AZF, une catastrophe peut en cacher une autre

AZF 2001 credits Candice BostYn Photography (licence creative commons)

Plus de treize ans après la catastrophe, une décision du 13 janvier 2015 casse l’ensemble de la procédure pénale. Retour sur la seconde catastrophe AZF, cette fois-ci judiciaire.

Par Roseline Letteron.

AZF 2001 credits Candice BostYn Photography (licence creative commons)

Le 21 septembre 2001, une explosion dans l’usine chimique AZF de Toulouse fait 31 morts et 2500 blessés. Les dégâts matériels et immobiliers sont considérables, un quartier de la ville se trouvant totalement rasé. Plus de treize ans après la catastrophe, la Chambre criminelle de la Cour de cassation, dans une décision du 13 janvier 2015, casse l’ensemble de la procédure pénale. La décision de la Cour d’appel de Toulouse rendue le 24 septembre 2012 qui condamnait la société Grande Paroisse (filiale de Total) et son dirigeant coupables d’homicides et blessures involontaires et de dégradations involontaires est donc cassée et l’affaire renvoyée à la Cour d’appel de Paris.
À noter que cette décision suit de quelques jours l’arrêt rendu par le Conseil d’État le 6 janvier 2015. Dans le cadre de son contrôle de cassation, celui-ci refuse d’engager la responsabilité de l’État pour carence fautive des services de l’État chargés du contrôle de cette installation classée.

Le message peut sembler fâcheux et les victimes de la catastrophe vont certainement penser qu’à l’irresponsabilité de l’État s’ajoute aujourd’hui celle d’une entreprise qui stockait en vrac dans un entrepôt des produits dangereux dont l’entassement a provoqué l’explosion. Certes, mais l’étude de la décision de la Cour de cassation montre tout de même que la procédure pénale, de l’instruction au procès, s’est révélée également catastrophique.

L’erreur de droit

Passons rapidement sur l’erreur de droit sanctionnée par la Cour de cassation. Elle observe que la Cour d’appel a fondé ses condamnations sur l’article 322-5 du code pénal (c.pén.) qui punit de 15 000 € d’amende « la destruction, la dégradation ou la détérioration involontaire d’un bien appartenant à autrui par l’effet d’une explosion ou d’un incendie provoqués par manquement à une obligation de prudence ou de sécurité imposée par la loi ou le règlement ». Or, la Cour d’appel a fondé sa condamnation sur le manquement aux obligations d’un arrêté préfectoral, arrêté qui ne constitue pas une loi ou un règlement au sens de l’article 322-5 du code pénal. De ce fait, la condamnation manque de base légale. Certes, on aurait peut-être pu considérer que l’arrêté préfectoral a pour première fonction d’appliquer les lois et règlements en vigueur…

Ceci dit, la Cour insiste sur un autre moyen de cassation : le défaut d’impartialité de la formation de jugement. En effet, l’un des magistrats de la Cour d’appel de Toulouse était en même temps vice-président de l’Institut national d’aide aux victimes et de médiation (Inavem). Or, cette association a passé une convention de « partenariat privilégié » avec une autre association dont elle est proche, la Fédération nationale d’aide aux victimes d’attentats et d’accidents collectifs (Fenvac), elle-même partie civile au procès. Autrement dit, le magistrat avait des responsabilités dans un groupement qui assistait les victimes de la catastrophe. On pouvait donc craindre qu’il soit plus favorable aux parties civiles qu’aux accusés.

Le principe d’impartialité

Le principe d’impartialité a valeur constitutionnelle. Dans sa décision du 29 août 2002, le Conseil constitutionnel le rattache à l’article 16 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789. Il rappelle alors que « les principes d’indépendance et d’impartialité sont indissociables de l’exercice de fonctions juridictionnelles ». Depuis cette date, sa jurisprudence s’est affinée, et accorde désormais une véritable spécificité au principe d’impartialité. Dans sa décision rendue sur QPC du 8 juillet 2011, il déclare ainsi non conforme à l’article 16 de la Déclaration de 1789 la disposition de l’ordonnance du 2 février 1945 attribuant au juge des enfants à la fois l’instruction et le jugement des affaires pénales concernant les mineurs.

De son côté, la Cour européenne des droits de l’homme trouve le fondement juridique du principe d’impartialité dans le droit au procès équitable garanti par l’article 6 § 1 de la Convention européenne des droits de l’homme. Dans sa décision Adamkiewicz c. Pologne du 2 mars 2010, elle précise quelque peu les critères utilisés pour déterminer si une juridiction est impartiale, ou non. Ces critères sont ceux utilisés par la Cour de cassation, dans sa décision du 13 janvier 2015.

Critères de l’impartialité

Le premier critère peut être qualifié de « subjectif » parce qu’il consiste à pénétrer dans la psychologie du juge, à rechercher s’il désirait favoriser un plaideur ou nuire à un justiciable. Dans ce cas, l’impartialité est présumée, jusqu’à preuve du contraire (CEDH, 1er octobre 1982, Piersack c. Belgique). La Cour européenne se montre très rigoureuse à cet égard et ne constate la violation du principe d’impartialité que lorsque la preuve est flagrante. Tel est le cas, dans l’arrêt Remli c. France du 23 avril 1996, pour un jury de Cour d’assises jugeant un Français d’origine algérienne, dont l’un des jurés a tenu, hors de la salle d’audience mais devant la presse, des propos racistes. L’animosité à l’égard de l’accusé doit donc être patente, et sa preuve sauter aux yeux. Tel n’est évidemment pas le cas en l’espèce, et la Cour préfère utiliser le second critère.

Celui-ci est présenté comme « objectif », parce qu’il s’agit de contrôler l’organisation même de l’institution judiciaire. Le tribunal doit apparaître impartial, et inspirer la confiance. Sur ce point, la Cour européenne a développé une jurisprudence qui interdit l’exercice de différentes fonctions juridictionnelles par un même juge, dans une même affaire (par exemple : CEDH, 22 avril 2010 Chesne c. France). La Cour de cassation reprend exactement le même principe dans une décision de la Chambre criminelle du 8 avril 2009. Elle y rappelle l’importance de l’impartialité fonctionnelle, qui interdit notamment à un magistrat de connaître d’une affaire pénale, alors qu’il avait déjà eu à juger de son volet civil. Dans ce cas, ce n’est pas le juge qui est en cause, mais l’organisation judiciaire qui ne satisfait pas au principe d’impartialité.

Dans le cas de l’affaire AZF, la Cour n’affirme en aucun cas que le magistrat exerçant en même temps des fonctions associatives dans un groupement visant à garantir les droits des victimes n’était pas impartial. Cette double fonction a cependant pour effet de semer le doute dans l’esprit des justiciables, et c’est ce doute même que sanctionne la Cour.

Le Conseil d’État en retrait

Doit-on en déduire que le principe d’impartialité à la fois constitutionnalisé et garanti par la Convention européenne des droits de l’homme est désormais parfaitement mis en œuvre dans notre système juridique ? Certainement pas, car le Conseil d’État se place résolument en retrait. Dans un arrêt récent, du 13 novembre 2013, il a ainsi admis la légalité d’une sanction disciplinaire alors même que le directeur général de l’administration du ministère concerné avait pris toutes les décisions relatives à l’intéressé. Il avait ainsi décidé de son changement d’emploi, de la nomination de son successeur. Il avait établi et signé le rapport sur les faits qui lui étaient reprochés et demandant la saisine du Conseil de discipline. Pour faire bonne mesure, il l’avait d’ailleurs présidé lui-même.

Le fondement de la décision ne repose pas sur l’idée que le principe d’impartialité s’appliquerait avec moins de rigueur, voire pas du tout, aux sanctions disciplinaires. Le Conseil constitutionnel, dans sa décision rendue sur QPC du 25 novembre 2011, énonce très clairement le contraire, en affirmant que le principe d’impartialité s’impose (…) « lorsqu’est en cause une sanction ayant le caractère d’une punition ».

En réalité, l’origine de la décision repose sur une conception univoque de l’impartialité, celle qualifiée d’objective. Le Conseil se borne donc à affirmer qu’« il ne ressort pas des pièces du dossier qu’il ait, dans la conduite des débats, manqué à l’impartialité requise ou manifesté une animosité particulière à l’égard de l’intéressé ». Cette formule est directement issue d’un arrêt Laniez du 15 mai 1960, tellement oublié qu’il ne figure même plus dans les bases de données recensant le droit en vigueur.

Le principe d’impartialité s’applique donc aujourd’hui avec une intensité variable selon que l’on s’adresse au juge judiciaire ou au juge administratif. Sur ce plan, on doit se réjouir de la décision AZF qui l’applique dans toute sa rigueur. Il n’en demeure pas moins que ce manquement, pas plus d’ailleurs que l’erreur de droit commise, n’aurait jamais dû exister. Comment un juge peut-il siéger alors que le conflit d’intérêts est patent, au point qu’il est susceptible de mettre en doute son impartialité ? Cette légèreté conduit à priver les victimes, celles-là même que les associations concernées se proposaient de protéger, de la réparation à laquelle elles sont en droit de prétendre. Situation paradoxale dans une affaire qui prend l’allure d’une catastrophe, judiciaire cette fois.


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