Principe de précaution : un concept trop flou pour être utilisé

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Dès lors que personne ne sait définir précisément le principe de précaution, le juge préfère l’oublier et s’appuyer sur des fondements juridiques plus stables.

Dès lors que personne ne sait définir précisément le principe de précaution, le juge préfère l’oublier et s’appuyer sur des fondements juridiques plus stables.

Par Roseline Letteron.

Les résultats pour le moins inquiétants d’une étude menée par l’équipe du Professeur Séralini relancent le débat scientifique sur les OGM, et contribuent ainsi à occulter le débat juridique. Un arrêt rendu par le Conseil d’État le 24 septembre 2012 vient pourtant le relancer.

Dans l’affaire soumise au Conseil d’État, le maire de Valence, se fondant sur le principe de précaution, a pris un arrêté, durant l’été 2008, interdisant pour une durée de trois ans la culture des OGM sur le territoire de la commune. Le Tribunal administratif de Grenoble, puis la Cour administrative de Lyon, saisis par le préfet du département en déféré, ont considéré cet arrêté illégal, solution confirmée par le Conseil d’État. En se fondant sur le principe de précaution, le maire est sorti du cadre de son pouvoir de police générale, et sa décision est donc entachée d’incompétence.

Une police spéciale

La loi du 13 juillet 1992 organise un régime d’autorisation préalable à la culture des OGM, notamment lorsqu’elle a lieu en plein air et emporte un risque de dissémination d’organismes génétiquement modifiés. Dans ce cas, les risques sont appréciés par le Haut conseil des biotechnologies, et l’autorisation est, éventuellement, accordée par le ministre de l’agriculture, après avis du ministre de l’environnement. Pour le Conseil d’État, ce régime juridique est donc celui d’une police spéciale, mise en œuvre par l’État. Les élus locaux sont seulement invités à organiser des réunions d’information, dans l’hypothèse où l’on envisage d’accorder l’autorisation de cultiver des OGM sur leur commune. Ils ne sont donc pas compétents pour interdire purement et simplement cette culture.

La position du Conseil d’État peut sembler parfaitement logique, et on comprend qu’il s’agit d’empêcher la prolifération d’initiatives locales, qui entraveraient l’exercice de la police spéciale prévue par la loi. Il n’empêche que, sur le plan strictement juridique, la police générale du maire n’est pas incompatible avec un régime de police spéciale. L’exemple le plus connu est celui de la police du cinéma. L’octroi d’un visa d’exploitation au plan national n’empêche pas le maire de prendre une décision de police générale interdisant un film sur le territoire de sa commune, lorsque cette diffusion risque de susciter des troubles à l’ordre public ou lorsque des « circonstances locales » le justifient. Dans ce cas cependant, c’est la notion d’ordre public qui est mise en avant, et non pas le principe de précaution.

La méfiance des juges à l’égard du principe de précaution

Pour mettre sa commune à l’abri des OGM, le maire de Valence aurait sans doute dû se placer résolument sur le fondement de l’ordre public, et invoquer, par exemple, un risque de troubles causés par des militants écologistes « faucheurs » d’OGM. Pour le juge administratif, en invoquant le principe de précaution, le maire de Valence sort du cadre de son pouvoir de police générale. Sur ce point, la décision du Conseil d’État illustre la méfiance des juridictions à l’égard de ce principe de précaution, qui ne constitue pas un élément de l’ordre public susceptible de fonder une mesure de police.

Sur ce point, l’arrêt du 24 septembre 2012 ressemble étrangement à celui du 26 octobre 2011, rendu à propos des antennes-relais de téléphonie mobile, dont certains élus refusaient l’installation sur le territoire de leur commune, en invoquant le principe de précaution. Après plusieurs décisions de combat des juges du fond, le Conseil d’État a brutalement mis fin à ces initiatives municipales, en estimant que l’implantation des antennes relais relèvent des autorités de l’État et non pas des collectivités territoriales.

En dépit de sa valeur constitutionnelle, le principe de précaution ne parvient pas à pénétrer durablement dans la jurisprudence, comme si le juge refusait de se l’approprier. Les raisons de cette réticence doivent sans doute être recherchées dans l’imprécision d’une notion intégrée dans la Constitution en février 2005 par le vecteur de la Charte de l’environnement. Depuis cette date, on n’en finit pas de se demander quel est le contenu du principe de précaution, et quel est son champ d’application. Dès lors que personne ne sait répondre à ces questions, le juge préfère sans doute oublier le principe de précaution et s’appuyer sur des fondements juridiques plus stables.


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