La guerre fiscale est déclarée, et c’est une guerre civile

Alors que les représentants du peuple français préfèrent encore et toujours la hausse des prélèvements à la baisse des dépenses, ils cherchent à ratisser de plus en plus large pour qu’aucun euro ne leur échappe, ce que les Suisses ont très bien compris – mais pas les Français.

Par Baptiste Créteur.

La France est sans doute le pays où la sémantique joue le rôle le plus important. Il y suffit par exemple de transformer des « criminels » en « salariés qui se sont engagés pour défendre leurs collègues » pour faire d’un casseur aux pratiques mafieuses responsable de milliers de suppressions d’emplois en France un héros de la cause du prolétariat et justifier les exactions auxquelles il ajouterait une revendication sociale.

De la même façon, transformer l’impôt en devoir de solidarité transforme tout expatrié ou exilé fiscal en ennemi de la nation bassement matérialiste qui refuse de rétribuer un État autrement plus spirituel pour sa permanente bienveillance. Les journalistes français, apparemment vexés par la remise en cause de leur indépendance, ont ainsi décidé de s’attaquer à leurs homologues suisses qui dénoncent l’impérialisme fiscal français. La guerre fiscale est déclarée, et les journalistes des deux pays ont choisi leur camp – mais ce faisant, les Suisses ont abandonné leur neutralité proverbiale.

Lorsque Le Matin Dimanche, l’hebdomadaire dominical de Lausanne, évoque les concessions fiscales consenties par Berne à Paris, il abandonne toute neutralité. « Paris veut méchamment plumer les 180 000 Suisses de France », titre le journal. Et quand il donne la parole au député socialiste français Yann Galut, en pointe dans la lutte contre l’exil fiscal, cela devient : « Il invente un impôt pour les Français de Suisse. »

Les Suisses doivent être peu habitués à des animaux politiques comme Yann Galut, dont la verve et la témérité lorsqu’il s’agit d’impôts sont dignes d’un dictateur en devenir et dont l’exemplarité est digne d’un dictateur en fin de carrière. Mais Yann Galut n’est pas un député qui veut traquer les Français partout dans le monde pour dépenser leur argent à leur place, c’est un représentant du peuple socialiste en pointe dans la lutte contre l’exil fiscal. Les Suisses ont donc perdu leur neutralité en évoquant la création d’un impôt pour les Français de Suisse, même si c’est exactement ce qui est envisagé.

Toujours dans Le Matin Dimanche, Yann Galut lâche : « Il va falloir que la Suisse soit beaucoup, beaucoup plus coopérative. L’évasion fiscale coûte à la France entre 30 et 80 milliards d’euros par an. Dont 30% iraient directement en Suisse. C’est inacceptable. »

Le sympathique député en pointe dans la lutte contre l’exil fiscal souhaite donc, avec insistance, que la Suisse collabore avec les services français de collecte du devoir de solidarité envers la nation. Entre 30 et 80 milliards d’euros par an leur échappent, ce qui est inacceptable dans le grand plan d’une République Socialiste unifiant les Français du monde entier trop longtemps séparés qui nécessite l’annexion des impôts de tous les Français.

En juillet 2012, la France demande à la Suisse de renégocier la convention en matière d’impôts sur les successions signée en 1953 entre les deux pays […] D’une part, il s’agit de récupérer les droits de succession sur les 200 000 Français qui vivent en Suisse et qui n’en payent pas […]. Et d’autre part, le ministère des Finances souhaiterait rendre la Suisse un peu moins attractive pour les exilés fiscaux.

Au lieu de rendre la France plus attractive, l’enjeu aujourd’hui est de rendre les autres pays moins attractifs pour les Français. Il ne faudrait pas que le reste du monde puisse détruire le beau modèle social français en étant trop attractif. Rien de tel qu’un mur pour lutter contre l’envahisseur et le départ de ceux qui n’adhéreraient pas à l’idéologie nationale socialiste, mais un impôt sur la nationalité et une harmonisation fiscale unilatérale sont plus discrets.

Mais ce qui avait – apparemment – échappé aux Suisses, c’est que Paris entend également imposer les Suisses habitant dans l’Hexagone qui héritent d’un résident suisse, y compris les biens que le défunt possédait en Suisse… En clair, les Suisses devront se plier aux lois internes de la France. « C’est une véritable déclaration de guerre », dénonce Pascal Broulis, le ministre des Finances du canton de Vaud.

La soumission des étrangers aux lois internes de la France sera à n’en pas douter renommée prochainement pour qu’on comprenne bien qu’il s’agit uniquement d’exiger de tous ceux qui bénéficient du modèle français qu’ils apportent leur pierre à l’édifice. Au droit du sang, qui devrait prochainement rendre héréditaire la soumission à l’État français et à sa rage taxatoire, s’ajouterait donc le droit du sol qui permettrait d’y soumettre également les étrangers résidant en France ; l’attractivité de la France n’en sera que plus grande.

Fin janvier à Davos, Pierre Moscovici avait demandé à son homologue suisse Eveline Widmer-Schlumpf que ses compatriotes cessent de se livrer à du « french bashing ». Il a peu de chances d’être entendu.

C’est peu de le dire. Pierre Moscovici se trompe cependant dans son délire de persécution : il ne s’agit pas de « french bashing » mais de « France bashing » ou de « french government bashing ». Les Suisses ont sans doute, eux, l’intelligence de ne pas transformer tous ceux qui refuseraient de se plier à leur idéologie en ennemis, et de comprendre que la France glisse vers un totalitarisme de plus en plus manifeste.

Le glissement sémantique quotidien dans les médias français en est un signe visible. Dénoncer un niveau d’imposition trop élevé et un périmètre trop large de l’État, c’est s’opposer à un système de redistribution fondamentalement juste, beau, noble et bien intentionné. Dénoncer le traitement de la criminalité en France, c’est faire le jeu des extrêmes ; dénoncer dans le même temps l’obsession sécuritaire, c’est faire le jeu des terroristes. Dénoncer le collectivisme et les privations croissantes de liberté, c’est faire preuve d’un égoïsme débridé. Dénoncer un syndicalisme français qui détruit de l’emploi, c’est se placer du côté des patrons nécessairement voyous ; dénoncer le capitalisme de connivence, c’est donner du crédit à des théories du complot et tenter de déstabiliser la vie politique.

Pendant que s’opèrent ce glissement sémantique et ce glissement politique de plus en plus palpable, les Français n’ont pas encore conscience des enjeux ; convaincus d’avoir tiré les leçons de l’histoire, ils acceptent plus ou moins volontiers les sacrifices demandés par leurs représentants élus. Espérons qu’ils entendront raison avant qu’il ne soit trop tard.