Christine Lagarde sauvée mais partiellement coupable

Christine Lagarde (Crédits : IMF, licence Creative Commons)

La Cour de justice de la République n’a pas totalement redoré son blason par rapport à un passé guère brillant mais si elle a fait bénéficier Christine Lagarde d’une double mansuétude très discutable, elle n’a pas toutefois trahi sa mission.

Par Philippe Bilger.

Christine Lagarde (Crédits : IMF, licence Creative Commons)
Christine Lagarde (Crédits : IMF, licence Creative Commons)

J’étais prêt, la relaxe de Christine Lagarde prononcée, à écrire sur tout ce qui aurait dû la faire condamner. Apprenant contre toute attente qu’elle était déclarée coupable pour le délit de négligence, je vais mettre en évidence ce qui, à mon sens, a dû être pris en considération par la Cour de justice de la République – en espérant n’être pas trop éloigné de ses motivations essentielles.

Elle a certes bénéficié d’une relaxe partielle au sujet du choix de l’arbitrage, ce qui rend moins cohérente, irréfutable la décision de culpabilité à cause de l’absence de recours contre la décision arbitrale (Le Figaro).

Le ridicule d’une dispense de peine appliquée à de tels agissements au nom de la personnalité qu’elle a été, alors que précisément sa qualité aurait justifié une sanction sévère, n’effacera pas le sentiment de justice et le caractère de vérité suscités par sa mise en cause, aussi limitée qu’elle soit. On peut certes arguer d’une justice à deux vitesses mais Christine Lagarde était emmenée apparemment si triomphalement vers sa relaxe totale que la décision contraire apparaît déjà comme une victoire éclatante. Et c’est beaucoup.

Une procédure contestable

Aucune partie civile.

Un procureur général ayant pris des réquisitions écrites de non-lieu et n’ayant pas estimé devoir se défausser pour laisser la latitude à un autre magistrat d’adopter éventuellement, à l’audience, un point de vue contraire. D’autant plus que Jean-Claude Marin n’a jamais été étranger à la chose politique ni au camp de Christine Lagarde.

Un témoin capital, Stéphane Richard, décidant de ne pas se présenter pour ne pas être « un sous-témoin » puisque mis en examen dans une autre procédure parallèle pour escroquerie en bande organisée.

Des juges parlementaires présentés comme peu pugnaces et questionneurs.

Une absence de confrontation à l’audience entre les témoins Guéant et Pérol et l’accusée.

Une défense persuadée de l’emporter.

Je me demande si en définitive tout ce qui pesait si lourdement et ostensiblement en faveur de Christine Lagarde n’est pas apparu pour une inégalité choquante, une incitation à redresser la barre et à échapper à l’inéluctable : une relaxe programmée et organisée.

Par ailleurs Christine Lagarde a naturellement adopté le style de dénégation des puissants : j’étais débordée, je ne pouvais pas tout lire et tout savoir, je m’occupais des affaires internationales et Stéphane Richard du plan national, mais en même temps, ce qui était contradictoire dans l’esprit, elle déclarait « avoir agi en toute confiance et conscience ». Il fallait choisir : au courant de tout ou de rien, attentive par devoir ou indifférente par surcharge ?

La dénégation comme style de défense

Cette attitude était d’autant plus dévastatrice que le raisonnement de l’accusation représentée par une double volonté d’exonération distinguait artificiellement le registre politique du registre pénal. Comme si le premier était dispensé de suivre les expertises et les avis techniques et que l’infraction de négligence n’aurait pas pu être constituée par une forme de désinvolture à l’égard de ce que la compétence et la rectitude ministérielles auraient dû imposer.

Mais, bien plus, il me semble qu’un fil rouge politique ne cessait d’éclairer l’ensemble du processus de l’exclusion judiciaire jusqu’à l’arbitrage frauduleux et l’absence de recours contre celui-ci.

En effet, en s’obstinant, pour sauver la mise à Christine Lagarde, à ne pas relier la séquence qui a mis sur la touche la Cour de cassation au profit de l’arbitrage – Borloo étant le premier à opérer – et celle qui a organisé le caractère scandaleux de ce dernier, notamment avec les 45 millions d’euros pour réparer le préjudice moral de Bernard Tapie, on ne peut rien comprendre à des abstentions et à des refus qui n’ont été inspirés que par la nature politique, et non plus technique, de l’ensemble.

La Cour de justice ne redore pas son blason

Pour que l’arbitrage malhonnête ait lieu, il fallait évidemment, comme première démarche, faire fi d’une avancée judiciaire au profit d’un arbitrage qui allait faciliter et permettre le pire. De cette manière le comportement de Christine Lagarde est explicable en tous points, notamment par son refus de recours contre la sentence arbitrale.

Cette affaire avec ses implications politiques mettant en cause le plus haut niveau – inspirateur de l’arbitrage – ne pouvait constituer Christine Lagarde comme une personne seulement « abusée » qui n’aurait pas manqué, si elle l’avait été et si elle n’avait pas été solidaire de l’option de l’arbitrage – elle a succédé comme ministre au grand ami de Tapie qu’était Jean-Louis Borloo -, de s’en prendre au détournement de fonds publics commis par escroquerie et en bande organisée.

La Cour de justice de la République n’a pas totalement redoré son blason par rapport à un passé guère brillant mais si elle a fait bénéficier Christine Lagarde d’une double mansuétude très discutable, elle n’a pas toutefois trahi sa mission.

Christine Lagarde sauvée mais partiellement coupable.

Tant mieux, tant pis.

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