes des années 1970 étaient encore inféodés au pouvoir soviétique et recevaient de lui un soutien financier important. Le calcul de Mitterrand consistait à utiliser l’électorat communiste pour accéder au pouvoir puis à marginaliser le parti communiste dans l’exercice du pouvoir. Ce qu’il a fait. Mais s’allier à un parti entretenant des rapports étroits avec un régime totalitaire est inacceptable par principe si l’on fait de la liberté la valeur suprême. La gauche de Mitterrand a transigé avec la liberté par appétit du pouvoir. Il était plus important pour cette gauche-là de promettre davantage d’égalité que de rester intraitable sur ses alliances dans le domaine de la liberté.

L’interventionnisme public

La question centrale appartient cependant au domaine économique et social. Le rôle économique de l’État est conçu par la gauche de façon extensive. Personne ne sait aujourd’hui où peut s’arrêter l’interventionnisme public, en particulier avec la montée en puissance de l’écologisme dans les opinions publiques. Le recul de la liberté devient de plus en plus évident lorsque science, technologie, recherche, production sont soumises aux diktats étatiques. Nous nous trouvons presque dans une situation analogue à celle du Moyen Âge lorsque l’Église régentait la pensée et imposait son dogme pour entraver le progrès scientifique. Cette constatation ne doit pas étonner. Les États et les Églises constituent des deux grandes institutions qui, à travers l’histoire, ont toujours cherché à limiter la liberté individuelle. L’État place l’ordre avant la liberté. L’Église place la foi avant la liberté. Il faut obéir dans le premier cas. Il faut croire dans le second.

Le choix de l’égalité contre la liberté

Utiliser l’État comme un instrument de promotion de l’égalité sociale revient donc nécessairement à faire reculer la liberté. Le noyau dur de la pensée de la gauche contemporaine est constitué par la volonté de promouvoir « l’égalité réelle ». Un secrétariat d’État à l’égalité réelle a même été créé récemment en France. Le paradoxe évoqué en début d’article se situe à ce niveau. Il est impossible de vouloir une société de plus en plus égalitaire sans une coercition croissante. La logique ultime de la pensée socialiste conduit donc à une forme de dictature qui commence déjà à poindre. Il faut en effet tout réglementer minutieusement pour qu’aucune tête ne dépasse. La liberté conduit nécessairement à une grande diversité, y compris dans le domaine de la réussite économique et sociale. Être de gauche, c’est vouloir entraver cette diversité, baptisée inégalité. L’enfer du tout réglementaire s’impose pour s’approcher du paradis de l’égalité réelle.

Autoritarisme de gauche et autoritarisme de droite

L’autoritarisme de gauche, technocratique, réglementaire, forme ainsi un pendant à l’autoritarisme de droite qui se manifeste par le culte du chef. Si la droite aime les personnages charismatiques érigés en leaders incontestés et incontestables, la gauche adore interdire et canaliser par le foisonnement réglementaire. Qu’il s’agisse du temps de travail, de la protection sociale, de l’éducation, il convient de soumettre les individus à des choix collectifs uniformes. Mais autoritarisme de droite ou de gauche, il s’agit toujours d’utiliser l’État comme instrument de coercition. Pour ces gens-là, la violence légitime n’est pas un mal nécessaire mais une bénédiction divine. Par l’intermédiaire de l’État, ils peuvent imposer à tous leur volonté du moment ou leur projet d’avenir.

La dictature de la majorité

La dictature de la majorité remplace ainsi peu à peu la démocratie. Qu’est-ce que la démocratie ? Un régime politique dans lequel chaque citoyen a le droit de participer à la désignation des gouvernants et peut les contrôler. Au cœur de la démocratie se trouve la liberté individuelle. Imposer une contrainte d’égalitarisme social ne relève pas de l’essence de la démocratie mais d’un choix idéologique qui fait glisser lentement la démocratie vers la dictature. Ce choix idéologique est conforté par la logique majoritaire. La gauche utilise la promesse égalitariste pour obtenir des suffrages comme les tribuns de la plèbe utilisaient leur fonction de façon démagogique à la fin de la République romaine. Car pourquoi faudrait-il donc aller à marche forcée vers « l’égalité réelle » ? S’il y a croissance économique, même faible, chaque citoyen en bénéficie peu ou prou. On n’imagine pas une société dans laquelle une petite oligarchie capterait tous les fruits de la croissance ? Ce serait le meilleur moyen de la stopper. Le mensonge de l’accroissement des inégalités masque opportunément l’enrichissement de tous, pour le plus grand profit des idéologues de l’égalitarisme.

Renouer avec la liberté

Le problème n’est donc pas l’égalité. Une économie de marché bien régulée ne peut fonctionner qu’avec des consommateurs nombreux et solvables. Si un nombre restreint d’individus est marginalisé, les protéger fait partie des fonctions régaliennes de l’État. En choisissant une évolution égalitaire sous contrainte publique, la gauche, depuis un siècle et demi, a placé au second plan le principe fondamental de la démocratie, la liberté individuelle. Nul doute qu’au cours du 21e siècle, elle sera confrontée à un choix de philosophie politique : poursuivre dans cette voie et abandonner la démocratie ou renoncer à la marche vers l’égalitarisme et renouer avec la liberté.