Terrorisme islamiste : essayer de comprendre, ce n’est pas « un truc de fille »

Facepalm (Crédits : Alex Proimos, licence CC-BY 2.0). Image publiée initialement sur Flickr.

Quand l’aveuglement stratégique sur le terrorisme islamiste est volontaire, on va au devant de graves désillusions.

Par Philippe Silberzahn

Terrorisme islamiste : essayer de comprendre, ce n'est pas "un truc de fille"
Facepalm (Crédits : Alex Proimos, licence CC-BY 2.0). Image publiée initialement sur Flickr.

J’évoquais dans un article précédent la façon dont la classe politique américaine s’est faite surprendre par Donald Trump, véritable rupture dans le monde politique. Cette surprise, comme beaucoup d’autres, est entièrement auto-construite. Elle est le produit d’un aveuglement collectif face à l’évolution de la population et de son ressenti. J’attribuais cet aveuglement au manque de diversité de la classe politique américaine, qui en fréquentant les mêmes écoles et en lisant les mêmes journaux s’est progressivement coupée du reste de la population et a construit une représentation du monde qui ne correspond plus à la réalité. Mais l’aveuglement a d’autres sources, et peut, étonnamment, être volontaire.

L’aveuglement volontaire sur le terrorisme islamiste

L’aveuglement peut en effet résulter directement d’une volonté de ne pas comprendre son environnement. C’est ce qu’explique un article tout à fait intéressant de Gilles Kepel et Bernard Rougier, paru dans Libération et intitulé « Le roi est nu ». L’article montre comment l’Université française a refusé d’essayer de comprendre la montée du terrorisme islamique. Un fait parmi d’autres le souligne : la fermeture par Sciences-Po en décembre 2010 du programme spécialisé sur ces questions, le mois où le Tunisien Mohamed Bouazizi s’est immolé par le feu et a déclenché le « Printemps Arabe » ; Selon Kepel et Rougier, avec cette fermeture « ont été éradiqués des pans entiers de la connaissance et notamment la capacité des jeunes chercheurs à lire dans l’original arabe la littérature de propagande salafiste et djihadiste. »

Le refus de comprendre un adversaire, et plus généralement un phénomène qui nous préoccupe, ou devrait nous préoccuper, n’est hélas pas nouveau. Dans mon ouvrage sur les surprises stratégiques dont la CIA a été victime, j’ai montré comment cela expliquait la crise des missiles de Cuba, notamment. Encore aujourd’hui, la CIA, qui a été totalement prise au dépourvu par la tentative des Soviétiques en octobre 1962 d’installer secrètement des missiles à Cuba pour menacer les États-Unis, considère qu’il s’agissait là d’un acte aberrant, d’une erreur dont elle ne peut être comptable, qu’on ne pouvait donc pas lui demander d’anticiper. Dans cette affaire, la CIA a en particulier échoué à comprendre la motivation profonde et la personnalité instable du leader soviétique, Nikita Khrouchtchev. Le résultat ? Le monde est passé très près d’une guerre nucléaire. Dans l’ouvrage, nous fondons cette incapacité à comprendre sur une construction identitaire et culturelle de l’agence qui exclut la prise en compte d’éléments humains dans la décision. En conclusion : ce qui nous surprend dépend de qui nous sommes. L’adversaire n’est pas compris en grande partie parce qu’on refuse d’essayer de le comprendre, et on refuse d’essayer de le comprendre parce qu’on estime que ce n’est pas nécessaire. En outre, l’adversaire nous répugne souvent, nous nous sentons trop loin de lui. Pourquoi aller sur le terrain quand un bon satellite nous prend des photos magnifiques ? On retrouve le concept d’autisme stratégique, employé par le spécialiste de la stratégie Edward Luttwak.

Pas besoin de comprendre le terrorisme ?

J’ai moi-même été confronté à ce refus de comprendre. Faisant cours à des militaires sur le thème de la surprise stratégique, j’évoquais les surprises qu’avaient représenté les attaques de Charlie Hebdo et du Bataclan, et la nécessité de mieux comprendre les assaillants si on voulait en éviter de nouvelles. La réponse de l’un des participants ? Pas besoin de s’embêter avec ça. Il suffit de bombarder Daesh, et le problème sera résolu. Certes, ce fut lancé sur le ton de la boutade, mais il y avait un fond de sincérité : une volonté presque désespérée de croire qu’il pouvait y avoir une solution simple à un problème complexe. Qu’on n’avait pas besoin de faire l’effort de comprendre, qu’il suffisait d’avoir le courage de lancer nos avions. Essayer de comprendre serait même un aveu de faiblesse, « un truc de filles », comme me le disait un participant dans un autre séminaire, civil celui-là. Le refus de comprendre, alimenté par l’arrogance, est partout. Rien ne traduit mieux cette étroitesse d’esprit revendiquée que la déclaration de Manuel Valls : « Comprendre, c’est déjà excuser »  ou que le tweet de Jean-Christophe Cambadélis, dirigeant du parti au pouvoir quand même, attribuant le terrorisme au manque de mixité sociale à Molenbeek. Vieux modèle appliqué à une réalité nouvelle, meilleure recette d’aveuglement.

Se poser pour comprendre

Cette paresse intellectuelle est fréquente, et elle existe aussi dans l’entreprise. Le management moderne met tellement en avant l’impératif d’action que celle-ci focalise toute l’attention des acteurs. Dans mes formations, j’ai toujours du mal à convaincre les participants qu’il faut toujours se garder d’agir trop vite, qu’il faut d’abord se poser pour comprendre, et qu’après seulement on peut agir, ou parfois décider de ne pas agir.

Kepel et Rougier évoquent aussi dans leur article la peur des chercheurs sur ces questions d’être accusés d’islamophobie. Ils ont bien raison : nous sommes après tout le pays aux nombreuses lois mémorielles restreignant la liberté d’expression votées au nom de la lutte contre le racisme. Au final, ces lois n’ont pas du tout réduit le racisme, mais elles ont a minima réduit notre capacité de penser le monde pour le comprendre en nous interdisant d’évoquer des hypothèses, de chercher certaines pistes et même de recueillir certaines données. Elles participent de ce mécanisme infernal que nous développons nous-mêmes pour nous aveugler. Elles rendent la prochaine catastrophe plus probable, et son coût plus élevé. Notons également que l’évolution des critères d’évaluation des chercheurs découragent les recherches de fond, qui prennent du temps, au profit d’articles écrits rapidement, surfant sur l’air du temps. Le système de mesure de la performance de la recherche, fameuse technologie invisible chère à Michel Berry, contribue lui aussi à nous rendre aveugle. Quand un chercheur est évalué tous les ans sur les articles qu’il publie, il cesse de prendre du temps pour comprendre un phénomène en profondeur, démarche qui aboutirait à un résultat seulement après plusieurs années.

En observant ces mécanismes d’aveuglement que nous mettons en place, on ne peut s’empêcher de rappeler le mot de Toynbee, dans son histoire des civilisations : « Nous ne déclinons pas parce que les barbares nous attaquent ; les barbares nous attaquent parce que nous déclinons. » Dit autrement, c’est en nous-mêmes qu’il faut rechercher les causes de notre affaiblissement, au premier rang desquelles figure l’aveuglement volontaire. Financer la recherche pour comprendre améliorerait davantage la sécurité des Français que mettre des soldats dans les rues.

Réduire la menace terroriste n’est pas chose facile. Cela prendra du temps. Mais une chose est sûre : sans se donner les moyens, et le droit, de penser parfois l’impensable, il ne fera que prospérer. Préparez-vous à de nouvelles surprises.

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