Les médias vont-ils priver les Français d’une vraie présidentielle ?

En anticipant l'issue du premier tour, les médias ne seraient-ils pas en train de confisquer le débat public sur la présidentielle ?

Par Éric Verhaeghe.

Les médias vont-ils priver les Français d’une vraie présidentielle ?
Passation de pouvoir en mai 2007avec Jean-Paul Faugère, Bruno Le Maire, Marie-Laure de Villepin, Pénélope Fillon, Dominique de Villepin et François Fillon.by Bruno Le Maire

L’atmosphère délétère qui règne dans le pays conduira-t-elle à priver les Français d’une véritable présidentielle ? En regardant BFM TV mercredi soir pendant une heure et demie, et en feuilletant la presse de-ci de-là, c’est quand même bien le sentiment qu’on peut avoir.

Pendant 90 minutes, BFM n’évoque que trois candidats

J’ai regardé BFM TV mercredi soir entre 21 heures et 22 heures 30, d’une oreille discrète comme toujours le soir quand je prépare mes papiers du lendemain. Sauf à ce que mon inattention ait été plus grande que d’habitude, j’ai retenu deux idées martelées pendant toute la soirée.

La première est que François Fillon n’ose plus sortir de chez lui et qu’il évite soigneusement le contact avec les vraies gens. Un commentateur expliquait même que son discours était inaudible depuis les affaires Pénélope. D’ailleurs, ledit commentateur n’a pas jugé utile de relayer les propos du candidat.

La deuxième est qu’un sondage publié dans la journée donnait pour la première fois Macron deuxième du premier tour, derrière Marine Le Pen. Donc, deux débats ont suivi, opposant le camp Macron et le camp Le Pen. Plus la peine de parler d’autre chose. Et voilà, c’est fait, Mesdames et Messieurs, le résultat du premier tour est proclamé par BFM.

Et Hamon ? et Mélenchon ? et Dupont-Aignan ? et Jadot ? Visiblement, ils ne font plus partie de l’actualité.

Pas une question pertinente des journalistes

Au passage, les deux débats entre les deux camps (Rachline puis Philippot pour le Front, Ferrand puis Griveaux pour Macron) se sont résumés à ce qu’on déteste : des confrontations œil pour œil dent pour dent sur le thème de : « C’est moi qui en ai une plus grosse ».

Pourtant, le matin, la Cour des comptes avait alerté sur l’état des finances publiques et sur la contrainte que celles-ci exerceraient sur le prochain quinquennat. Mais ni les partisans de Macron ni les partisans de Le Pen n’avaient manifestement envie d’expliquer comment leur héros prendrait ces recommandations en compte.

Et là, on comprend que ni Macron ni Le Pen n’ont la moindre idée sur les réformes de structure qu’ils vont mener s’ils parviennent au pouvoir.

Macron, fabriqué de toutes pièces par les médias

Il y a quelques jours, une journaliste de l’AFP m’a appelé pour m’interviewer sur les préoccupations des start-uppers dans le cadre de la présidentielle. Naïvement, j’ai commencé à parler du RSI, de la complexité réglementaire, et toutes choses qu’elle n’avait manifestement pas envie d’entendre. Elle m’a sèchement coupé la parole pour me demander : « Mais enfin, est-ce que vous aussi vous considérer que Macron est le candidat qui vous représente le mieux ? »

Elle avait manifestement une commande de sa hiérarchie : présenter Macron comme l’homme de la modernité, l’homme des entrepreneurs. « Vous me confirmez que les entrepreneurs du numérique sont centre gauche et détestent les extrêmes ? »

Voilà ce qui s’appelle orienter l’information. J’imagine que cette propagandiste doit, le samedi en famille, donner de grandes leçons de déontologie et d’indépendance de la presse.

Où l’on comprend pourquoi Drahi a acheté des groupes de presse

La campagne des présidentielles permet de comprendre pourquoi Patrick Drahi peut-être devenu too big to fail au point de tenir le pays par la catastrophe qu’il causerait s’il était mis en difficulté, a acheté autant de titres et de médias. Il est difficile de ne pas imaginer qu’il n’y a aucune arrière-pensée politique.

Désolé, mais qu’on ne me demande pas de dire du bien de ce système fondé sur les illusions télévisuelles et sur l’illusion qu’on gouverne avec des illusions.

Tous ces gens font des calculs à court terme qui tue la bête, la République, à petits feux. Là où il faudrait une thérapie durable et responsable pour reconstituer le patrimoine qu’ils sont en train de dilapider.

Vers la présidentielle la plus fermée qu’on n’ait jamais eue ?

Il y a quelques semaines, comme beaucoup, j’imaginais que la présidentielle de 2017 serait ouverte et aurait le mérite d’ouvrir un véritable débat sur les programmes et les solutions collectives à adopter pour redresser le pays. Les débats qui avaient eu lieu aux primaires laissaient augurer le meilleur. Avec la complicité, de mon point de vue coupable, du Canard Enchaîné, le débat dont nous avions besoin s’est transformé en champ d’ordures. On nous a volé notre présidentielle.

Le Canard Enchaîné pouvait-il priver les Français de leur débat ?

Bien entendu que Le Canard dispose des éléments qu’il a publiés depuis plusieurs semaines. De façon très professionnelle, le journal fait ses choux gras de scoops bien documentés qui vont lui rapporter de l’argent et accroître sa cagnotte. C’est bien légitime d’un point de vue commercial.

Politiquement, le choix fait par l’hebdomadaire laisse quand même perplexe. Les patrons du Canard ont intentionnellement torpillé une candidature qui devait être majoritaire dans le pays. Par ce choix éditorial, la moitié de l’opinion, ou en tout cas une grande part d’entre elle, est privée d’une voix au scrutin. Il est en effet évident que Fillon est aujourd’hui carbonisé et que le débat ne se tient plus dans des termes satisfaisants.

Dieu (ou l’un de ses substituts selon les croyances de chacun) seul sait dans quelle aventure le Canard nous a embarqués.

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