La fausse identité généreuse : critique du « nous » social-démocrate

social démocratie rené le honzec

Le discours social-démocrate repose sur l’énoncé « nous, les gens sensibles au sort des plus démunis » et pointe d’un doigt accusateur « eux, les sans-cœur ».

Par Gabriel Lacoste

social démocratie rené le honzecUn discours politique repose sur un usage du « nous » et du « eux ». Il exhorte un auditoire à serrer les rangs devant les actions hostiles d’un groupe étranger. La constitution américaine commence ainsi par « nous, le peuple » adressé à l’élite dirigeante. Des expressions comme « nous, les Québécois » et « eux, les étrangers », « nous, les individus respectueux de la propriété individuelle » et « eux, les privilégiés de l’État », « nous, les gens normaux » et « eux, les déviants », « nous, les travailleurs » et « eux, les patrons et les propriétaires » fondent chacune des idéologies spécifiques.

Ces affirmations identitaires constituent une stratégie où des individus mettent en avant sur la place publique un aspect d’eux-mêmes susceptible de rallier une foule décisive. Ce geste a souvent la forme d’un camouflage. Un groupe dont les intérêts sont peu populaires obtient du pouvoir en se faisant passer pour un groupe plus large dont les intérêts le sont beaucoup plus.

Le discours social-démocrate en est un exemple. Il repose sur l’énoncé « nous, les gens sensibles au sort des plus démunis » et pointe d’un doigt accusateur « eux, les sans-cœur qui ne veulent pas partager leur richesse ». Ce sont rarement des plus démunis, des philanthropes ou des bénévoles qui parlent de cette manière, mais ce sont plutôt des fonctionnaires, des journalistes, des associations étudiantes, des représentants syndicaux, des intellectuels œuvrant dans le milieu de l’éducation, des politiciens ou des activistes salariés quelconques. Bref, ce sont des gens qui gagnent quelque chose à prétendre avoir un plus grand cœur que les autres, que ce soit une hausse de salaire, une visibilité, une sécurité d’emploi, une subvention ou tout simplement le privilège de gagner sa vie à faire quelque chose de plaisant.

Est-ce qu’ils améliorent réellement le sort des plus démunis en échange ? J’ai plusieurs raisons d’en douter a priori.

Le salaire minimum

Prenons la question du salaire minimum. La version social-démocrate des faits identifie un groupe de gens sans scrupules qui gagnent leur vie à débusquer ceux qui sont captifs de situations difficiles de manière à les faire travailler un maximum en leur offrant à peine de quoi survivre. Par la suite, des citoyens offensés se regroupent ensemble, manifestent, exercent une pression constante, puis incitent les électeurs et les politiciens à hausser collectivement les exigences salariales des plus démunis. Leur sort est amélioré. Si vous entendez cette histoire, vous serez instinctivement portés à user du « nous » dans le sens de « nous, les citoyens offensés » et non de « nous, les gens sans scrupules ».

La même histoire peut pourtant vous être racontée différemment. Une masse de gens passifs, les citoyens, n’offre rien du tout aux chômeurs. Contrairement à eux, quelques entrepreneurs y flairent une opportunité. Ils mobilisent ces chômeurs dans une activité en échange d’un peu de quoi subsister. Ce n’est pas beaucoup, mais c’est mieux que ce que l’écrasante majorité des gens leur offre : rien. Par la suite, la nouvelle se répand que certains ont ainsi fait fortune. Les journalistes, les intellectuels, les représentants syndicaux et les politiciens y voient l’occasion de se faire gratuitement un coup de publicité en réclamant l’instauration d’un salaire minimum. La hausse du nombre d’activistes de ce genre fait fuir de plus en plus les entrepreneurs. Le chômage augmente. Le sort des plus démunis se détériore. Cependant, personne n’y porte attention sauf les entrepreneurs, car le lien de cause à effet est purement spéculatif. Il ne se voit pas.

Je soupçonne que si vous entendez cette histoire, vous serez moins enclins à affirmer « nous, les citoyens actifs » et plus désireux de dire « nous, les entrepreneurs et leurs supporteurs ».

Le financement de l’enseignement supérieur

Un autre exemple répandu est celui du financement par l’État de l’éducation supérieure. La version social-démocrate pose que la hausse des conditions de vie dépend de l’accès à de longues formations académiques permettant l’entrée sur un marché du travail de qualité. Les coûts sont tellement exorbitants qu’aucune personne démunie ne pourrait se les payer sans aide. Bien sûr, les plus fortunés de notre société ne mettraient pas d’eux-mêmes généreusement à leur disposition ces ressources. C’est ainsi que des citoyens au grand cœur se rassemblent en foule, puis réclament de les taxer à cet effet. Les chances des plus démunis d’accéder aux emplois qualifiés sont augmentées. « Nous, les gens au grand cœur » avons triomphé de « eux, les riches égoïstes ».

Voici une autre manière de voir la chose. Une minorité de la population se caractérise par une capacité supérieure à la moyenne d’accomplir de longues études. Les raisons sont variées. Ils aiment cela, ils y sont stimulés par leurs parents, ils ont des capacités d’attention étonnantes, etc. Ils ont en commun un intérêt à favoriser des politiques qui vont allonger le nombre d’années d’études nécessaires pour entrer sur un marché du travail de qualité, puis à refiler la facture à l’ensemble de la société. De cette manière, ils chasseront leurs compétiteurs moins studieux sans y perdre leur chemise. Leur intérêt coïncide avec celui des enseignants, qui craignent de voir la demande pour leur produit diminuer si le client assumait l’entièreté de la facture. Tous ceux qui ont des difficultés de concentration plus grande, qui détestent l’école, qui grandissent dans un milieu lui étant peu propice voient donc l’accès aux emplois de qualité s’éloigner de plus en plus d’eux. Leur chance de succès diminue. Cependant, personne n’y porte attention, car le lien de cause à effet est purement spéculatif. Il ne se voit pas.

Qui est le « eux » hostiles et le « nous » accrocheur dans cette histoire ? Cette dernière version suggère que ce sont les sociaux-démocrates qui forment une élite combattant pour des privilèges au frais de la masse.

La gratuité

Ce genre d’argumentation peut vous apparaître absurde parce que les mesures sociales-démocrates offrent aux plus démunis des services « gratuitement » : la santé, l’éducation, la justice, des assurances ou de l’assistance monétaire directe. Comment quelqu’un qui ne paie pas ou presque pas pour des programmes gouvernementaux offerts de façon universelle peut-il en souffrir ? Voilà donc une raison apparemment évidente qui montre comment les sociaux-démocrates œuvrent aux sorts des plus démunis, non ?

Voici une autre version. Les employés de l’État offrent des services pour lesquels les plus démunis ne paieraient souvent pas s’ils devaient sortir l’argent de leur poche. Ils n’étudieraient pas autant. Ils feraient appel à des sages-femmes. Ils prendraient plus de risques. Ils diminueraient leur consommation de médicaments. Ils ne consulteraient pas de psychothérapeutes. Ils ne demanderaient pas d’argent à un bureaucrate, mais iraient eux-mêmes solliciter une aide auprès de personnes charitables. Afin d’aller les chercher comme clients, les fonctionnaires doivent donc user d’une ruse. Au lieu de faire payer directement les pauvres, ils font payer ceux qui font affaire avec eux. Au final, ces personnes démunies les feront payer d’une manière ou d’une autre, mais ils ne s’en rendront pas compte. Nos gentils sociaux-démocrates taxent les employeurs, qui baissent ensuite les salaires ou congédient du personnel. Nos grands cœurs taxent les propriétaires de logements, qui haussent ensuite les prix des loyers des pauvres. Nos robins des bois taxent les entreprises, qui augmentent les prix de la consommation. Comme les plus démunis ne voient pas ce qu’ils paient, ils sont encouragés à en demander plus. Nos fonctionnaires s’assurent ainsi d’un bon boulot bien payé, artificiellement en demande et garanti à vie, aux frais des plus démunis.

Payer pour un service n’est pas un fardeau, c’est une information. C’est en sachant les coûts de nos choix que nous pouvons déterminer des priorités. Présenter un service comme étant gratuit n’est pas une aide. C’est une fraude. Le fonctionnaire qui demande la gratuité pour son service induit son auditoire en erreur. Il triche. En comparaison, les autres vendeurs ont la gentillesse de dire aux démunis ce qui leur en coûte de faire affaire avec eux, au risque de les perdre comme client.

Les faits

Bien sûr, ces spéculations sont a priori. Je ne les appuie pas sur des statistiques et des études qui comparent des sociétés libérales et sociales-démocrates dans le temps et dans l’espace. Les faits me contredisent peut-être.

Cependant, ce genre de raisonnement est important comme préalable à toutes recherches empiriques sur le sujet. La plupart des gens qui opinent en amateur sur le libéralisme ou la social-démocratie n’ont pas fait une revue exhaustive des données pertinentes. Ils partent de ce qui leur apparaît être « le gros bon sens ».  Par la suite, ils s’informent à partir de ce biais, puis bâtissent une érudition confuse entremêlée de concepts flous et d’attributions arbitraires perçues comme allant de soi. Plus l’édifice intellectuel qui en résulte est complexe, plus il aura les allures d’une évidence, même s’il est truffé d’erreurs grotesques. Partir d’une réflexion sur des bases théoriques solides est le premier pas vers la sagesse et la majorité des gens qui s’intéressent à ces questions sautent cette étape.

Il m’apparaît donc utile d’en revenir à des réflexions à la limite du simplisme. Dans le cas présent, les sociaux-démocrates commencent à penser en postulant qu’ils représentent les intérêts des plus démunis. Ils partent des prémisses « nous sommes les gentils » et « ils sont les méchants ». Avant même de fouiller dans le monde, nous avons des raisons assez simples d’en être extrêmement méfiants.