Plus important que les inégalités, la mobilité

Dans le monde qui se dessine, il sera plus important de faciliter la mobilité en levant les obstacles à la réussite que de la contraindre par la réglementation ou l’impôt.

Par Erwan Le Noan.
Un article de Trop Libre

Plus important que les inégalités, la mobilité
By: Nicolas AlejandroCC BY 2.0

La régulation qui vise à réduire les disparités économiques ou sociales devient inadaptée. Dans le monde qui se dessine, il sera dès lors plus important de faciliter la mobilité.

Le FMI a publié récemment une nouvelle étude qui conteste les travaux de Thomas Piketty : les données empiriques ne confirment pas sa thèse selon laquelle, lorsque le rendement du capital (r) est supérieur à la croissance (g), les inégalités s’accroissent. Du point de vue économique, c’est une nouvelle contribution dans un débat passionnant. Mais cela importe finalement peu car le sujet des inégalités a quitté le domaine académique depuis longtemps. Il appartient désormais au débat politique et est à ce titre révélateur à la fois du malaise démocratique contemporain et des réponses à y apporter.
Le Capital au XXIe siècle, relayé par de fidèles critiques de l’économie de marché, a projeté sur le devant de la scène la question du niveau des inégalités acceptable dans un pays. On le retrouve saillant dans la plupart des démocraties occidentales : il suffit de voir le succès de Podemos, en Espagne, de Bernie Sanders, aux États-Unis ou le discours de Theresa May, outre-Manche pour s’en convaincre. Cette question, éminemment politique, renvoie au besoin de cohésion des sociétés démocratiques : il est indispensable que leurs membres expriment une adhésion à leur modèle, construit sur des normes.

En ce sens, le débat sur les inégalités n’est que le pendant de celui sur l’identité nationale en France ou des interrogations sur le multiculturalisme que connaissent le Royaume-Uni, l’Allemagne ou même les États-Unis. Dans l’un et l’autre domaine, certains comportements sont critiqués et condamnés parce qu’ils sont perçus comme des refus d’appartenir à la collectivité ou d’en accepter les règles.

Décalage absolu

La première force de l’ouvrage de Thomas Piketty et de ses relais a été de présenter ce débat politique sous l’angle de travaux académiques. Son second atout est d’avoir transmis, de façon d’ailleurs revendiquée, une réponse politique nettement orientée, fondée sur la redistribution fiscale.

Ce message du Capital a trouvé un écho très fort, particulièrement pour la gauche, qui garde un culte pour l’égalité, surtout réelle. Rappelons que la France a un ministre chargé de ce thème incertain et que même Emmanuel Macron se sent régulièrement obligé de rappeler son attachement à cette valeur du triptyque républicain pour afficher un marqueur idéologique fort.

Ces pistes sont pourtant en décalage absolu avec l’économie qui se dessine devant nous. Celle-ci est marquée par une fluidité élevée et une stimulation concurrentielle tous azimuts. Les nouveaux entrants d’aujourd’hui détrôneront les champions d’hier si aucun obstacle ne les ralentit, avant d’être eux-mêmes relégués par des entreprises plus efficaces demain. Dans le monde économique comme dans la sphère sociale, certains opérateurs peuvent monter très haut, très vite. L’avenir pourrait ainsi reposer sur des logiques profondément méritocratiques, valorisant l’ascension des plus performants. « Sky is the limit. »

Inventer un nouvel État social

Dans le monde qui se dessine, il sera dès lors plus important de faciliter la mobilité en levant les obstacles à la réussite que de la contraindre entre des bornes par la réglementation ou l’impôt, dans un esprit malthusien de redistribution. Dans un système plus fluide, l’action publique devra certainement se reporter sur la lutte contre les fardeaux qui grèvent la réussite, c’est-à-dire contre les injustices. La France a beaucoup à faire : son système scolaire est l’un des plus discriminants, son marché du travail est durablement figé et segmenté, sa réglementation est sclérosante.

Un changement de paradigme complet s’opère progressivement sous nos yeux. La régulation traditionnelle, qui vise à réduire les disparités économiques ou sociales plutôt qu’à valoriser les réussites et à répartir les places plutôt qu’à favoriser les opportunités, est inadaptée. Il faut maintenant inventer un nouvel État social. Dans cette perspective, le combat contre les inégalités est dépassé.

  • Article initialement publié dans Les Échos

Sur le web