Tartuffe juge le burkini !

Gabrielle dEstree credits JL Mazières (licence creative commons)

Si le burkini n’est pas un délit, il est certain que c’est un joli piège, peut-être doublé d’un contresens sur sa signification, certainement triplé d’arrière-pensées et assurément quadruplé du résultat inverse de l’effet recherché : Daesh est ravi.

Par Nathalie MP.

Tartuffe juge le burkini !
Gabrielle dEstree credits JL Mazières (licence creative commons)

Dans Le Tartuffe (1664) de Molière, la Scène 1 de l’Acte I est particulièrement apte à rendre compte des petites crises que nous avons vécues cet été. Dans un précédent article, on a vu que Madame Pernelle, aveuglée par les dehors pleins de piété de Tartuffe, soutenait sans réserve la tyrannie qu’il exerçait dans sa famille en voulant en bannir toute activité (Pokémon Go, par exemple) non exclusivement consacrée à la religion (celle du « vivrensemble » ou celle de l’intellectualisme forcené, selon les cas). 

Le fameux sein

Au passage, elle n’oublie pas de dire son fait à sa bru Elmire, lui reprochant entre autres choses de se vêtir d’une façon qui ferait volontiers douter de sa fidélité conjugale :


« Vous êtes dépensière, et cet état me blesse, 
Que vous alliez vêtue ainsi qu’une princesse.
Quiconque à son mari veut plaire seulement,
Ma bru, n’a pas besoin de tant d’ajustement. »

Nous y voilà. Sans même parler du fameux sein que M. Tartuffe priait Elmire de cacher entièrement tant la vue de quelques cm2 bien innocents dudit sein risquait de l’éloigner de sa constante adoration de Dieu, la tenue vestimentaire des femmes pose depuis toujours un petit problème social dans les sociétés que je qualifierais de « victoriennes. »

Pour les bigots névrosés, une femme « convenable » aura à cœur de s’enlaidir au maximum si son intention est bien de plaire à son mari « seulement ». Au besoin, elle se vêtira d’un sac informe de la tête aux pieds. Toute attitude contraire serait la preuve d’un esprit aguicheur intolérable. Et toute attitude concupiscente des hommes sera bien sûr entièrement de la faute de la femme qui a un grand tort, celui d’exister tout en étant indispensable à la reproduction de l’espèce.

Pas une affaire de mode

Le petit problème social n’est donc pas seulement une affaire de chiffon ou de mode. C’est une question beaucoup plus complexe, celle du rapport entre les hommes et les femmes. Comme je n’ai jamais entendu dire que les hommes fussent soumis à des normes vestimentaires spécifiques afin de stopper le regard des femmes sur leurs charmes, j’en conclus que le rapport s’établit systématiquement et uniquement en défaveur des femmes. Elles seules doivent obéir à des règles strictes visant à garantir « mécaniquement » ou « formellement » leur fidélité et assurer la tranquillité d’esprit de leur conjoint.

La raison en est sans doute que si les femmes ont toute certitude sur le fait qu’elles sont bien la mère de leur enfant, il n’en va pas de même pour les hommes. Sont-ils bien le père de leur enfant ? Il y a deux façons de s’en assurer : établir des rapports de confiance entre homme et femme, des rapports de respect réciproque entre deux personnes considérées à égalité, c’est la méthode qui s’est imposée en Occident au fil du temps ; ou alors exercer un contrôle constant sur les femmes depuis leur plus jeune âge dans tout ce qui concerne leur exposition à l’univers masculin, c’est la méthode que le fondamentalisme islamiste a remise au goût du jour depuis que l’Imam Khomeini a instauré la République islamique d’Iran en 1979.

L’Islam n’a pas toujours jugé cette coercition nécessaire. Dans les années 1950 et 1960, les femmes musulmanes s’habillaient à l’occidentale et suivaient des études sans encourir la malédiction des autorités religieuses. J’ai déjà abordé cette question dans un article écrit à l’occasion des agressions à caractère sexuel qui se sont déroulées à Cologne lors du dernier Nouvel An. En l’occurrence, le sujet était simple. À partir du moment où il y avait crime ou délit avéré, la ligne d’action s’imposait d’elle-même : enquête, arrestation, jugement, sanction.

Le burkini polémique

Mais aujourd’hui, le sujet est beaucoup plus compliqué. Je parle, on l’aura compris, du burkini, lequel a pris rang de polémique n° 1 de l’été sans trouver d’issue satisfaisante car il se trouve que le port du burkini n’est ni un crime ni un délit. Seul le voile intégral, celui qui couvre entièrement le visage, est interdit en France. Le simple voile est par ailleurs exclu des établissements scolaires, qui acceptent par contre des signes discrets de religion tels que petites croix, étoiles de David ou main de Fatma.

Le burkini n’est pas non plus un précepte religieux direct de l’Islam. Il a été créé en 2004 par Aheda Zanetti, une Australienne d’origine libanaise qui trouvait que sa nièce était empêtrée par son voile et son survêtement pour jouer au volley sur la plage. Le nom même de burkini a été forgé par la créatrice qui a joué sur le mot burka (qui, pour elle, est un vêtement qui découvre le visage) et le mot kini qui fait référence aux loisirs de plage et de baignade. Selon cette genèse, le burkini constituerait donc plus une adaptation de l’Islam à un mode de vie occidental qu’un retour au fondamentalisme.

Après les attentats islamistes qui ont fait environ 240 morts en France depuis dix-huit mois, il n’est pas étonnant qu’on ait maintenant tendance à lire toute action en provenance de personnes musulmanes à l’aune de l’archaïsme sociétal prôné par Daesh. On pressent plus ou moins distinctement qu’on n’a pas exactement affaire à un innocent bout de tissu, que la place de la femme est en cause et on redoute qu’un tel vêtement puisse servir de vecteur à la visibilité de l’Islam dans la société française.

Mais chacun comprend aussi que les arrêtés d’interdiction pris par un certain nombre de municipalités balnéaires, parfois à titre « préventif » comme au Touquet, manquent de fondement, non seulement juridique, mais aussi moral : comment savoir si telle femme qui porte ce vêtement de bain agit de son propre chef, selon des critères absolument personnels de pudeur ou de confort, ou si elle subit une domination masculine (éventuellement acceptée par elle), ou si elle se fait volontairement l’avocate d’une mode rigoriste conforme à sa religion, ou si elle a trouvé à travers le burkini une façon d’obtenir l’approbation de son environnement social tout en pratiquant ouvertement des activités de plage à l’instar de ses consœurs occidentales ?

Le burkini, un joli piège

Si le burkini n’est ni un crime ni un délit, il est par contre certain que c’est un joli piège, peut-être doublé d’un contresens sur sa signification réelle, certainement triplé d’arrière-pensées en vue de l’élection présidentielle (qui sera « identitaire », cf. déclaration de Sarkozy qui court une fois de plus derrière Marine Le Pen) et assurément quadruplé du résultat inverse de l’effet recherché : Daesh est ravi.

Et tout ça pour combien de burkinis ? Assez peu au total, compte-tenu du nombre (terriblement trop élevé d’après les partisans de l’immigration zéro qui redoutent le « grand remplacement ») de Français ou résidents de religion musulmane.

Il est à noter que dans la rixe de la plage de Sisco, qui a en quelque sorte mis le feu aux poudres, les burkinis incriminés au départ par la « rumeur » seraient inexistants. L’altercation résulterait de la volonté d’une famille maghrébine de s’approprier une plage, selon les déclarations du procureur de Bastia.

Le contresens possible est celui qui consiste à voir dans le burkini, à l’instar de Manuel Valls et de beaucoup d’hommes politiques de droite « la traduction d’un projet politique, de contre-société, fondé notamment sur l’asservissement de la femme » alors qu’il pourrait être au contraire un petit pas des femmes pour sortir progressivement de cet asservissement. Il est peut-être trop tôt pour se prononcer formellement sur cette question d’autant que comme je l’ai déjà dit les cas effectifs sont très peu nombreux. Mais il serait dommage, par intérêt électoral, par goût du conformisme, par laïcité exagérément pointilleuse, par amalgame temporel et géographique consécutif à l’attentat de Nice, d’étouffer dans l’œuf les efforts d’intégration des femmes musulmanes.

Dans cette affaire, personne n’exige que toutes les femmes se couvrent à la plage, personne n’exige que les hommes et les femmes soient séparés, personne n’exige que les surveillants de baignade soient des femmes. Si de telles demandes devaient être faites, elles relèveraient en effet d’une tentative d’intimidation politique de la part de l’Islam et devraient être sévèrement réprimées. J’ajoute : comme aurait dû être refusée la demande d’horaires spécifiques pour les femmes musulmanes dans une piscine publique lilloise sous la surveillance exclusive d’un personnel féminin. Mais il me semble qu’avec les burkinis de cet été, on n’est pas exactement dans ce type de configuration.

Le joli coup des promoteurs du burkini

Alors que les fondamentalistes islamistes réprouvent le burkini, invention maligne qui risque de donner beaucoup trop de liberté aux femmes, la France leur fournit elle-même son argumentaire sur l’intolérance de l’Occident envers les musulmans, et ils ne se privent pas de capitaliser sur ce brillant épisode de « lutte contre la radicalisation » qui ne manquera pas de susciter quelques candidats au Jihad de plus. Joli coup, vraiment !

À partir du moment où une attitude, qui n’est ni un crime ni un délit, qui ne porte atteinte ni aux biens ni aux personnes, qui ne constitue pas un trouble à l’ordre public (comme l’est par contre le voile intégral qui cache le visage) à partir du moment donc où cette attitude devient interdite dans le but de préserver la liberté, on peut être certain qu’on a quitté le terrain de l’état de droit pour tomber dans les prémisses d’une crise de nerfs totalitaire.

Si la France est un pays de liberté, si elle est bien comme elle le prétend la « patrie des droits de l’homme », elle doit éviter le piège en s’en tenant à ses principes. Selon moi, l’interdiction est une erreur qui, comme beaucoup d’interdictions qui outrepassent la protection des biens et des personnes, va agir comme un puissant coup de projecteur sur quelque chose qui était anecdotique et fondu dans la masse, va créer une victimisation et donner raison à tous les collectifs musulmans qui se plaignent du racisme de la France.

La façon particulièrement musclée dont se sont passées certaines verbalisations, parfois simplement pour le port du voile et pas celui du burkini, confirme hélas que cette affaire est largement instrumentalisée par des maires trop zélés et par Manuel Valls (qui les soutient) dans le but de manifester leur totale dédication à la sécurité des Français, à la lutte contre le terrorisme et à la préservation du mode de vie à la française, quitte à se montrer ridiculement policiers.

La presse étrangère a beau jeu de se moquer de nos méthodes (voir ci-dessous tweet du Daily Mail, journal conservateur et populaire) d’autant qu’à Nice, Christian Estrosi a annoncé vouloir porter plainte contre ceux qui diffusent des photos de la police en train de verbaliser – signe assez convaincant pour moi que quelques dizaines de burkinis nous ont fait tomber dans le grand n’importe quoi.

Voici le témoignage d’une personne qui était assise à proximité d’une scène de verbalisation :

Mathilde Cousin, une témoin de la scène, en a confirmé le déroulé : « Les policiers disaient « on ne fait qu’appliquer la loi ». Le plus triste, c’est que des gens criaient (à la mère) « rentre chez toi ! », certains applaudissaient la police. Pendant ce temps-là, sa fille pleurait », a-t-elle décrit. (LaDépêche.fr – 23 août 2016)

Vous avez l’impression de lire le compte-rendu d’une lutte efficace contre le terrorisme islamiste et les prétentions politiques de Daesh, ou bien plutôt le navrant rapport d’un pays à bout de nerfs manipulé par des édiles calculateurs qui n’hésitent pas à confondre autorité envers les crimes et délits, et chasse impitoyable des personnes individuelles soupçonnées d’intentions islamistes malfaisantes alors qu’on attend toujours de savoir de quel crime elles sont coupables et de quels troubles à l’ordre public elles sont responsables ?

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