Crise grecque (1) : la vérité des chiffres

La froideur des chiffres méconnaitrait-elle les tragédies concrètes vécues par certains Grecs ?

La froideur des chiffres méconnaitrait-elle les tragédies concrètes vécues par certains Grecs ?

Par Domi.

La Grèce est le pays développé où la crise a été sentie avec le plus de force. Les aspects économiques (récession de grande ampleur, endettement hors de contrôle, déficit démesuré) comme sociaux (difficultés à recouvrer l’impôt, augmentation des suicides) ou politiques (manifestations, élections marquant la défiance de l’opinion pour ses dirigeants) de la situation de ce pays, en on fait un symbole des enjeux touchant l’ensemble des pays développés. Dans un tel contexte, il est inévitable que les courants idéologiques opposés s’emparent du sujet pour donner leur explication de l’effondrement économique grec et proposer les remèdes qui y mettraient un terme.

En France, l’opinion inspirée de Keynes selon laquelle l’austérité était à l’origine de l’effondrement économique grec a été largement dominante médiatiquement. Le lien entre coupe dans les dépenses publiques et récession et in fine aggravation du déficit est devenu une évidence et l’absurdité des exigences de la Troïka ou d’Angela Merkel un leitmotiv du commentaire politique. Les plus modérés admettent qu’il y aurait un choix à faire entre déficit et croissance, tout en préférant généralement la seconde option. En revanche, les conséquences récessives des coupes budgétaires ne se discutent pas.

Présenter une vision concurrente permettrait une meilleure information. C’est ce que nous tenterons de faire en présentant et tentant de départager les visions libérales et keynésiennes des origines de la crise grecque  (2ème partie) et des solutions pour l’en sortir (3ème partie).

Cela implique auparavant la connaissance des données clés pour comprendre la crise grecque (1ère partie).

Les clés pour comprendre

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Les données concernent croissance et dépense publique d’une part, évolution des déficits d’autre part.

Les sources

Véronique de Rugy nous faisant connaître l’évolution de la dépense publique grecque en euros courant, tandis que ce tableau reprenant des données de la banque mondiale permet de déterminer l’évolution du PIB grec dans la même unité (3ème colonne en partant de la droite), il est possible de calculer l’évolution de la dépense publique en pourcentage du PIB (graphique n° 1).

À partir de l’évolution de la croissance grecque (graphique n°2 communiqué par Index Mundi), et des données correspondant au graphique n°1, l’évolution en euros constant du PIB et de la dépense publique grecque (base 100 PIB 2002), peut être connue (graphique n°3). Enfin, cette animation présentée par RFI nous donne l’évolution du déficit grec entre 2006 et 2011 alors que cet article du blog d’Olivier Berruyer présente l’évolution du solde primaire. Il les présente en milliards d’euros mais il s’agit plus vraisemblablement de pourcentage du PIB grec comme le confirme un graphique de cet article. Ces données sont reprises dans le graphique n°4 faisant apparaitre par soustraction des données précédentes l’évolution de la charge de la dette dont s’acquitte le gouvernement grec.

Les données

Graphique n°1

Graphique n°1 : Évolution de la dépense publique grecque rapportée au PIB entre 2002 et 2011.

Graphique n°2 :

Graphique n°2 : Taux de croissance du PIB grec (2002-2011).

Graphique n°3 :

Graphique n°3 : PIB et dépense de la Grèce en euros constants.

Graphique n°4 :

Graphique n°4 : Évolution du déficit budgétaire, du solde primaire et de la charge de la dette grecs en pourcentage du PIB

Commentaires

Les graphiques 1, 2 et 3 nous permettent de faire quelques constats concernant la gravité de la crise grecque et l’importance de la baisse des dépenses publiques. La baisse du PIB comme la baisse des dépenses réelles ont été conséquentes depuis 2009 (même si du même coup il n’y a pas eu de baisse en pourcentage du PIB).

Cependant, prendre en compte une durée un peu plus longue (depuis 2002) invite à remettre en cause la dramatisation de la conjoncture grecque. PIB et dépenses réelles se retrouvent à peu près à leur niveau de 2004 pour le premier et de 2006 pour les secondes. Or, personne n’évoquait à l’époque le drame des suicides, des enfants grecs qui ne pouvaient plus se nourrir etc. La froideur des chiffres méconnaitrait les tragédies concrètes vécues par certains Grecs ? La question n’est pas de savoir s’il y a ou non de telles tragédies (il y en a évidemment) mais de savoir si réellement elles sont plus nombreuses qu’au début des années 2000 alors qu’à cet époque cet aspect des choses paraissait plus marginal. Au vu des chiffres présentés plus haut, la réponse semble plutôt non.

Néanmoins, un même niveau de revenu est vécu plus douloureusement s’il est ultérieur à une baisse que s’il suit une hausse. Cela explique que l’état psychologique de la population grecque soit plus difficile aujourd’hui. Ce constat peut être fait sans attribuer de manière injustifiée des raisons objectives à ce sentiment. Il est vrai également que le chômage plonge ses victimes dans une situation d’incertitude et de désarroi psychologique même si leurs revenus n’ont pas diminué.

Le graphique n°4 et le tableau qui lui est associé nous permettent de mesurer quel rôle les différentes composantes du déficit grec ont joué dans son aggravation. 2009 est l’année du déficit le plus haut avec 15,4% du PIB contre 3,6% « seulement » en 2006. La progression a été de 11,8 points en trois ans. Les données suivantes étant exprimées en point de PIB, cette progression s’explique davantage par l’aggravation du solde primaire (+ 9,6 points) que par celui de la charge de la dette (+ 2,2 pts). Il reste à savoir si l’aggravation du solde primaire trouve sa source dans la baisse des recettes ou dans la hausse des dépenses. Or, nous savons qu’entre 2006 et 2009, les dépenses publiques en pourcentage du PIB ont augmenté de 7,2 points, passant de 46 à 53,2%. Cela ne laisse que 2,4 points expliqués par la baisse des recettes.

La hausse des dépenses publiques entre 2006 et 2009 explique donc un peu plus de 60% de l’évolution du déficit. Or, malgré la récession de 2009, le PIB grec a progressé de près de 6 points sur la période. La progression des dépenses en volumes a donc été plus importante encore : + 22,5% ! (à ne pas confondre avec la différence en points utilisée pour apprécier la variation en pourcentage du PIB). Une telle hausse des dépenses publiques alors que les conséquences internationales de l’éclatement de la bulle immobilière américaine étaient prévisibles dès 2007, que l’endettement grec était déjà très élevé, apparait a posteriori parfaitement irresponsable. De toutes, c’est la hausse de 2008 qui trouve le moins d’explication : augmentation de 12,6% des dépenses réelles. De tels chiffres permettent de comprendre la sévérité de certains chefs d’État ou organismes internationaux avec le gouvernement grec.

Heureusement, l’évolution postérieure à 2009 permet d’adoucir le propos. La Grèce s’est engagée dans une forte réduction de son solde primaire (10,4 points entre 2009 et 2011). Cet effort conséquent n’a permis de réduire le déficit que de 6,4 points dans le même temps en raison de l’alourdissement de la charge de la dette (+ 4 points).

La question qui oppose les analystes est le rôle joué par ce déficit dû à l’augmentation des dépenses publiques dans la récession grecque. Nous y répondrons en étudiant les origines de la crise grecque dans notre prochain article.