De la gifle à Gide au crachat sur Finkielkraut

Avec Nuit Debout, la violence est toujours là, prête à gifler, à cracher, au nom d’une vérité exclusive et excluante, qui n’admet pas la pluralité.

Par Fabio Rafael Fiallo.

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« La vérité est une, l’erreur est multiple », dixit Simone de Beauvoir. Voilà exprimée, dans toute sa péremptoire arrogance, la conviction qui se trouve à l’origine de tous les totalitarismes, théocratiques ou séculaires : celle de vouloir imposer aux autres, au monde, une vérité prétendument indiscutable.

Car c’est au nom de vérités, décelées paraît-il dans les Livres Saints, que des guerres de religion ont été menées sur le sol européen, ailleurs aussi. C’est également au nom d’une vérité théologique, celle de la nécessité de débarrasser l’Europe des impies, que des Juifs furent envoyés au bûcher. C’est aussi au nom d’une supposée vérité, cette fois-ci raciale, que les chambres à gaz furent fabriquées pour exterminer des Juifs pour le simple fait d’être nés. C’est au nom d’une vérité sociale, celle de la prétendue supériorité du socialisme en tant que transition vers l’avenir glorieux de l’humanité, que le projet communiste se permit de laisser un solde de 100 millions de victimes au siècle dernier. C’est enfin au nom d’une vérité morbide, celle du Coran usurpé par des ignares en théologie, que le terrorisme islamiste s’en prend à des innocents.

La suite de l’assertion de Simone de Beauvoir, moins connue, dévoile ce qu’elle entendait par vérité. La voici : « Ce n’est pas un hasard si la droite est pluraliste ».

C’est donc à gauche, dans la lutte contre le capitalisme, que se trouve la vérité selon Simone de Beauvoir. Cela donne justification et cohérence au « Tout anticommuniste est un chien » proféré par Jean-Paul Sartre, son compagnon.

Et tout comme les chiens, quand ils sont enragés, sont euthanasiés, les chiens humains qui aboient contre la vérité de la supériorité du socialisme, dénonçant les crimes et turpitudes des régimes de gauche, ces chiens humains, donc, méritent la violence de classe, au nom de la santé publique comme à l’époque de la Terreur, ou de l’avènement de l’Homme Nouveau, comme en Urss, en Chine ou à Cuba.

Bien sûr, ni Simone de Beauvoir ni Jean-Paul Sartre n’appelaient, tant s’en faut, au meurtre de classe. Il n’en demeure pas moins que leurs jugements justifient, et encouragent le type de certitude qui exclut toute coexistence, tout débat, et qui, poussé à ses ultimes conséquences, mène au goulag soviétique, au laogai maoïste et aux umap (camps de travaux forcés) du castrisme.

Rien d’étonnant à ce que, imprégné de la même certitude de gauche, l’Espagnol Pablo Iglesias – dont le mouvement Podemos est source d’inspiration pour les participants de Nuit Debout – ait affirmé que « la guillotine est la mère de la démocratie ». Tout y est dit sur les convictions de base de celui qui incarne un mouvement politique aspirant à prendre le pouvoir par le biais d’élections pluralistes, et qui se réfère à Hugo Chavez, celui-là même qui aura détruit progressivement la démocratie au Venezuela, comme un modèle à suivre.

 

Or, en attendant la prise du pouvoir, c’est-à-dire avant d’être en mesure d’éradiquer l’ennemi, que ce soit par la guillotine de la Terreur, par les camps de travaux forcés du communisme, ou par les prisons dans le Venezuela du socialisme du XXIe siècle, certains détenteurs de la vérité de gauche se croient investis du devoir de pourchasser cet ennemi autant que faire se peut, de l’empêcher de distiller ses mensonges et son fiel de classe. Et pour cela on le gifle, on le chasse ou on crache sur lui.

On gifle André Gide à St. Germain-des-Prés pour avoir décrit, dans son Retour de l’U.R.S.S., l’anéantissement de la dignité humaine qu’il avait vu s’opérer dans la mère patrie du socialisme.

On chasse Mario Vargas Llosa, prix Nobel de littérature, quand une meute d’intellectuels marxistes de l’Amérique latine se mobilise pour dénigrer sa participation à des événements culturels de la région, comme fut le cas lors de la Foire du Livre de Buenos Aires de 2011. Son crime : avoir le toupet de dénoncer le caractère liberticide de la révolution cubaine et commettre l’outrage de se déclarer résolument en faveur du libéralisme.

On crache, enfin, sur Alain Finkielkraut quand il daigna se rendre sur la place de la République pour entendre, rien que pour entendre, ce qu’avaient à dire les participants à une Nuit Debout. Son crime : soutenir des points de vue censés être de droite, ce qui lui ôterait d’office le droit de se rendre aux cénacles de Nuit Debout, où l’on aime à parler avec des gens qui pensent pareil, à gauche bien entendu.

Au St. Germain-des-Près des années 30, celui de l’intelligentsia pro-bolchévique et stalinienne succède donc la place de la République de Nuit Debout. La vérité n’est pas tout à fait la même. L’enthousiasme a pris des rides. Mais la violence est toujours là, à fleur de peau, égale à elle-même dans sa potentialité totalitaire, prête à gifler, à pourchasser, à cracher, au nom d’une vérité exclusive, et excluante, qui n’admet pas la pluralité.