Média-centrisme : l’ultime étape de l’évolution journalistique

KIosque à journaux avec Le Monde (Crédits : MPhotographe, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

Par un glissement typiquement narcissique, les journalistes se considèrent comme centraux et se substituent à ceux qui font le monde réel.

Par Claude Robert

Journaux Le Monde (Crédits MPhotographe, licence Creative Commons)Dimanche 12 octobre à 10H15 sur I-télé, le présentateur proposait un tour d’horizon des mesures de protection prises contre l’épidémie Ebola dans trois pays distincts : l’Espagne, l’Autriche et la Chine. La comparaison était en soi intéressante, et devait permettre de rentrer dans le détail des différentes approches mises en place dans deux pays européens (dont un qui a suscité chez lui une certaine polémique), et un grand pays d’Asie. Or qui croyez-vous que le journaliste interviewait pour son tour d’horizon ? Des journalistes ! Une journaliste espagnole présentait les mesures prises par son pays, un journaliste autrichien (correspondant français qui plus est) présentait les mesures prises par le sien, et la journaliste chinoise présentait quant à elle celles prises en Chine. Le journaliste autrichien trouvait que les mesures mises en place dans son pays étaient du niveau de celle de la France. Quant à la journaliste chinoise, elle déplorait que les mesures qui avaient été décidées dans son pays soient trop fortes, mais concluait qu’il était évident que le gouvernement n’accepterait aucun laisser-aller.

Une question vient donc à l’esprit : quelle peut bien être la crédibilité de tels propos ? En quoi des journalistes non spécialistes et non médecins pourraient-ils porter un jugement éclairé et objectif sur un sujet si complexe et si important ?   La prévention et les mesures de protection visant à empêcher la propagation d’une épidémie dangereuse comme celle d’Ebola sont du domaine de la politique de la Santé. Cela fait donc partie du périmètre des gouvernements, et il aurait été normal et particulièrement avisé d’interroger les responsables mêmes de cette politique.

Certes, le fait de shunter le niveau politique peut parfaitement se comprendre : par principe, un journaliste peut très bien se dire qu’il n’a pas confiance dans les déclarations officielles et qu’il ne souhaite donc pas interroger des hommes politiques dont il craint que les réponses ne soient que des justifications officielles. Dans ce cas, la parade idéale consiste à interroger des médecins, des scientifiques, des spécialistes en épidémiologie, etc. Cette source peut même s’avérer la plus crédible de toutes, car elle est à la fois la plus indépendante, et la plus compétente.

Dans l’ordre des instances capables de donner un point de vue objectif et pertinent, il faut en effet classer en premier la profession médicale, puis les responsables de la politique de la Santé, puis les journalistes. Interroger des journalistes qui ne sont ni médecins ni scientifiques est donc une considérable méprise. Derrière ce choix se trouve en fait toute une cascade de critères de facilité :

  • On interroge un journaliste qui parle français car c’est bien plus pratique ;
  • On choisit un journaliste qui est à Paris et qui est disponible à l’heure de l’émission, pour la même raison ;
  • On choisit un journaliste qui a la nationalité du pays dont il va parler, car cela lui donne une légitimité imbattable.

média centré rené le honzecOr ces trois critères sont tout sauf logiques. Aucun des trois ne garantit un point de vue avisé. Le dernier critère semble même le plus trompeur de tous. Par un terrible relativisme, ce critère tenterait de faire croire qu’une journaliste espagnole est très bien placée pour nous expliquer ce que son gouvernement a prévu pour lutter contre la propagation du virus !

Cet aplanissement stupide qui consiste à confondre compétence et proximité et à considérer n’importe quelle personne directement concernée par un sujet comme bénéficiant mécaniquement de l’expertise correspondante, est représentatif du niveau de délabrement de la profession journalistique.

Cet état de délabrement est tel qu’il rend possible dès à présent les aberrations suivantes :

  • Interroger les malades pour juger d’une politique de santé ;
  • Interroger des chômeurs pour évaluer l’efficacité des mesures de relance gouvernementales ;
  • Interroger des pauvres pour apprécier la politique sociale du gouvernement ;
  • Interroger des smicards pour s’enquérir de la justesse de l’augmentation du salaire minimum

Il est évident que les médias et la profession journalistique en particulier ne tirent plus la société vers le haut. Bien au contraire. Plusieurs évolutions traversent cette profession en France pour le moins :

  • Mimétisme avec la toile : les médias importent la dé-hiérarchisation de l’information propre à internet et citent à qui mieux mieux les tweets et autres blogs qui font le buzz au détriment des analyses pondérées.
  • Engagement politique : celui-ci prime sur l’analyse et la mise en perspective (74% des journalistes ont voté F. Hollande en 2012 selon le sondage Louis Harris Interactive).
  • Phénomène de miroir : les sondages remplacent de plus en plus les analyses et les débats. L’opinion de la masse est servie quotidiennement comme étant une information en soi.

Avec cet interview de journalistes en lieu et place des experts et/ou des responsables de la politique de santé, on peut rajouter un quatrième point, l’auto-suffisance :

  • Média-centrisme : par un glissement typiquement narcissique, les médias et la profession journalistique se considèrent maintenant comme centraux et se substituent progressivement au monde réel et à ceux qui le font.

Ce stade semble constituer l’ultime étape du déclin d’une profession qui nécessiterait de toute urgence une sorte d’états généraux. Ne serait-il pas en effet d’utilité publique de réfléchir à une meilleure déontologie des journalistes, et en corollaire, à leur formation intellectuelle ?


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