Penelopegate : la comédie politico-médiatique en campagne

À tant sombrer dans la vacuité intellectuelle, la campagne présidentielle se résume à des plans comptables au rythme d’un droite-gauche, droite-gauche.

Par Claude Latiberle.

Indépendamment de l’enquête en cours et de l’appréciation morale de chacun, l’affaire dite du Pénélope gate est tout au moins une aubaine pour le monde médiatique en quête de sensationnel, pour les carriéristes et stratèges politiques de tous bords, pour les adeptes de la politique spectacle, et pour les brèves de comptoir. Chacun y va de son petit commentaire avec la conviction de connaître la pensée des autres et l’espoir de voir ses propres idées s’imposer comme une évidence.

Les éditorialistes et chroniqueurs siègent sur tous les plateaux de télévisions pour répandre leurs théories dans un entre-soi soigneusement orchestré. Les militants de tous les partis s’investissent sans compter sur tous les sites, pour inoculer en magicien ou en troll, la pensée « profonde » de leur candidat et figurer dans le palmarès des tendances sur internet.

Les équipes de campagne se démènent pour trouver la petite phrase qui permettrait à leur candidat de pointer au journal télévisé. Et les instituts de sondages voient leur carnet de commandes explosé pour éclairer tout ce beau monde sur ce que pensent et ce que comptent faire les Français, comme si la pensée et le projet de chacun n’étaient plus que les attributs d’une nature morte figée dans un cadre.

Les outils langagiers pour bricoler en campagne présidentielle

Aristote l’avait dit : l’homme est un animal politique. Mais il était certainement bien loin d’imaginer, qu’au XXIe siècle, le monde politique et médiatique prendrait les Français pour des veaux. Au lieu de leur fournir des informations uniquement factuelles, et d’accroître leurs connaissances, ce monde peu soucieux de la complexité de la nature humaine, se contente de les gaver d’hypothèses (comme une énième candidature de Bayrou ou la possibilité d’un plan B pour Les Républicains), de transformer leur conception en vérité, d’entretenir l’obscurantisme politique. La question est de savoir : ce monde autarcique dispose-t-il des connaissances suffisantes pour faire mieux ? Le doute est permis.

Confondre le libéralisme et l’octroi de certaines dérogations à l’interventionnisme de l’État dans le domaine économique est déjà en soi inquiétant. Passer son temps à vouloir placer le Front National à l’extrême droite, alors qu’il reprend les bases du socialisme associé au nationalisme de Ferdinand Lassalle (qui a inspiré Otto Strasser pour son parti le NSDAP), devient alarmant.

De toute évidence, il s’agit là d’une exception culturelle française, puisque même Georg Pazderski du parti AFD (Alternative für Deutschland) a déclaré dans la presse allemande fin janvier :« Le Front National est en fait un parti socialiste. Moi, personnellement, j’ai des réserves. » Avec de tels amalgames, savoir ce qu’est exactement la droite, et de facto la gauche, relève de l’acrobatie intellectuelle.

De l’enfilage de perles aux petits bijoux de l’esprit, la galerie des contrefaçons lexicales ne manque pas d’artistes. Le lundi 26 septembre 2016, Marine Le Pen affirmait sur BFMTV  que « l’ultralibéralisme, c’est la politique de Macron ». Macron en libéral apparaît déjà comme une plaisanterie pour les libéraux, mais le rendre plus libéral que les libéraux frôle la tartufferie.

Puis, dans un entretien au Parisien en janvier 2017, elle déclarait : « Fillon est censé être de droite et Macron est censé être de gauche, et pourtant sur tous les grands sujets, ils sont d’accord. » Il y a de quoi s’interroger sur sa conception des grands sujets et revoir le sens de l’expression «être d’accord». En janvier 2017, les Fillonistes, tout aussi inspirés, affirmaient que «tout le monde voit bien que Macron est le vrai candidat du Parti socialiste, c’est le candidat de la gauche». Une fois déduit le Front national, le Parti socialiste, la France insoumise et tous leurs partisans respectifs, ce tout le monde pour désigner leur équipe de campagne frôle le ridicule. Mais Macron, travesti en comptable du bilan de Hollande par un Fillon qui s’était accroché à son poste de Premier ministre face à Borloo, est carrément burlesque. Le rire est le propre de l’homme, il ne faut surtout pas s’en priver tant les pirouettes sémantiques sont gargantuesques.

Réalité ignorée ou mensonge par omission

À tant sombrer dans la vacuité intellectuelle, la campagne présidentielle se résume à des plans comptables au rythme d’un droite-gauche, droite-gauche. Quoi qu’ils pensent ou quoi qu’ils fassent, les Français se trouvent enrôlés d’office dans un paysage tout tracé pour eux, et dans lequel ils doivent se placer soit à droite, soit à gauche. Faire des calculs pour pourvoir les 618.384 postes d’élus en France est déjà en soi un casse-tête. Il ne faudrait pas, de surcroît, qu’ils risquent une luxation cérébrale en observant de près les spécificités individuelles de plus de 44 millions d’électeurs.

De plus, la priorité au Front national, au Parti socialiste et chez Les Républicains est de négocier toutes les investitures au prix d’une allégeance au candidat(e) et au parti. Ainsi, chaque candidat est en mesure de créer un fantasme sur la puissance de ses troupes et le prestige de ses collaborateurs, suggérant implicitement le manque d’envergure de La France insoumise et En marche qui préfèrent l’adhésion à leur projet et un engagement au service des Français pour toute investiture. À défaut d’arguments, tous les moyens sont bons pour semer le trouble et tenter de s’imposer par le bluff, le sarcasme dédaigneux, ou des adjectifs qualificatifs lapidaires.

Par ailleurs, le déterminisme électoral, imposé à grand renfort de chiffres, permet d’éluder la présentation et l’analyse des trois composantes essentielles des conceptions qui s’opposent : leur politique (en tant qu’organisation du pouvoir), leur système politique (autrement dit l’organisation de la vie collective et donc le rôle de l’État), et leur idéologie politique (c’est-à-dire la vision du comportement de l’individu et de la collectivité et celui souhaité).

Pourtant, la répartition des grandes lignes dans chacun des trois axes permet, entre autres, de constater que les systèmes politiques de ces candidats sont sans équivoque. Mélenchon et Marine Le Pen ont recours à un État stratège, centralisateur et redistributeur, qui est le propre du système socialiste. Macron et Fillon s’en réfèrent à un État négociateur, dont les fonctions outrepassent les régaliennes, ce qui correspond à un système social-démocrate.

En fait, l’absence volontaire d’une répartition Politique/Système politique/Idéologie politique, au profit d’une liste d’engagements ou de promesses électorales, est le plus sûr moyen d’entretenir la confusion et de pérenniser le galvaudage de mots dépourvus de leur sens premier. Si le monde politique et médiatique jongle aisément avec le mot libéralisme, il en fait tout autant lorsqu’il s’agit de différencier le socialisme du communisme.

Il faut avouer que le Parti communiste français, comme bien d’autres Partis communistes, en a oublié le sens, tandis que Mélenchon renoue avec ses grandes lignes : un mouvement qui se sert du système socialiste pour neutraliser le capitalisme et qui se finalise par la disparition de ce système (du rôle centralisateur de l’État) avec une VIe République initiant le processus tendant vers une démocratie directe où le peuple, bien entendu ouvrier, devient le seul maître de son destin. Il semblerait que les militants du Parti communiste, tout comme ses détracteurs, aient mieux compris le communisme que les dirigeants du parti, plus soucieux de siéger que d’appliquer ses fondements.

Il en va de même pour le Front national, qui préfère dérouler une liste de 144 engagements, tout en prenant bien soin de ne pas nommer le système politique qui lui permettrait de les mettre en application. Ce n’est certainement pas le monde politique et médiatique qui pallierait cette absence de précision. Pour faire de la cuisine politique, mieux vaut regarder la liste des courses, plutôt que de prendre le risque de perdre des convives en donnant le menu : entrée (politique), plat de  résistance (système politique) et dessert (idéologie politique). Bien entendu, il faut toutefois susciter le désir de participer aux festivités avec la présentation de la cerise sur le gâteau : la « fierté nationale ».

L’avantage de ce procédé est de créer une porosité entre les partis et d’entretenir des spéculations. L’omission de son système politique permet au Front national d’attirer les socialistes n’ayant pas oublié la définition du socialisme ( la classe ouvrière), au Parti socialiste de faire du Front national un partenaire du parti Les Républicains, pour ne pas avoir à justifier une perte de son électorat, tandis que certains militants Les Républicains déculpabilisent à l’idée de privilégier l’idéologie en éludant le socialisme tant honni préconisé par le Front national.

Il n’est guère étonnant que le « Pénélopegate » se transforme en feuilleton, car le film sur les trois affaires politico-financières (les assistants européens, le financement des campagnes et la sous-évaluation de son patrimoine) briserait tous les intérêts en jeu du monde politique et médiatique, anéantirait tous leurs efforts pour rétablir la confiance perdue.

Ce dernier doit prouver qu’il a raison sur le fait que le Front national soit au second tour, même si Jean-Marie Le Pen évoquait en janvier 2017 sur RTL : « Il n’est pas impossible que Marine soit écartée même du deuxième tour ». Tout comme personne n’ira décortiquer les 144 engagements pour en évaluer les conséquences concrètes dans le quotidien de chacun, mais aussi démontrer qu’une grande partie de ceux-ci ne peuvent être tenus qu’après une sortie de la zone euro et de l’Union européenne, une renégociation de certains traités internationaux, et des modifications préalables de la constitution. Autant dire qu’il faudrait au Front national deux mandats présidentiels, et un mur tout le long des 3.000 km de frontière terrestre pour contenter son électorat.

Face à tant de manœuvres qui privent les électeurs de débats de fond, l’expression de Fillon, « des mensonges, fussent-ils répétés », ne constitueront « jamais une demi-vérité »  est à méditer. Si une réalité ignorée peut dans certains cas s’apparenter à un mensonge par omission, alors ce type de mensonge répété auquel  s’adonne le monde politique et médiatique ne finit-il pas par constituer une vérité à part entière dans l’esprit de certains ?

Les électeurs face à un choix cornélien

Les procès d’intention, la victimisation, le dénigrement, et l’intox résument l’essentiel du contenu de la campagne du Front national, du Parti socialiste, et des Républicains, et demeurent la seule priorité des commentateurs. Pourtant, l’abstention record aux dernières élections régionales de 50% au premier tour, puis de plus de 40% au second ( dont la majorité des voix ont fait barrage au FN ), les baisses d’audience, le détachement envers la presse, auraient dû interpeller le monde politique et médiatique sur l’exaspération grandissante. Mais chasser le naturel et il revient au galop et chacun renoue avec sa cuisine politicienne.

Il ne manque plus que François Bayrou et sa « modestie » habituelle pour empêcher Macron de réussir là où lui a échoué, faire la leçon à Fillon et permettre une finale Front national/France insoumise ou Front national/Parti socialiste. Rien ne dissuade les partis, les sondeurs et les médias de faire de la dichotomie droite-gauche et de la politique spectacle, même si cela devient pathétique. Ceux qui se sont battus pour la liberté d’expression et l’obtention du droit de vote n’avaient certainement pas prévu l’émergence de partis et de candidats dépourvus de vision et de consistance politiques, ni leur propension aux querelles d’ego et aux ambitions purement personnelles.

Le monde politique et médiatique aura beau stratifier les électeurs en un corps électoral homogène les privant de leur nature hétérogène, tenter de conditionner leur liberté individuelle à un intérêt général qui est le leur, essayer d’aliéner l’univers de chaque électeur à la paupérisation intellectuelle de leur monde, il ne fait qu’alimenter l’impression de ne plus vivre sur la même planète.

Une posture construite sur le socle d’une ignorance entretenue est une imposture démocratique, un déni du potentiel accru de chaque Français à enrichir ses connaissances. De plus, à force de brasser du vent, ce monde regardant de haut au travers d’une œillère ne peut que générer indifférence ou abstention, tout en provoquant des tornades de radicalisation, et rendre les nouveaux souffles de La France insoumise et En marche plus séduisants aux yeux de certains.

Pour bien des électeurs, le choix d’un candidat, voire même de l’abstention, répond à certaines de leurs priorités, mais suppose le renoncement à d’autres. En ces temps d’incertitude quant à l’avenir du pays, le choix cornélien concerne tout autant les libéraux. Du communisme au socialisme, en passant par la social-démocratie, nous nous retrouvons, encore et toujours, face à un système socialiste à géométrie variable.

Alors, que faire ? Persister dans l’abstention et prendre le risque de voir émerger un système socialiste inspiré du XIXe siècle ? Choisir le moindre mal en optant pour le cocktail de Macron avec des libertés individuelles et économiques légèrement accrues au cœur d’une Europe plus souveraine dans certains domaines, ou celui de Fillon avec plus de liberté économique au prix d’un ordre moral national institutionnalisé dans une Europe de nations ?  Il n’y a pas de libéralisme. Mais est-ce qu’il y aura des électeurs libéraux ? Et pour qui ?