Les grands sophistes dans l’Athènes de Périclès

Romilly

Les sophistes correspondent-ils vraiment à l’image que l’on tend traditionnellement à leur donner ?

Les sophistes correspondent-ils vraiment à l’image que l’on tend traditionnellement à leur donner ? Loin de l’idée restrictive qu’on en a, Jacqueline de Romilly chercha en son temps à rétablir quelques vérités, grâce à un travail méticuleux dont elle tira cet ouvrage remarquable, qui mérite d’être redécouvert.

Par Johan Rivalland.

Lorsqu’on évoque les sophistes, on les présente presque toujours de manière négative, comme des personnages peu scrupuleux, maîtrisant l’art de la rhétorique, et apportant des conseils aux fils de citoyens fortunés aspirant à mener une carrière politique, un peu des ancêtres des hommes politiques d’aujourd’hui, généralement doués dans la maîtrise des techniques de persuasion. Une vision quelque peu caricaturale qui nous vient essentiellement de leur adversaire Platon et qui fut en cela terriblement efficace.

Et si ce portrait était en bonne partie faux et injuste ? Et si les sophistes étaient plutôt à considérer comme des intellectuels, certes très talentueux, mais avant tout comme des modernes, avant-gardistes, ouverts sur l’extérieur et partisans de la liberté ? Ceux, aussi, qui remirent en cause, à rebours de la société de l’époque, l’esclavage, le repli sur la Cité ou la croyance en les dieux de la mythologie ? Tout le contraire, en somme, de Platon et sa Cité Idéale, épris d’élitisme et de conservatisme, hostile à toute ouverture et émancipation de l’Homme.

C’est la raison pour laquelle cet admirable ouvrage de Jacqueline de Romilly, écrit avec toute la rigueur et le respect contextuel qu’on lui connaît, comme spécialiste de la Grèce antique, mérite d’être découvert et ressorti de l’oubli relatif où il est sans doute plongé.

Ainsi on découvre, à travers ce portrait très fouillé, des hommes très divers, mais qui ont en commun une très grande curiosité intellectuelle qui permet presque de les comparer à des encyclopédistes, et surtout des ancêtres des professeurs d’aujourd’hui, qui ont plaisir et vocation à transmettre des connaissances plus qu’à chercher à manipuler par le langage, comme cherchent un peu trop à les réduire à la fois l’oeuvre de Platon, mais peut-être parfois plus encore les interprétations qu’on a tendance à en tirer aujourd’hui. Adeptes de la science, de l’observation et de la rationalité, ils permirent de remettre en cause de multiples superstitions ou croyances surannées.

Mais le plus étonnant est qu’il ne reste pratiquement rien de leurs écrits. Quelques lignes à peine, nous indique Jacqueline de Romilly, alors même qu’on sait qu’ils ont beaucoup composé. D’où les déformations que l’on connaît, à travers la lecture de Platon. C’est pourquoi le travail de recherche de Jacqueline de Romilly n’en est que plus remarquable.

À la façon d’un puzzle et avec beaucoup de patience, elle parvient à rassembler les trop rares fragments disponibles, recouper les sources, confronter les affirmations de tous les contemporains qui ont connu et décrit ces hommes dans leurs écrits, pour en dégager une présentation ordonnée, fondée et argumentée, certainement beaucoup plus juste que les raccourcis habituels que l’on fait sur les sophistes.

Et, à ceux qui opposent le pragmatisme des sophistes à la grandeur des philosophes traditionnels, Jacqueline de Romilly répond par la remarque suivante, très juste : « Une cité ne peut être faite de purs philosophes méditant sur des essences. Il faut qu’y fleurisse un certain sens des réalités ». Quant à la force de réflexion exceptionnelle d’un  Socrate, elle fait remarquer la chose suivante : « L’idéal de Socrate s’avère en fin de compte aussi exceptionnel qu’il est admirable ; et nul, dans un Etat, ne songerait, en fait, à le généraliser ».

Elle ajoute : « Contre ce pragmatisme des sophistes et contre la rapidité des résultats qu’ils escomptaient, Platon a dressé toutes les formes d’ironie, des plus grosses aux plus subtiles. Après l’ironie d’Aristophane envers les intellectuels et celle d’Euripide envers les sportifs, voici donc maintenant celle du philosophe envers ces maîtres orientés vers la compétence pratique. Apparemment, il est difficile, à Athènes, d’apporter du nouveau sans se voir moqué de tous côtés ».

Jacqueline de Romilly n’en dresse pas moins un portrait critique recherchant, au travers des diverses traces ou témoignages dont on dispose, les éléments à la fois à charge et à décharge de ces auteurs dont, le moins qu’on puisse dire, est qu’ils étaient dissemblables. Ainsi en va-t-il de leurs plus éminents représentants, Gorgias et Protagoras, dont les leçons semblent avoir marqué les esprits, mais aussi avoir servi à d’autres esprits à manier le langage, en effet, dans un sens qui tend à s’éloigner de la recherche de la vérité, si chère aux philosophes et à Socrate.

Cependant, faisant référence aux vertus de la thèse et l’antithèse, Jacqueline de Romilly montre aussi que leur démarche a permis l’art de la controverse, si appréciée aujourd’hui dans nos démocraties et dans les Cours de Justice. De plus, outre la rhétorique, nous dit notre éminente académicienne, c’est aussi la grammaire, les formes du discours, la logique, la psychologie, la science politique, la stratégie, et bien d’autres sciences humaines encore, qui apparaissent grâce à elle. En somme, si les Athéniens sont fondés d’éprouver de la méfiance envers la rhétorique et les mensonges auxquels elle peut donner lieu, les apports des sophistes n’en sont pas moins non négligeables. En particulier, ils ont fondé de solides doctrines, pratiques et audacieuses, remettant en cause des traditions courantes, ce qui peut aussi largement expliquer le scandale qu’ils ont suscité.

Ainsi en va-t-il du célèbre « l’homme est la mesure de toutes choses », de Protagoras, et des fondements qu’il pose, pour la première fois, à l’agnosticisme, qui ouvrira à d’autres la voie vers l’athéisme. Ou encore des raisonnements constructifs de Thrasymaque et Antiphon sur la justice, pas si insensés ou infondés, mais dont l’interprétation a certainement été galvaudée, notamment après que Platon ait eu l’air d’assimiler les excès d’immoralistes tels que Calliclès, dont tout montre pourtant qu’il n’était pas un sophiste même s’il a pu utiliser leurs pensées pour parvenir à ses fins, à l’un des fruits de la sophistique. Là où il s’agissait probablement, au contraire, de l’émergence d’une morale nouvelle, mais qui a pu avoir pour effet de bouleverser l’équilibre et la stabilité de la Cité par les dérives auxquelles elle a donné lieu de la part d’esprits moins scrupuleux.

Après avoir exposé patiemment les difficultés à rassembler les pièces du puzzle et les contestations des sophistes issues des divergences d’interprétations sur tel ou tel élément, Jacqueline de Romilly se livre enfin à une véritable « reconstruction » de la pensée sophiste. Elle montre ainsi comment Protagoras avait érigé une construction philosophique novatrice et aboutie justifiant la place de la loi dans la fondation de la vie en société, et assurant la puissance des valeurs morales et du juste, au-delà de ce qui se fonderait sur la seule nature et ses dangers.

Ainsi, du cosmopolitisme des sophistes à leurs réflexions sur la constitution ou les formes d’organisation politique, la justice ou le panhéllénisme de Gorgias (qui eut la chance de vivre centenaire), entre autres, c’est tout un tas de sujets de réflexion qui ont imprégné une influence forte sur la pensée de Platon lui-même et à sa suite d’Aristote, comme le montre notre auteur.

Un ouvrage passionnant, essentiel, majeur, qui réhabilite enfin les sophistes, dont on peut infiniment regretter qu’il ne subsiste quasiment rien de leur œuvre directe, dont on sent qu’elle devait pourtant être absolument passionnante. Dommage…

– Jacqueline de Romilly, Les grands sophistes dans l’Athènes de Périclès, Éditions de Fallois, février 1988, 334 pages.