Que sont les harmonies naturelles chères à Frédéric Bastiat ?

Frédéric Bastiat

Les intérêts humains sont-ils naturellement harmoniques ou antagoniques ? Une grande question à laquelle Frédéric Bastiat tentât de répondre.

Les intérêts humains sont-ils naturellement harmoniques ou antagoniques ? Une grande question à laquelle Frédéric Bastiat tentât de répondre.

Par Damien Theillier.

Frédéric Bastiat

Les intérêts humains, laissés à eux-mêmes, sont-ils harmoniques ou antagoniques ? Telle est la grande question qui sous-tend l’analyse des sociétés.

Il y a deux sortes d’harmonies selon Bastiat :

– celle qui est imposée d’en haut par des législateurs omniscients : c’est l’harmonie construite, c’est l’harmonie forcée.
– celle qui résulte de l’action volontaire des hommes sur un marché libre : c’est l’harmonie naturelle.

La première relève de l’ingénierie sociale, de l’organisation scientifique de la société, de la planification comme le dira plus tard Hayek. Elle part du principe faux que l’humanité tend vers la dégradation et le mal. C’est la théorie des antagonismes : l’humanité est traversée par des tendances perverses qui la conduisent au désordre et à l’anarchie. Paradoxalement, cette école n’est pas pessimiste mais au contraire optimiste. Elle crois qu’on peut redresser l’humanité par un traitement de choc : le contrat social. Elle a une confiance absolue dans le politique. Elle repose en outre sur un postulat épistémologique : la capacité par l’esprit humain d’une maîtrise rationnelle de l’ensemble des données économiques et sociales.

La seconde relève de l’humilité et de la conscience de nos limites. Elle suppose que la raison n’est pas en mesure de tout connaître et de tout contrôler. Elle suppose qu’un ordre auto-organisé peut surgir de la libre coopération des hommes dans le cadre de certaines règles de droit (en particulier le droit de propriété) de principes éthiques (la responsabilité individuelle) et politiques (la primauté de l’initiative privée sur l’action publique).

On le voit, l’optimisme de Bastiat est conditionnel. Il est conditionné par la conscience des limites de la connaissance humaine et par l’hypothèse de la responsabilité sans laquelle la liberté n’est qu’un vain mot.

L’utopie véritable, c’est donc l’utopie d’une société parfaite, rationnellement dirigée et organisée par des législateurs et des bureaucrates.

Lisons Bastiat :

« La dissidence profonde, irréconciliable sur ce point entre les socialistes et les économistes, consiste en ceci: les socialistes croient à l’antagonisme essentiel des intérêts. Les économistes croient à l’harmonie naturelle, ou plutôt à l’harmonisation nécessaire et progressive des intérêts. Tout est là.

Partant de cette donnée que les intérêts sont naturellement antagoniques, les socialistes sont conduits, par la force de la logique, à chercher pour les intérêts une organisation artificielle, ou même à étouffer, s’ils le peuvent, dans le cœur de l’homme, le sentiment de l’intérêt. C’est ce qu’ils ont essayé au Luxembourg. Mais s’ils sont assez fous, ils ne sont pas assez forts, et il va sans dire qu’après avoir déclamé, dans leurs livres, contre l’individualisme, ils vendent leurs livres et se conduisent absolument comme le vulgaire dans le train ordinaire de la vie.

Ah! sans doute, si les intérêts sont naturellement antagoniques, il faut fouler aux pieds la Justice, la Liberté, l’Égalité devant la loi. Il faut refaire le monde, ou, comme ils disent, reconstituer la société sur un des plans nombreux qu’ils ne cessent d’inventer. À l’intérêt, principe désorganisateur, il faut substituer le dévouement légal, imposé, involontaire, forcé, en un mot la Spoliation organisée; et comme ce nouveau principe ne peut que soulever des répugnances et des résistances infinies, on essaiera d’abord de le faire accepter sous le nom menteur de Fraternité, après quoi on invoquera la loi, qui est la force.

Mais si la Providence ne s’est pas trompée, si elle a arrangé les choses de telle sorte que les intérêts, sous la loi de justice, arrivent naturellement aux combinaisons les plus harmoniques; si, selon l’expression de M, de Lamartine, ils se font par la liberté une justice que l’arbitraire ne peut leur faire; si l’égalité des droits est l’acheminement le plus certain, le plus direct vers l’égalité de fait, oh! alors, nous pouvons ne demander à la loi que justice, liberté, égalité, comme on ne demande que l’éloignement des obstacles pour que chacune des gouttes d’eau qui forment l’Océan prenne son niveau.

Et c’est là la conclusion à laquelle arrive l’Économie politique. Cette conclusion, elle ne la cherche pas, elle la trouve; mais elle se réjouit de la trouver; car enfin, n’est-ce pas une vive satisfaction pour l’esprit que de voir l’harmonie dans la liberté, quand d’autres sont réduits à la demander à l’arbitraire? (…)

Supposons qu’un professeur de chimie vienne dire: « Le monde est menacé d’une grande catastrophe; Dieu n’a pas bien pris ses précautions. J’ai analysé l’air qui s’échappe des poumons humains, et j’ai reconnu qu’il n’était plus propre à la respiration; en sorte qu’en calculant le volume de l’atmosphère, je puis prédire le jour où il sera vicié tout entier, et où l’humanité périra par la phtisie, à moins qu’elle n’adopte un mode de respiration artificielle de mon invention. »
Un autre professeur se présente et dit: « Non, l’humanité ne périra pas ainsi. Il est vrai que l’air qui a servi à la vie animale est vicié pour cette fin; mais il est propre à la vie végétale, et celui qu’exhalent les végétaux est favorable à la respiration de l’homme. Une étude incomplète avait induit à penser que Dieu s’était trompé; une recherche plus exacte montre qu’il a mis l’harmonie dans ses œuvres. Les hommes peuvent continuer à respirer comme la nature l’a voulu. »
Que dirait-on si le premier professeur accablait le second d’injures, en disant: « Vous êtes un chimiste au cœur dur, sec et froid; vous prêchez l’horrible laisser-faire; vous n’aimez pas l’humanité, puisque vous démontrez l’inutilité de mon appareil respiratoire? »

Voilà toute notre querelle avec les socialistes. Les uns et les autres nous voulons l’harmonie. Ils la cherchent dans les combinaisons innombrables qu’ils veulent que la loi impose aux hommes; nous la trouvons dans la nature des hommes et des choses.

Si l’Économie politique arrive à reconnaître l’harmonie des intérêts, c’est qu’elle ne s’arrête pas, comme le Socialisme, aux conséquences immédiates des phénomènes, mais qu’elle va jusqu’aux effets ultérieurs et définitifs. » C’est là tout le secret. Les deux écoles différent exactement comme les deux chimistes dont je viens de parler; l’une voit la partie, et l’autre l’ensemble. Par exemple, quand les socialistes voudront se donner la peine de suivre jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’au consommateur, au lieu de s’arrêter au producteur, les effets de la concurrence, ils verront qu’elle est le plus puissant agent égalitaire et progressif, qu’elle se fasse à l’intérieur ou qu’elle vienne du dehors. Et c’est parce que l’économie politique trouve, dans cet effet définitif, ce qui constitue l’harmonie, qu’elle dit: « Dans mon domaine, il y a beaucoup à apprendre et peu à faire. Beaucoup à apprendre, puisque l’enchaînement des effets ne peut être suivi qu’avec une grande application; peu à faire, puisque de l’effet définitif sort l’harmonie du phénomène tout entier. » (Justice et fraternité).

Sur le web