L’amiante et les conditions de la mise en examen

Justice (Crédits Michael Coghlan (licence CC-BY-SA)

Quel est le point final juridique du scandale de l’amiante ?

Par Roseline Letteron.

Justice (Crédits Michael Coghlan (licence CC-BY-SA)
Justice (Crédits Michael Coghlan (licence CC-BY-SA)

Le 14 avril 2015, la Chambre criminelle de la Cour de cassation a rendu trois arrêts portant sur la mise en examen de décideurs publics et privés, accusés d’avoir exposé à l’amiante certains personnels qui ont ensuite développé des maladies graves, notamment des cancers du poumon.

Une première lecture des décisions montre des décisions radicalement différentes, au moins dans leurs conséquences juridiques.

Jussieu et Dunkerque : les affaires suivent leur cours

Deux de ces affaires concernent l’exposition à l’amiante des étudiants et personnels travaillant sur le campus universitaire de Jussieu et des salariés des chantiers de Dunkerque. L’association de défense des victimes de l’amiante (ADVA) a porté plainte pour homicides et blessures involontaires, et omission de porter secours. Sur cette base, certains responsables du ministère de la Santé et médecins du travail ont été mis en examen. Ayant fait un recours contre cette décision, ils ont obtenu de la Chambre de l’instruction l’annulation de leur mise en examen pour défaut de lien de causalité entre les faits reprochés et le dommage subi. Aux yeux des juges, les expertises médicales ne permettaient pas de démontrer avec certitude que la contamination avait eu lieu pendant que les victimes exerçaient des fonctions professionnelles sur ces deux sites. Les responsables cités ne pouvaient donc être accusés d’une infraction, alors que les faits n’étaient pas établis.

La Cour de cassation sanctionne ce raisonnement trop rigide. Elle estime que la mise en examen peut être décidée  « si des indices graves ou concordants rendent vraisemblable le fait qu’une personne ait pu participer à la commission des infractions reprochées« . À la certitude exigée par la Chambre de l’instruction, elle substitue le caractère vraisemblable de l’implication des intéressés, notamment par leur abstention, à adopter des mesures destinées à préserver la santé des victimes.

La Cour casse donc la décision des juges d’appel qui n’ont pas vérifié la présence, ou l’absence, de ces indices « graves ou concordants ». La mise en examen n’est pas annulée et ces deux affaires suivent leur cours, les intéressés sont donc susceptibles d’être jugés devant le tribunal correctionnel.

Condé-sur-Noireau : fin de l’histoire

Dans la troisième affaire, celle qui concerne l’entreprise Ferodo-Valéo de Condé-sur-Noireau, les différentes mises en examen ont été annulées par la Chambre de l’instruction pour défaut d’indices graves et concordants de nature à la justifier. La Cour confirme donc simplement cette décision qui s’appuie sur les motifs qu’elle a rappelés dans les affaires de Jussieu et Dunkerque.

Au nombre des responsables définitivement mis hors de cause figure Martine Aubry, qui était directrice des relations du travail au ministère du travail de 1984 à 1987, et qui avait été mise en examen en 2012, accusée de ne pas avoir agi suffisamment tôt pour protéger les salariés.  Pour elle, comme pour les autres responsables mis en cause, l’affaire pénale s’arrête là.

L’article 80-1 du code de procédure pénale

Derrière ces différences dans les effets apparaît cependant une véritable unité de la jurisprudence. Par ces trois décisions, la Chambre criminelle de la Cour de cassation entend en effet donner l’interprétation authentique des dispositions de l’article 80-1 du code de procédure pénale (cpp). Issu de la loi du 15 juin 2000 renforçant la présomption d’innocence et les droits des victimes, il dispose : « À peine de nullité, le juge d’instruction ne peut mettre en examen que les personnes à l’encontre desquelles il existe des indices graves ou concordants rendant vraisemblable qu’elles aient pu participer, comme auteur ou comme complice, à la commission des infractions dont il est saisi ». 

L’intention du législateur est d’éviter ou au moins de retarder autant que possible la mise en examen qui suscite la même opprobre sociale que l’ancienne « inculpation ». Deux principes sont donc posés par la loi.

Elle précise d’abord que le juge ne peut procéder à la mise en examen que s’il estime ne pas pouvoir recourir à la procédure du témoin assisté, sensée être moins humiliante pour l’intéressé. Rien ne lui interdit cependant de commencer par placer une personne sous le statut de témoin assisté, puis, quelques semaines ou quelques mois plus tard selon l’avancement de l’instruction, de la mettre en examen.

Les indices « graves ou concordants« 

Le second principe réside dans l’exigence de ces « indices graves ou concordants ». Dans sa décision du 1er octobre 2003, la Cour de cassation rappelle que leur absence impose à la Chambre de l’instruction de prononcer l’annulation de la mise en examen. Les trois décisions du 14 avril 2015 s’appuient sur cette jurisprudence, d’autant qu’elle est intervenue sur des faits assez semblables de contamination, ou non, par la maladie de Kreuzfeld-Jacob de clients d’un restaurant. Dans le cas de l’amiante, la Cour de cassation se limite à sanctionner les juges du fond qui n’ont pas recherché l’existence de ces indices, dans les affaires Jussieu et Dunkerque. Ils l’avaient fait en revanche dans l’affaire Condé-sur-Noireau, ce qui explique la confirmation de leur décision par la Cour de cassation.

Reste évidemment à s’interroger sur l’incertitude de cette notion d' »indices graves ou concordants », notion surtout utilisée pour faire un choix entre le statut de témoin assisté et celui de mis en examen.  La seule chose certaine est en effet que la réunion d’indices graves et concordants n’oblige pas le juge à mettre l’intéressé en examen. Elle lui interdit en revanche de l’entendre comme témoin (art. 105 cpp).

Sur le fond, il est bien difficile de connaître les critères de définition des indices graves ou concordants. C’est si vrai que le code de procédure pénale lui-même semble hésiter. Dans l’article 80-1, il évoque des indices graves « ou » concordants. Dans l’article 105, il évoque des indices graves « et » concordants. On peut évidemment se demander si des indices discordants peuvent être graves ou si des indices particulièrement ténus peuvent être pris en considération, dès lors qu’ils sont concordants. La jurisprudence ne donne aucun éclaircissement sur ce point. L’appréciation de la gravité comme de la concordance de ces indices est donc finalement laissée au juge d’instruction, ce qui revient à l’idée qu’il les apprécie « en son âme et conscience », sous le contrôle de la Chambre de l’instruction. La loi se borne finalement à rappeler au juge d’instruction, sans réellement porter atteinte à son autonomie, que la mise en examen ne peut être décidée qu’à partir d’un certain palier de vraisemblance de la culpabilité de la personne.

Les décisions du 14 avril 2015 incitent donc les juges à se montrer rigoureux dans l’appréciation des faits. L’absence de certitude dans l’appréciation du lien de causalité ne doit pas permettre d’écarter systématiquement la mise en examen de responsables coupables d’inertie dans le traitement d’une crise sanitaire. En même temps, la réalité des indices graves ou concordants doit pouvoir être démontrée devant les juges d’appel.

Scandale médiatique ou indemnisation des victimes ?

À leur manière, ces décisions illustrent parfaitement ce que la Cour de cassation cherche précisément à éviter. S’il est incontestable que la contamination par l’amiante cause des dommages qui doivent être réparés, la voie des poursuites pénales n’est peut-être pas la plus efficace même si elle peut se cumuler avec l’action civile. L’association des victimes de l’amiante vient de passer une petite trentaine d’années à essayer d’obtenir la condamnation de décideurs publics, avec un succès pour le moins modeste. Des juges d’instruction ont mis en examen des responsables pour des infractions graves, avant de voir leur dossier s’effondrer. Considérée sous cet angle, l’affaire de l’amiante ressemble un peu à celle du sang contaminé. La dénonciation très médiatique d’un scandale dans la haute administration, voire dans la sphère gouvernementale, a été privilégiée, pour s’achever dans un demi-échec. Les associations devraient peut-être s’inspirer de leurs homologues américaines, qui cherchent, avant tout, un patrimoine responsable. La démarche peut sembler bassement matérialiste et beaucoup moins médiatique. Mais la recherche d’une indemnisation aussi élevée que possible, de soins médicaux aussi efficaces que possible, n’est-elle pas au cœur de l’intérêt des victimes ?

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