Bernard Tapie : de Trump français à chien de garde de la mitterrandie

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Bernard Tapie est mort dimanche dernier. Voici une retrospective de la vie d’un personnage qui a marqué la vie médiatique, politique et économique.

Par Jonathan Frickert.

Nous sommes en 1987. Un an plus tôt, la France faisait le choix d’élire une majorité RPR-UDF à l’Assemblée nationale, inspirée par la révolution conservatrice après cinq années d’échec du premier gouvernement socialiste de la Cinquième République.

Jacques Toubon, député de Paris et secrétaire général du RPR, rencontre un entrepreneur et animateur de télévision très en vogue et au style très direct. Il souhaite l’investiture du parti gaulliste à Marseille dans la perspective des élections législatives de 1988 qui ne manqueront pas d’arriver en cas de réélection de François Mitterrand. Malgré le soutien de Charles Pasqua, les gaullistes éconduisent cet homme au verbe haut.

Ce refus ouvre la voie au camp d’en face. Quelque temps plus tard, c’est un certain François Mitterrand qui, par l’intermédiaire de Jacques Séguéla, rencontre le personnage. Pour le publicitaire, il est le puncheur qui manquait au président socialiste qui avait échoué deux ans plus tôt à barrer la route à l’opposition en instaurant la proportionnelle aux législatives.

Tour à tour entrepreneur puis homme politique, acteur et chanteur, escroc pour les uns et self-made-man pour les autres, tantôt comparé à Trump et tantôt à Berlusconi, il est difficile de traiter avec l’équilibre imposé actuellement une personnalité qui aura autant marqué les dernières décennies. Bernard Tapie est décédé dimanche dernier à l’âge de 78 ans des suites d’un cancer de l’estomac métastasé.

La semaine d’hommage qui s’achève ne saurait faire oublier le parcours sinueux du chef d’entreprise, l’occasion, peut-être, de sortir de l’hagiographie de circonstance.

Bernard Tapie : un Trump français

La naissance médiatique de Bernard Tapie commence en 1979 dans la toute jeune République centrafricaine, lorsque ce fils d’ouvrier de 36 ans parvient à racheter les châteaux du dictateur local en lui faisant croire à une saisine par l’État français de ses propriétés.

Si la vente est annulée deux ans plus tard, la réputation de l’entrepreneur était faite, et ses rachats au franc symbolique de plusieurs entreprises ne démentiront pas son sens des affaires.

Né dans le très populaire XXe arrondissement parisien, Bernard Tapie n’avait rien d’un héritier. Cela ne l’empêchera d’avoir plusieurs fois été comparé à un certain Donald Trump, avec qui il partageait le goût de l’immobilier, une gouaille et une ruse qui détonnaient dans le paysage médiatique ainsi que l’art de naviguer dans le sens du vent. Sa participation à la publicité pour la marque de piles électriques Wonder qu’il racheta en 1984 n’est pas là pour démentir la comparaison.

Ce n’est évidemment pas un hasard si Bernard Tapie fut le premier choix pour présenter la version française de The Apprentice, qui sera finalement confiée au cofondateur d’Infogrames et futur député LREM Bruno Bonnell.

Tapie était une bête médiatique au tempérament de feu dont les débats font encore aujourd’hui autorité dans l’histoire de la télévision française. Ses joutes face à Jean-Marie Le Pen, autre éconduit de la « bande à Chirac » malgré un soutien, une fois encore, de Charles Pasqua, signeront une relation de crainte et de respect entre les deux hommes.

La France qui gagne de Bernard Tapie

Cette gouaille, Bernard Tapie l’aura notamment car il sera longtemps l’incarnation de la France qui gagne.

Dépeint comme un meneur d’hommes, il aura désinhibé plusieurs tabous français : l’argent, la réussite, et à la fin de sa vie, le cancer dont il aura fait sa dernière bataille en le médiatisant dès son diagnostic.

Tapie aura défriché le terrain à toute une génération d’entrepreneurs nés dans les années 1960 dont le gendre de Bernard Arnault, Xavier Niel, qui devrait hériter du journal La Provence.

Cette réussite en fera toutefois un intrus dans le milieu très corporatiste des hommes politiques.

Le chien de garde de la mitterrandie

Cette suite de louanges largement relayée depuis dimanche s’est payée par une part bien moins glorieuse de sa vie : sa fonction de chien de garde de la mitterrandie.

En 1988, ayant obtenu des socialistes ce qu’on lui refusait chez les gaullistes, il organise un faux attentat à la bombe contre sa permanence afin, dit-il, de mobiliser les indécis.

Imposé par Mitterrand dans le gouvernement de Pierre Bérégovoy, Tapie sert régulièrement d’entremetteur entre les socialistes et le FN, qu’il combat en public, mais avec lequel il dîne en privé.

Fin 1993, il quitte sa posture de Maverick de la gauche française et rejoint le MRG avant d’être poussé en secret par François Mitterrand afin de torpiller l’ascension de son ex-rival et Premier ministre Michel Rocard.

Pressenti aux élections municipales à Marseille, il est contraint de reculer en raison de l’affaire OM-VA, qui marquera la fin de sa carrière politique.

Corruption et abus de biens sociaux

En juin 1993, Tapie savoure sa probable future victoire de la Ligue des Champions avec l’Olympique de Marseille. Sept ans plus tôt, il était devenu propriétaire du club à la demande du maire socialiste de la cité phocéenne.

Toutefois, ce succès inaugure une chute brutale. Le club est en effet accusé par un défenseur de l’US Valenciennes-Anzin d’avoir acheté deux joueurs de l’équipe.

L’affaire fera les choux gras de la presse et amènera Bernard Tapie à être condamné à deux ans de prison dont un ferme, réduits à 8 mois en appel, en 1995. L’OM et plus largement le football français subiront durant de longues années les conséquences de ce scandale.

Durant la même période, Tapie est mis en examen puis condamné à deux ans de prison avec sursis, à 300 000 francs d’amende et à cinq ans d’interdiction de gérer pour abus de biens sociaux dans une affaire de financements illégaux touchant notamment la campagne régionale du cancérologue et ministre socialiste Léon Schwartzenberg en 1992.

La revanche des socialistes

Mais l’affaire la plus connue restera sans doute celle l’opposant au Crédit lyonnais.

Lorsque Tapie devient ministre de la Ville en 1992, François Mitterrand lui conseille de revendre Adidas, acheté avec succès deux ans plus tôt, afin d’éviter les risques de conflits d’intérêts.

Pour se faire, il confie un mandat de vente à une filiale de la banque, dont la direction a été nommée par les socialistes.

Deux ans plus tard, Tapie est mis en faillite par celle-ci, accusée ensuite d’avoir manqué à son obligation de loyauté.

La procédure, qui durera plus 25 ans, se poursuivra par un arbitrage voulu par un État craignant d’être condamné à une somme jugée trop importante de 7 milliards d’euros. En 2007, l’homme de Mitterrand soutient Nicolas Sarkozy, ajoutant des soupçons à l’affaire.

En 2016, Christine Lagarde est mise en examen pour négligence devant la Cour de justice de la République, mais dispensée de peine en raison de la réputation internationale de la directrice générale du FMI.

La fin de cette histoire aurait pu avoir lieu ce mercredi, jour prévu du jugement en appel du volet pénal de l’affaire. En 2020, Bernard Tapie avait été relaxé en première instance du chef de fraude, après avoir vu ses sociétés mises en liquidation.

La mort de l’ancien chef d’entreprise aura, comme c’est l’usage, éteint l’action publique. Bernard Tapie sera, au regard de la justice, à jamais non-coupable.

Se voulant incarnation de la réussite à la française, il aura donc surtout été celle de la connivence d’État.

Un homme rusé au caractère bien trempé qui se voyait en Edmond Dantès, mais qui fut en réalité plus proche du baron Danglars.

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